6 février 2017

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland.


« Le langage, c'est simplement la matière restante pouvant être tracée. »

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs prolonge sur papier l’installation multimédia « This Is Major Tom To Ground Control », un projet artistique qui relie les radiotélescopes de l’Observatoire de Paris à un générateur automatique de textes aléatoires. Véronique Béland plonge dans l'immensité du corpus ainsi constitué pour assembler des particules choisies et composer un texte fragmenté à la poésie mathématique, algorithmique et surréaliste.  

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan

Un coffret blanc, tranche noire. Noires les pages, troublées par du bruit. Dans le vide interstellaire traversé par l'énergie des rayonnements électromagnétiques flottent gaz, poussières et rayons cosmiques. Je vois des points blancs, de plus en plus de points blancs. Des lignes, des grésillements. Le regard happé, comme par un Poltergeist à la fin du signal. La neige en négatif, et les points blancs ne sont pas des étoiles.

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
[En l'absence d'un canal hertzien, les téléviseurs analogiques affichent un écran blanc ponctué de points noirs erratiques, la neige. Cette neige est composée dans un faible pourcentage de signaux issus du fond diffus cosmologique qui emplit le ciel comme un infime murmure radio, cri de naissance de l'Univers, rayonnement fossile.](1)
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan

Le noir n'est ni vide ni absence, mais plutôt saturation qui se disloque et laisse apparaître des percées — aléatoires, erratiques ? Un bruit blanc, qui si l'on se concentre, adopte la forme de contre-poinçons qui découpe le noir. Dans la nuit, entre panses et jambes, le langage apparaît. Les pages sont couvertes de signes ordonnés en ligne. Pas de vagues : des sons continus qui deviendraient articulés, le tracé d'un spectromètre, chaque ligne composée de plusieurs. Des lettres brouillées foncent la page, lettres superposées, enchevêtrées. Des mots se dégagent, que l'on aperçoit, déchiffre, attrape. Soudain, une première phrase lisible : « Il s'agit d'écrire ce qu'il vient d'arriver dans ce qui constitue l'univers. Juste des mots : il n'y a rien à voir là-bas. »  Les phrases parsemées sont de plus en plus nombreuses, les pages blanchissent, les nuages de mots s'éclaircissent, et n'apparaissent plus que quelques lignes, une voix seule dans le silence évoque l'univers, les photons, le langage, la communication, les rêves, la distance, les civilisations, l'inconscient, la physique, la métaphysique. Qui interroge le vide, jusqu'au blanc complet, à la disparition des mots, des signaux.

— « Il n'y a d'ailleurs plus lieu de nommer les choses, parler ne fait pas intervenir le nombre d'or ».


Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan


[Les bribes de messages qu'enfant je capte avec une CB.]

Dans les creux, des conglomérats de lettres flottent.
Phrases coupées, postulats étranges, messages codés, départs de poèmes —

[Un Big Bang.
Une partie de cadavre exquis jouée par des astroparticules.]


Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan

Une journée : une rue et ses centaines de passants, d'odeurs, de couleurs, de gaz, de bâtiments, de matériau ; une plaine couverte de brins d'herbes, d'insectes, de minuscules pigments de chlorophylle, de phéromones, de chants d'oiseaux, de vibrations de l'air et d'ombres ; les centaines de musiciens d'un orchestre philharmonique et leurs respirations, les murmures du public, les toux, le frottement du tissu sur les dossiers des fauteuils ; les messages du corps, les douleurs des muscles, les sensations de la peau, la douceur des vêtements, l'agression de l'air, les lumières trop vives pour les yeux, le goût des aliments, la soif, les milliers de sons entendus, captés, happés. Les signaux saturent. On devient fous, alors on tri, on élague, on sélectionne certains signaux au détriment d'autres. Pour rendre lisible la page, faire du vide.

Mais l'on continue à sonder le ciel, écouter les ondes, les rayonnements magnétiques des planètes qui chantent. Un brouhaha astronomique continu et inintelligible, les signaux des millions d'astres, de particules, d'atomes, de fréquences, un immense spectre électromagnétique, sur lequel se colle l'oreille minuscule d'un radiotélescope. À ce radiotélescope est relié un générateur automatique de textes aléatoire qui le récite en temps réel grâce à une voix de synthèse, « la voix de l'Univers ». Donner du sens, chercher absolument du sens.


— « Cette tentative de structurer le ciel restera vaine. »



Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan


Symétrie, verticale, géométrie, nombre d'or.

Aztèques et explorateurs. Christophe Colomb et Marco Polo. 

Odeur du vide.

Fantômes, défunts, revenants. Ouvriers. Érotisme. Achats mondiaux. Sommeil, rêves.


Tentation de déchiffrer ce qui est superposé et simultané. Chaque strate accumulée. Vouloir tout lire, tout comprendre. Se perdre dans cette réponse ironique à notre absurde quête de sens. Notre fantasme de consigner toute parole et tout écrit.

Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan

« Recombinaison. » 

[De nature à perturber la lecture]

« (Les comètes à longues périodes s'élaborent sur les coups de minuit.) »

« L'opposition à la vérité est donc protégée des vents solaires, notamment dans les sociétés ou le - » 

« cette phrase dépend de la variation d'un champ électrique » 

« Les zones cérébrales activées pendant le rêve sont analogues à celles du solstice d'été ; ce sont les points communs entre les galaxies. » 

« Le verbe aimer peut renvoyer à une grande variété de matériaux spécialisés : désherbeuse, raton laveur, inflation cosmique. » 

« Trois milliards d'années avant le présent, l'ivrognerie était interdite, sauf pour le plus sensible des géographes qui put réintroduire la vie à l'intérieur d'une tempête. » 

« (L'hémisphère nord a désacralisé la nature des beignets dont Pluton ferait partie.) » 

« Les trains que l'on rencontre possèdent plusieurs structures, bien que les mouvements internes de l'Univers soient peu visibles. » 

« Par ailleurs, le lapsus n'est pas non plus un nombre entier positif et le menson- »


[La bibliothèque d'Alexandrie a brûlé. Des milliers de voix peuplent Internet.]



Fenêtres : 
sun/sunThis is Major Tom



Photographies © Lou Darsan. Se mêlent à celles du Vide de la distance des images de Poëme, d'Eric Darsan, sur lesquelles l’œil avisé distinguera la silhouette d'Antonio Sapienza.

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, de Véronique Béland est un bel ouvrage édité par sun/sun, co-édité avec le label Bipolar et co-produit par Rurart. 2016.


 (1) Citation détournée extraite de fr.wikipedia.org et cnrs.fr.  

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