28 février 2017

Revue : novembre à février



Brumes. Photos : Lou Darsan.

Un regard en arrière vers ces quatre derniers mois, les brumes et le gel, la fin d'automne et un hiver inachevé, les livres lus et critiqués ici et là.


A lire sur Un dernier livre avant la fin du monde :



L'Homme au grand-bi, Uwe Timm. 18 novembre.

L’homme au grand-bi rapporte avec un brin d’insolence, un ton badin et un humour pince-sans-rire et malin les bouleversements provoqués par l’irruption d’un objet improbable et hautement technologique dans le quotidien tranquille d’une petite ville bavaroise de la Belle Époque. L’arrivée du grand-bi sert de prétexte à Uwe Timm pour peindre une société en pleine mutation, et se moquer des réactionnaires de tout poil, bourgeois, moralistes, patriarches et consorts. Non sans malice, il teinte d’ironie la sempiternelle opposition entre conservateurs et fervents défenseurs du progrès dans laquelle le vélo qui affranchit l’homme devient subversif quand la femme monte en selle.
Lire la critique : http://www.undernierlivre.net/homme-grand-bi-uwe-timm/

L'Homme au grand-bi, Uwe Timm. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, illustrations de Sophia Martineck. Éditions Le Nouvel Attila, 2016



Entretien avec Romain Verger (Sonia C., Lou D., Hédia Z.). 1 décembre.

« Ce que [Nathalie Sarraute] dit peut être de mon point de vue étendu à tout : il y a d’autres gestes sous les gestes, d’autres paroles sous les paroles, d’autres visages derrière les visages, d’autres montagnes contenues dans les montagnes et d’autres mers sous la surface des mers… Alors oui, c’est peut-être en s’acharnant à scruter l’apparente banalité des choses et des événements, à les embrasser totalement d’abord, et exclusivement, en se collant de toutes ses forces à la peau du réel que l’on s’aperçoit que cette peau n’a rien de lisse, qu’elle est fragile comme celle du lait et qu’elle peut à tout moment se déchirer et ouvrir sur une autre réalité, infiniment plus sombre et inquiétante. »
Lire l'entretien : http://www.undernierlivre.net/entretien-romain-verger/

Ravive, Romain Verger. Éditions de l'Ogre, 2016.



Hors du charnier natal, Claro. 14 février.

Dans ce Charnier natal, où les trappes ouvertes par l’écriture sont oubliettes et passages, les images, les associations d’idées incongrues et déroutantes, sourdent en une puissance taurine et délicate, dans ce double mouvement qui excave et élève, fidèle aux obsessions de l’écrivain immobile et en feu. Si Claro expérimente, ébranle et impressionne, il réjouit aussi par sa capacité à retourner les stéréotypes contre eux-mêmes, à se jouer de la langue et de ses structures, à capter du coin de l’œil les mouvements périphériques et les vols des gerfauts, à saisir et montrer ce qu’il y a de purement jouissif dans l’écriture.

Hors du charnier natal, Claro. Éditions inculte/dernière marge, 2017.

Lire aussi :



Norwood, Charles Portis. 26 janvier.

Charles Portis (True Grit, Un chien dans le moteur) offre dans ce premier roman une image décalée et piquante de la société américaine vue par les yeux d’un gars du Sud qui a grandi entre l’Arkansas et le Texas, le long de l’U.S. Highway 82 de part et d’autre de Texarkana. Son court premier roman est autant un road trip drolatique aux dialogues impayables qu’un instantané en son et couleur de la fin des fities émaillé de bagnoles, de fausses et vraies réclames, de noms de marques ou de chaînes, de shows radiophoniques et télévisuels, de Golden Oldies, de comics et de pulps.

Norwood, Charles Portis. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Théophile Sersiron. Éditions Cambourakis, 2017.



Marx et la poupée, Maryam Madjidi. 12 janvier.

Marx et la poupée oscille entre conte poétique et récit autobiographique en un jeu sensible et intelligent avec la distance à soi, au présent, aux racines. Maryam Madjidi y tente de résoudre le paradoxe douloureux de l’exil et démêle les nœuds d’une identité construite, déconstruite, reconstruite autour d’une double culture qui est à la fois richesse et fardeau. Elle parvient à poser avec beaucoup de justesse des mots tour à tour tendres et acérés sur la complexité des sentiments d’appartenance et de rupture et orchestre les fragments de vie qui composent son récit avec une écriture simple et directe loin d’être dénuée d’humour, de finesse, de vivacité et d’intelligence.

Marx et la poupée, Maryam Madjidi. Editions Le Nouvel Attila, 2017.


Sur Addict-Culture, deux livres-objets : 

Quelques mots glissés pour la fin d'année sur Adieu, je pars à la gare d'Arthur Cravan (éditions Cent pages, 2016) qui présente les lettres pleines de fièvre et de fureur du poète à Sophie Treadwell, et Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs de Véronique Bélard (éditions sun/sun, 2016) dont je vous ai proposé ici une lecture photographique croisée avec Poëme d'Eric Darsan.

Addendum :



La Sonate à Bridgetower, Emmanuel Dongala.

Une lecture qui m'a procuré un sentiment mitigé : on apprend beaucoup, mais on s'ennuie un peu. La plongée dans l'effervescence culturelle en Europe à la fin du XVIIIe, la découverte de la place qu'y tiennent certains Noirs (et aussi certaines femmes), l'évocation de l'essor de la musique classique, de la naissance du féminisme, de l'abolition (provisoire) de l'esclavage pendant la Révolution française : le thème est passionnant, le roman est érudit, l'on sent derrière l'immense travail de recherche. Malheureusement, le sujet écrase l'écriture plus qu'il n'est porté par elle, le livre cède à la tentation de vouloir tout dire et tout apprendre, mais l'écriture d'Emmanuel Dongala perd la force et la puissance qui la caractérisaient et qui faisaient toute la beauté du Feu des origines ou de Photo groupe au bord du fleuve.

La Sonate à Bridgetower, Emmanuel Dongala. Éditions Actes Sud, 2017.



Chômage monstre, Antoine Mouton.

Chômage monstre est beau, formidable, incontournable — une secousse, subtile, qui reste. Qui m'a touchée. Ce livre court appartient à ces lectures qui ne vous quittent pas, qui vous accompagneront un moment qui durera longtemps peut-être sur votre chemin de lecteur. Empressez-vous de le lire !

"quelque chose devait mourir l'autre langue peut-être
celle qui nouait la nôtre la rendait convulsive tremblante
or trembler manque à présent
il y a ce pénible vertige de voir s'ouvrir l'espace et de ne pas savoir où aller, comment l'habiter
reste le reste qui est tout mais où l'on peine à s'aventurer"

Lire la critique d'Eric Darsan sur remue.net : http://remue.net/spip.php?article8680

Chômage monstre, Antoine Mouton. Éditions La Contre Allée, 2017.


23 février 2017

La femme brouillon, Amandine Dhée.


« On ne sait pas s'il faut l'habituer à un monde injuste, ou construire une humanité nouvelle en commençant par lui. Nous avons l'amour, la musique et les livres à lui offrir. Et selon les jours, ça semble rempart ou dérisoire. »
« Je décapite la mère parfaite qui est en moi. »

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

« J'ai perdu mes certitudes. »

Pendant des années, tu te construis, te déconstruis, t'inventes : femme brouillon que rien ni personne ne détermine, tu avances pas à pas, interroges ton identité de femme, essaies d'échapper aux diktats des hommes et de la société, lorsque survient, choisie, la grossesse qui te confronte à toute ta construction, ta déconstruction.

Drôle, caustique, vif, malin, touchant, féministe et politique, La femme brouillon est le récit de l'expérience intime, perturbante, déconcertante et belle de la maternité. Amandine Dhée, aux prises avec les clichés et les stéréotypes, y bouscule les discours dominants et revient sur son vécu, ses interrogations, ses doutes, ses craintes au cours de cette expérience qui oblige à repenser le rapport au corps, au genre, aux parents et au couple, au travail, à l'écriture... Elle montre à quel point la maternité échappe aux discours qui croient l'enclore sans jamais la contenir, et comment chaque femme doit tracer sa propre voie, unique et personnelle en essayant d'échapper à une pluie d'injonctions, lancées comme des pierres, souvent contradictoires, qui ne laissent les femmes tranquilles. Tu n'es pas encore enceinte, tu n'es pas normale – comprendre : normée. Tu es enceinte, ne bois pas ne fume pas ne mange pas ceci ni cela. Tu es enceinte, tu peux t'asseoir à table avec les mères, tu parleras d'enfants. Tu es mère retourne travailler, tu es mère ne travaille pas, etc.

« Mon ventre bascule dans le domaine public. »

Certains voudraient encore pouvoir choisir vêtements et pensées pour les femmes, et la vie de notre utérus semble passionnante pour tous ceux qu'elle ne concerne pas. Quand un fœtus l'occupe, le ventre des femmes passe à l'insu de leur plein gré du privé au public : « Expérience intime, tu parles. » Amandine Dhée évoque avec justesse la violence de ce sentiment de dépossession, ce sentiment que soudain le corps habité de la femme ne lui appartient plus. Sifflé, commenté, harcelé avant la grossesse, il devient par elle « respectable », car emplissant sa fonction sociale. On le palpe, on l'idéalise, on se permet de lui « faire la morale ». Femmes enceintes, femmes ceintes par les discours : « Nous sommes toujours à portée de mains et de mots. Ici, j'aurais voulu que mon corps m'appartienne. »

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

« Pourquoi, sous prétexte que j'ai un utérus, dois-je porter une telle responsabilité ? »

Avec ironie, La femme brouillon interroge les rôles du père et de la mère (« Le père du bébé aurait fait une bien meilleure mère. Son instinct de sacrifice est plus développé, et c'est toujours lui qui fait les crêpes. ») et renvoie dans les cordes les tenaces stéréotypes liés au genre, « d'invisibles frontières » sur lesquelles la grossesse semble agir comme un révélateur, qui se cristallisent autour de la femme enceinte, puis de la jeune mère et de son bébé. — « J'ai vu tellement de femmes se faire avoir. Des couples soi-disant conscients, qui avaient réfléchi, qui avaient déconstruit. Peut-être cela se joue-t-il dans la torpeur des premières semaines ? Quand la femme joue à la maman, et l'homme au papa. Quand chacun trouve refuge dans les clichés auquel il croyait avoir échappé. C'est lorsqu'on est fragile que la norme nous agrippe le mieux. » Ça commence par la famille, ça continue avec les institutions, le corps médical, la publicité, les jouets et vêtements genrés qui donnent envie de « brûler un caddie » et d'offrir « un sursis de genre » au bébé en refusant de connaître son sexe avant la naissance, les employés de la sécu qui s'étonnent qu'une femme ne connaisse pas la durée d'un congé maternité. « S'imagine-t-il que les femmes se retrouvent dans des grottes à la nuit tombée pour échanger ces informations ? Croit-il que ce soit naturel pour moi ? »

« Au milieu de cette guimauve, où dire la violence d'être habitée par un autre ? Suis-je la seule à penser à Alien ? »

Amandine Dhée constate la négation généralisée de la violence de l'expérience de la grossesse, refoulée derrière la bien-pensance et les euphémismes qui font de la douleur de l'accouchement des « sensations étranges », de l'épisiotomie un acte médical bénin, et conseillent aux femmes de porter à la clinique des culottes noires, suite logique du sang bleu des publicités. Sans détour, l'autrice démystifie « l'expérience merveilleuse » de la maternité véhiculée par les discours dominants, et expose la non-évidence de la maternité, l'étrangeté de sentir en soi un autre, de voir son corps bouleversé, meurtri, modifié, par l'accouchement, le besoin de le réapprivoiser après la naissance, de se retrouver, de se distinguer de l'enfant (« Comment désirer l'autre si je ne sais plus qui je suis ? »). Elle exprime aussi le désarroi souvent tu des femmes enceintes, leurs peurs communes moquées, celle de ne pas sentir les premières contractions, celle d'exploser, celle plus tard d'être en incapacité de s'occuper du bébé ou qu'il meurt subitement. Face à la soumission, par défaut, par peur, par ignorance, au monde médical et au Larousse des futures mamans, le self-help apparaît comme les prémices d'une « révolution », d'une émancipation.

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

 « Les femmes devraient toujours se méfier quand on leur accorde un monopole. »

Surtout, Amandine Dhée explore le rapport de la femme à la maternité qui, même pensé en amont, sera à la naissance de l'enfant différent et nouveau. Imprévisible, inconnue, cette femme-lézard qui naît lors de l'accouchement, qui naît de la douleur, du cerveau reptilien et de l'instinct, qui « ne parle pas », qui « grogne », qui « se fiche de la littérature », qui a la tentation de prendre possession de ce petit être à nourrir et protéger, ce petit être que l'on peut contrôler tant il dépend de nous. Insidieuse, cette « mère parfaite » dont l'image écrase et envahit. La débusquer, la décapiter n'est pas aisé : les avatars insidieux de cette hydre à sept têtes poursuivent sans relâche. De l'image d'Épinal de pondeuse aux fourneaux pétainiste à l'adepte de la communication non violente « incollable sur le maternage naturel » ou encore la mère qui concilie, « qui tente d'articuler dans un même discours la joie de rencontrer son enfant avec les bases élémentaires de lutte contre le patriarcat, et le tout avec très peu d'heures de sommeil ». Entre elles, se cachent encore « la gosse qui n'a pas les mots », « l'ado blessée » qui n'a pas pardonné à sa propre mère, « la féministe et la demi-mère ».

« Le meilleur moyen d'éradiquer la mère parfaite, c'est de glandouiller. Le terme est important car il n'appelle à aucune espèce de réalisation, il est l'ennemi du mot concilier. Car si faire vœu d'inutilité est déjà courageux dans notre société, pour une mère, c'est la subversion absolue. Le jour où je refuse d'accompagner père et bébé à un déjeuner dominical pour traîner en pyjama toute la journée, je sens que je tiens quelque chose. »

Peu importe la norme, la perfection, que l'on ou que tu t'imposes, être mère relève du funambulisme : tu es toujours à deux doigts de te casser la gueule, oscillant entre ce que l'on attend de toi, ce que à quoi tu refuses d'être cantonnée, ce que tu veux offrir à l'enfant, ce que ton corps et ta fatigue te permettent, et toutes tes peurs pour lui, et ton désir d'écrire, de travailler, de faire ta vie.
La femme brouillon est un bel hommage à la maternité dans toute sa complexité, un texte intelligent et un livre éminemment politique.

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

La femme brouillon, Amandine Dhée, Collection La Sentinelle, éditions La Contre Allée, 2017. 

 

6 février 2017

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland.


« Le langage, c'est simplement la matière restante pouvant être tracée. »

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs prolonge sur papier l’installation multimédia « This Is Major Tom To Ground Control », un projet artistique qui relie les radiotélescopes de l’Observatoire de Paris à un générateur automatique de textes aléatoires. Véronique Béland plonge dans l'immensité du corpus ainsi constitué pour assembler des particules choisies et composer un texte fragmenté à la poésie mathématique, algorithmique et surréaliste.  

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan

Un coffret blanc, tranche noire. Noires les pages, troublées par du bruit. Dans le vide interstellaire traversé par l'énergie des rayonnements électromagnétiques flottent gaz, poussières et rayons cosmiques. Je vois des points blancs, de plus en plus de points blancs. Des lignes, des grésillements. Le regard happé, comme par un Poltergeist à la fin du signal. La neige en négatif, et les points blancs ne sont pas des étoiles.

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
[En l'absence d'un canal hertzien, les téléviseurs analogiques affichent un écran blanc ponctué de points noirs erratiques, la neige. Cette neige est composée dans un faible pourcentage de signaux issus du fond diffus cosmologique qui emplit le ciel comme un infime murmure radio, cri de naissance de l'Univers, rayonnement fossile.](1)
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan

Le noir n'est ni vide ni absence, mais plutôt saturation qui se disloque et laisse apparaître des percées — aléatoires, erratiques ? Un bruit blanc, qui si l'on se concentre, adopte la forme de contre-poinçons qui découpe le noir. Dans la nuit, entre panses et jambes, le langage apparaît. Les pages sont couvertes de signes ordonnés en ligne. Pas de vagues : des sons continus qui deviendraient articulés, le tracé d'un spectromètre, chaque ligne composée de plusieurs. Des lettres brouillées foncent la page, lettres superposées, enchevêtrées. Des mots se dégagent, que l'on aperçoit, déchiffre, attrape. Soudain, une première phrase lisible : « Il s'agit d'écrire ce qu'il vient d'arriver dans ce qui constitue l'univers. Juste des mots : il n'y a rien à voir là-bas. »  Les phrases parsemées sont de plus en plus nombreuses, les pages blanchissent, les nuages de mots s'éclaircissent, et n'apparaissent plus que quelques lignes, une voix seule dans le silence évoque l'univers, les photons, le langage, la communication, les rêves, la distance, les civilisations, l'inconscient, la physique, la métaphysique. Qui interroge le vide, jusqu'au blanc complet, à la disparition des mots, des signaux.

— « Il n'y a d'ailleurs plus lieu de nommer les choses, parler ne fait pas intervenir le nombre d'or ».


Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan


[Les bribes de messages qu'enfant je capte avec une CB.]

Dans les creux, des conglomérats de lettres flottent.
Phrases coupées, postulats étranges, messages codés, départs de poèmes —

[Un Big Bang.
Une partie de cadavre exquis jouée par des astroparticules.]


Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan

Une journée : une rue et ses centaines de passants, d'odeurs, de couleurs, de gaz, de bâtiments, de matériau ; une plaine couverte de brins d'herbes, d'insectes, de minuscules pigments de chlorophylle, de phéromones, de chants d'oiseaux, de vibrations de l'air et d'ombres ; les centaines de musiciens d'un orchestre philharmonique et leurs respirations, les murmures du public, les toux, le frottement du tissu sur les dossiers des fauteuils ; les messages du corps, les douleurs des muscles, les sensations de la peau, la douceur des vêtements, l'agression de l'air, les lumières trop vives pour les yeux, le goût des aliments, la soif, les milliers de sons entendus, captés, happés. Les signaux saturent. On devient fous, alors on tri, on élague, on sélectionne certains signaux au détriment d'autres. Pour rendre lisible la page, faire du vide.

Mais l'on continue à sonder le ciel, écouter les ondes, les rayonnements magnétiques des planètes qui chantent. Un brouhaha astronomique continu et inintelligible, les signaux des millions d'astres, de particules, d'atomes, de fréquences, un immense spectre électromagnétique, sur lequel se colle l'oreille minuscule d'un radiotélescope. À ce radiotélescope est relié un générateur automatique de textes aléatoire qui le récite en temps réel grâce à une voix de synthèse, « la voix de l'Univers ». Donner du sens, chercher absolument du sens.


— « Cette tentative de structurer le ciel restera vaine. »



Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan


Symétrie, verticale, géométrie, nombre d'or.

Aztèques et explorateurs. Christophe Colomb et Marco Polo. 

Odeur du vide.

Fantômes, défunts, revenants. Ouvriers. Érotisme. Achats mondiaux. Sommeil, rêves.


Tentation de déchiffrer ce qui est superposé et simultané. Chaque strate accumulée. Vouloir tout lire, tout comprendre. Se perdre dans cette réponse ironique à notre absurde quête de sens. Notre fantasme de consigner toute parole et tout écrit.

Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan

« Recombinaison. » 

[De nature à perturber la lecture]

« (Les comètes à longues périodes s'élaborent sur les coups de minuit.) »

« L'opposition à la vérité est donc protégée des vents solaires, notamment dans les sociétés ou le - » 

« cette phrase dépend de la variation d'un champ électrique » 

« Les zones cérébrales activées pendant le rêve sont analogues à celles du solstice d'été ; ce sont les points communs entre les galaxies. » 

« Le verbe aimer peut renvoyer à une grande variété de matériaux spécialisés : désherbeuse, raton laveur, inflation cosmique. » 

« Trois milliards d'années avant le présent, l'ivrognerie était interdite, sauf pour le plus sensible des géographes qui put réintroduire la vie à l'intérieur d'une tempête. » 

« (L'hémisphère nord a désacralisé la nature des beignets dont Pluton ferait partie.) » 

« Les trains que l'on rencontre possèdent plusieurs structures, bien que les mouvements internes de l'Univers soient peu visibles. » 

« Par ailleurs, le lapsus n'est pas non plus un nombre entier positif et le menson- »


[La bibliothèque d'Alexandrie a brûlé. Des milliers de voix peuplent Internet.]



Fenêtres : 
sun/sunThis is Major Tom



Photographies © Lou Darsan. Se mêlent à celles du Vide de la distance des images de Poëme, d'Eric Darsan, sur lesquelles l’œil avisé distinguera la silhouette d'Antonio Sapienza.

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, de Véronique Béland est un bel ouvrage édité par sun/sun, co-édité avec le label Bipolar et co-produit par Rurart. 2016.


 (1) Citation détournée extraite de fr.wikipedia.org et cnrs.fr.