29 septembre 2016

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth.

« Ca se balance, ça se tord jusqu'à ce que le jour paraisse,
Puis l'orchestre de jazz s'effondre, sans plus de jus après la liesse.
Les gens repartent aux quatre vents, quittant la vapeur bleue épaisse :
Coup de balai, chaises à ranger, l'heure à présent est à la messe. »

« Qui donc est ce diable noir qui se marre devant sa glace ?
Pourquoi dans cette sombre nuit, ces soleils éclairant les places ?
Des bris de glacier ont plongé dans le noir jais des océans,
Bolden avec les fées se casse : whisky, opium et lapins blancs. »

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Lignes fortes et formes simples, caricatures, rythme, humour et pop, le style électrique d'Henning Wagenbreth, identifiable entre tous, crée un univers étrange et enthousiasmant. Dessinateur, illustrateur, maître affichiste, assembleur fou de Tobot, parfois typographe, Henning Wagenbreth convoque les calaveras du Día de los Muertos et l'expressionnisme allemand dans un mélange détonnant et, disons-le, plutôt génial. Sur la couverture, les couleurs éclatent. Bleu, rose, orange, jaune — des faisceaux, des flammes, du son. Trompette, flingues, parade, baston, La Nouvelle-Orléans les pieds devant, du jazz au cimetière, et un passage par le gramophone. Le trait est minimaliste, les formes géométriques, les saynètes hypnotiques : Honky Zombie Tonk t'accroche l'œil, pour sûr, et balance un swing du tonnerre. Joyeuse revanche de la nuit, de l'alcool, de la danse et du « désir débridé » !

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Sous les arbres roses et sinueux, dans les flots jaunes du Mississippi, serpents et cous de poulet — une voodoo queen officie, de son chaudron un esprit armé d'une trompette surgit. Henning Wagenbreth retrace une « Histoire du jazz en dessins et quatrains », la naissance dans le bayou, les débuts d'avant Chicago et la prohibition, les pionniers qui ont refusé les enregistrements, les légendes comme Jimmy Roll Morton et Sidney Bechet. En bref, tout ce qui fait encore de New Orleans un mythe, un fantasme à la peau dure peuplé de musiciens, vendeurs ambulants, prostituées, souteneurs, boxeurs, escrocs, joueurs, ou politiciens véreux et de tous les fantômes qui hantent les rues de Storyville, le bayou, les bouges, et les bateaux à vapeur du Mississippi. Non sans rappeler que le berceau du jazz fut aussi traite des noirs, esclavage, champ de coton, noirs pendus, ségrégation, lois raciales, émeutes et racisme.

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Glissée en supplément dans le livre, une superbe affiche propose un « Who is who and what is what ? » amusant et précis qui retrace brièvement l'histoire des lieux et la biographie des personnalités présentées, du Razzy Dazzy Spasm Band à Joe King Oliver, en passant par la Streckfus-Line, Basin Street et les photos d’E. J. Bellocq. L'on y découvre aussi : 1. un nain aux pouvoirs hypnotiques videur dans un bordel, 2. un zombie, 3. un tueur en série, 4. un vendeur de gaufres qui souffle dans un clairon. Dépliée, la couverture fourmillant de détails et de personnages incroyables pourrait d'ailleurs elle-même faire office de poster. Honky Zombie Tonk ne déroge pas à la recherche graphique des éditions Le Nouvel Attila, toujours très attachées à la qualité de l'impression. Le livre est d'abord paru en Allemagne chez « Die Tollen Hefte », une collection de textes illustrés dirigée par Arnim Abmeier et Rotraut Susanne Berner. Sa traduction française, par Jörg Stickan (Fuck America, Edgar Hilsenrath, éditions Attila), publiée à la rentrée, est le quatrième titre du label Othello dédié à la poésie, à l'expérimentation, au dépassement des codes et des limites entre les genres, et qui prévoit également cet automne Les Samothraces de Nicole Caligaris (La Scie Patriotique), un leporello illustré par le travail photographique d’Eric Caligaris.

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Henning Wagenbreth a récemment publié Le Secret de Sainte Hélène au Nouvel Attila, Plastic Dog chez L'Association, et illustré Le Pirate et l'Apothicaire de Robert Louis Stevenson aux éditions Les Grandes Personnes. Son site internet est une véritable mine d'or !

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Crédit photo : illustrations d'Henning Wagenbreth, photo- montages de Lou Darsan.


20 septembre 2016

Le Bal des ardents, Fabien Clouette.

« Donne-moi tes fous. Donne un fou, pas forcément les deux, mais donne-le-moi. En échange, je te donne mon roi. Tu as déjà ma reine depuis plusieurs tours. Donne-le-moi, car il est plus beau que mes pions, et il me fait rire. »
« Yasen s'apprête à lancer le boomerang en direction opposée, vers la nuit. Mais il est arrêté, et reste un temps comme ça, boomerang dans la main. Et s'il tombait, ça ferait sûrement une révolution, une révolution et demie, avant de toucher le sol. »

Le Bal des ardents, Fabien Clouette, éditions de l'Ogre - bandeau


Il y a les orages sans bruit et le silence du Sans-Voix. Les coquillages, morts, vendus, abandonnés, sables futurs. « Les ouvertures qu'ils enferment. » Les courses de moto sans casque, les pluies horizontales, les lumières bleues dans la nuit. Cadrans, néons, écrans de télévisions, longues chaînes de salpes translucides et affolements lumineux du plancton. Sous l'eau, les tombants, les secs, les massifs. Les safrans, les dormeurs, les chirurgiens. Les fonds marins qui font dessaler l'horizon, le haut et le bas, et la mangrove qui estompe les frontières, orée, mêlée. Les éponges jetées au fond des éviers et les corps dans le delta qui pourrissent. Les trésors étouffés dans les racines du banian, les bouts de tissu. Les feuilles de papier mouillées et les affiches superposées. Il y a des mots comme des amers, des motifs qui jalonnent, dont les retours retiennent et réveillent. Quand on les atteint, on croit savoir, mais on bascule. Quelque chose d'obsessionnel. Tous ces fous qui dansent. Des diagonales. Un boomerang lancé, relancé, et qui revient — « presque ». Les Quelques rides qui brouillaient la surface ont touché le rivage. L'on a senti, déjà, les effets premiers du vent. Ici, la surface semble être un miroir lisse, mais les remous de l'eau troublent les profondeurs. Le bleu qui ne change jamais, ce n'est pas la mer, pense Yasen.

Impressions, réminiscences. On sent, sans savoir expliciter la sensation. L'attention entre deux eaux, les détails qui semblent familiers, entre perception et mémoire. Souvent, les personnages confondent les visages, les souvenirs, les jours. Nous aussi. C'est à croire que le présent anéantit le temps qui devient celui, aboli, des rêves ou de l'imaginaire. Retranscription de plusieurs bandes en simultané : le sens survient hors de la logique de l'espace et du temps, dans les regards, les mouvements, les écarts. Car alors que point l'événement pressenti, chacun agit et se déplace. Yasen, Losange, Thomas, l'Aveuglé, Levant & Tabulo, Orque-Anne, Danvé. Des pions qui glissent. Qui traînent aux Soifs. Passent du Port aux Rouges. Evitent les Surfaces. Esquissent une danse, dans un territoire universel et unique, à la fois individuel, intérieur et commun composé de tableaux aux éléments mouvants — docks, rades, mangrove, épaves. Au loin, le Lion, Rockall, Tampa ; au bout, les calmes. Un peu au-dessus du réel, le pont-promenade silencieux du Sans-Voix danse légèrement, immobile dans le mouvement. 



Le Bal des ardents imagine. Invente tout. Mêle l'historique et la fiction, l'étrange et le familier, l'archétype et l'improbable. La rumeur de la mort du roi, l'avancée de ses troupes vers le Port et un carnaval, un couronnement factice de rois successifs dans la poix, les plumes, le crin et le rythme des tambours. Voix et corps dissociés, demi-corps momifié, cheveux qui ne brûlent pas. Du sang de mûres, des tranches de forêt, des méduses dont les plumes chantent comme les réverbères. « Des fractions, des aveuglements, des souffles — comme si on avait mangé les lits des petits ruisseaux, mais que rien n'était renversé. » Fabien Clouette donne l'impression d'écrire avec une apparente facilité, avec souplesse et fluidité, et pourtant son livre est d'une complexité étonnante et déroutante. Impossible de lire Le Bal des ardents sans être perturbé, sans remettre en question ce que l'on pensait connaître de la littérature et de la narration, sans changer ses appuis. Il faut entrer dans la danse, être fous nous-mêmes, plonger et nous brûler, accepter le jeu auquel l'auteur nous convie, saisir au vol l'absence de règles et de repères connus. Apprendre à créer et poursuivre la beauté des métaphores folles et l'immense poésie des images. Ne pas nous contenter de lire, mais imaginer, nous aussi, tout. Être éblouis, et nous rejoindre dans la submersion, dans l'espace ouvert qui nous est offert.

« Ça n'a duré qu'une seconde, mais les bruits puis le silence. Les visages comme des lames qui s'avancent et qui foncent dans les rapides. Tout ça qui tente de passer à droite, sous soi, puis qui se ravise et double à gauche. Et tous les lycéens qui se lèvent, et qui se collent aux vitres pour taper et appeler les coureurs ; l'embardée lente du car à côté des fuites. Et puis les corps et les phares qui disparaissent au fond, sans jamais s'éteindre vraiment avant de tourner au bord des Rouges, sur l'horizon. On devait aussi garder toutes ces images. Toutes les images qui tapent aux fenêtres et aux portes et qui veulent rentrer. Les éclis qui viennent s'abattre sur le viseur, la glace, sur les lunettes. Tous ceux qui n'attendent que de s'engouffrer. Observer les mauvais pas, les valses en temps perdus. Des échos.
Mais à la remontée de ce corps gonflé et vieux, les images de visages et de fumée bleues qui s'éteignent sur les phares sont des souvenirs qui percent plus qu'ils ne rebondissent. Tout ça pour dire qu'il y a la remontée, et que les routes presque vides où on peut courir et marcher sont toujours là, en horizon facile, dans les souvenirs de jetée, de travail et de gel, comme dans les vrais tableaux qui montrent les arbres et les dormeurs du dimanche, comme des noyés, flotter au bord des plans, les parcours, les répétitions et la vitesse. » 


Le Bal des ardents, Fabien Clouette, éditions de l'Ogre - couv

Le Bal des ardents, Fabien Clouette. 

Editions de l'Ogre, 2016.

Lire aussi :


La diagonale de l’écriture (« Le bal des ardents », Fabien Clouette), de Jean-Philippe Cazier sur Diacritik.

[Rentrée littéraire 2016] Fabien Clouette : Le Bal des ardents, de Tara Lennart sur Bookalicious (interview).