28 juillet 2016

Revue : juin et juillet.

Pour cette revue des mois de juin et juillet, trois chroniques publiées sur le webzine Un dernier livre avant la fin du monde et deux coups de coeurs dans la liste des livres qui feront votre été d'Addict-Culture.

Librairie Acqua Alta - Venise - Lou Darsan




Buenos Aires Noir, anthologie. Editions Asphalte, 2016.

Buenos Aires noir, anthologie.

Un dernier livre avant la fin du monde, 20 juin.

Une anthologie qui était attendue dans la collection « Asphalte Noir » !  L’anthologie est ici présentée par Ernesto Mallo, figure incontournable de la littérature noire argentine, traduit et publié aux éditions Rivages, et contient 14 nouvelles. Si certaines nouvelles pourront êtres oubliées, d’autres sont excellentes et marqueront les esprits, à l’instar de Trois pièces dans un patio d’Elsa Osorio, Orange ,c’est joli comme couleur de Verónica Abdala, L’homme qui se tait d’Inés Fernández Moreno, et Onzième étage de Gabriela Cabezón Cámara.

Buenos Aires Noir, anthologie présentée par Ernesto Mallo. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton et Hélène Serrano. Editions Asphalte, 2016.


 
En procès, collectif Inculte. Préface d’Arno Bertina et Mathieu Larnaudie. Editions Inculte. Avril 2016.

En procès (Une histoire du XXe siècle), Collectif Inculte

Un dernier livre avant la fin du monde, 24 juin.

 Ouvrage collectif, En procès propose à travers le récit de vingt procès historiques ou anecdotiques qui l’ont jalonné une lecture du XXe siècle. Au-delà du choix judicieux des différents procès, présentés par ordre chronologique, le regard porté par chaque auteur sur l’épisode juridique qu’il rapporte, commente ou reconstruit dans le récit éclaire ou perturbe notre perception de l’événement. La somme de ces vingt mises en perspectives trace un pointillé original et passionnant à travers le XXe siècle et offre à voir l’Histoire différemment.

En procès, collectif Inculte. Préface d’Arno Bertina et Mathieu Larnaudie. Editions Inculte. Avril 2016.



Le Gaffeur, Jean Malaquais. Coll. « Lampe-tempête », éditions L’Echappée, 2016.

Le Gaffeur, de Jean Malaquais.

Un dernier livre avant la fin du monde, 07 juillet.

Un livre résolument enthousiasmant, un cri de liberté et d’émancipation poussé en 1953 qui resurgit aujourd’hui et que je vous encourage tous à lire. Jean Malaquais est l’un de ces auteurs que l’on a plaisir à (re)découvrir grâce au formidable travail de réédition qu’opèrent certains éditeurs constamment en quête de textes oubliés, épuisés, peu ou pas assez diffusés, méconnus. 

Le Gaffeur, Jean Malaquais. Coll. « Lampe-tempête », éditions L’Echappée, 2016.




Lumikko, de Pasi Ilmari Jääskeläinen. Editions de l’Ogre, 2016.

Lumikko, de Pasi Ilmari Jääskeläinen

« Les livres qui feront votre été », Addict-Culture, 05 juillet.

Entre thriller, fantastique, roman psychologique et conte finnois, Lumikko est aussi une réflexion aussi fine qu’humoristique sur l’inspiration littéraire, les ressorts de l’imagination et la figure de l’écrivain. Pasi Ilmari Jääskeläinen déploie avec talent une savoureuse et parfois troublante palette de registres, joue avec nos nerfs et crée un suspens tel que j’ai dévoré son livre en une seule bouchée, ogresque.

Lumikko, de Pasi Ilmari Jääskeläinen. Traduit du finnois par Martin Carayol. Editions de l’Ogre, 2016.




Madeleine Project, de Clara Beaudoux. Editions du Sous-sol, 2016.

Madeleine Project, de Clara Beaudoux

« Les livres qui feront votre été », Addict-Culture, 05 juillet.

Fin 2015, Clara Beaudoux émeut Twitter avec le hashtag #MadeleineProject. Lorsque la journaliste aménage dans un petit appartement parisien vide et découvre que la cave est toujours pleine des affaires de l’ancienne propriétaire décédée depuis peu, elle décide de publier l’histoire de Madeleine, ou plutôt de sa découverte de Madeleine, en live. Le livre présente l’intégralité des tweets en l’état, des photos aux liens html ou aux hashtags. Une matérialisation du web, comme en écho à cette cave figée hors du temps.

Madeleine Project, de Clara Beaudoux. Editions du Sous-sol, 2016.

 

9 juillet 2016

Starhawk : la lutte est belle !


« Dédicacé à celles et ceux qui partout s'insurgent, provoquent des troubles, provoquent la paix, jardinent et combattent les incendies. », Starhawk.

Chroniques altermondialistes, Starhawk, éditions Cambourakis


Seattle, 1999, sommet de l'OMC. Washington, 2000, réunion du FMI et de la Banque Mondiale. Prague, 2000, réunion du FMI et de la Banque Mondiale. Brésil, 2001, Forum Social Mondial de Porto Alegre. Québec, 2001, sommet pour la Zone de libre-échange des Amériques. Gênes, 2001, réunion du G8. Manifestations. Batucadas, barricades, couleurs, slogans, blocage des sommets — « La rue elle est à qui ? Elle est à nous ! » Lacrymo, police montée, flics antiémeute, flashballs, répression. L'énergie de la colère du peuple face « l'incroyable activité destructrice et l'injustice du système » et de toutes formes d'oppressions. Le mouvement mondial pour la justice globale qui émerge entre 1999 et 2001 et prend d'emblée la claque du 11 septembre : « comment remettre en cause la politique économique globale quand “capitalisme” et “liberté” sont présentés comme synonymes dans les médias et vus par le public comme les innocentes victimes du terrorisme », comment lutter quand la menace terroriste sert de prétexte au durcissement de la répression étatique ?


Nos joies sont ingouvernables - Loi Travail slogan graff

« Mais plus que tout, nous devons clarifier notre vision du monde que nous voulons créer afin d'être en mesure de mobiliser les espoirs et les désirs des personnes autant que leur colère. Et nous devons être créatif·ve·s, visionnaires, sauvages, sexy, bigarré·e·s, drôles et joyeux.ses face à la violence dirigée contre nous. »
 
Anarchiste, féministe, écologiste, sorcière néo-païenne, Starhawk milite et manifeste depuis les années 1960. Elle est à l'origine de la création de nombreux covens, forme des militants à l'action directe non violente partout dans le monde, écrit et appelle chacun à tisser un monde d'une étoffe nouvelle. Rêver l’obscur - Femmes, magie et politique, premier volume de la collection « Sorcières » revenait sur sa lutte antimilitariste et antinucléaire des années 1970-1980 et l'importance des rituels et de l'empowerment, Chroniques altermondialistes réunit une trentaine de textes de Starhawk écrits entre les manifestations de Seattle et les jeunes lendemains du 11 septembre. Récits sur le vif de manifestations écrits après la mêlée ou même pendant, retour sur des formations dispensées en Europe et Amérique du Sud, outils et stratégies pour l'action, réflexions sur la lutte, propositions pour dépasser la dichotomie entre violence et non-violence qui déchire le mouvement... Starhawk mêle ses retours d'expérience, sa sensibilité, sa pensée politique, sa conception de la lutte et sa spiritualité avec une énergie vive et contagieuse.

Nos désirs font désordre, François Charbonnier.
Crédit photo : François Charbonnier.

« Si casser une vitre et riposter lorsque les flics attaquent est de la “violence”, donnez-moi un autre mot, un mot mille fois plus fort, pour décrire des flics frappant des personnes qui ne résistent pas jusqu'à ce qu'elles tombent dans le coma. »
« Je suis là, j'ai fait de mon mieux pour inspirer et encourager d'autres personnes à être là avec moi parce que, aussi effrayée que je sois par les flics antiémeute et les balles de caoutchouc, je suis mille fois plus effrayée encore par ce qui arrivera si nous ne sommes pas là, si nous ne contestons pas cette réunion qui continue derrière ces murs. »

La publication de ces chroniques par « Sorcières » en mai n'est pas une coïncidence — impossible, évidemment, de ne pas faire le lien avec les mouvements actuels et la brutalité de la répression étatique qui a suivi les attentats du 13 novembre en France : répression des manifestations pour la justice climatique lors COP 21, répression encore (et accrue) de la lutte contre la loi Travaille ! et son monde, évacuation de la ZAD de Bure, menace d'évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes... On retrouve dans la politique de l'état français le schéma de la répression policière détaillé par Starhawk et appliqué systématiquement chaque fois que la défense des intérêts du capitalisme entre en jeu : campagne de propagande médiatique de désinformation qui désigne toutes les manifestations précédentes comme violentes, surveillance des téléphones, mails et listes de diffusion des réseaux militants, contrôles préventifs (assignations à résidence, fermeture des frontières...), usage systématique de gaz lacrymogènes et de flashballs, arrestations à l'aveugle de manifestants pacifistes, utilisation de provocateurs, brutalité policières dans les commissariats et prisons, tentative de « neutralisation » des leaders... L'on mesure à la violence du déchaînement combien ceux qui « peuvent nous tabasser, nous gazer et nous mettre en prison dans une quasi-impunité » ont peur. Combien leurs supérieurs sont effrayés par la minorité agissante, qui pointe leurs agissements du doigt au grand jour.


Nous sommes la nature qui se défend, ZAD Notre-Dame-des-Landes

« Il faut de la place dans notre mouvement pour la rage, l'impatience, la ferveur militante, pour une attitude qui proclame : “Nous sommes des dur·e·s à cuire, nous sommes de la canaille, et nous allons démolir ce système.” Si nous nous coupons de cela, nous nous dévitalisons.
Et nous avons besoin d'espace pour celles et ceux d'entre nous qui essaient d'explorer des formes de lutte qui échappent aux catégories. Nous avons besoin d'une créativité radicale, d'espace pour expérimenter, pour fabriquer un nouveau territoire, inventer de nouvelles tactiques, faire des erreurs. »

Exhortations : ne laissons pas la peur limiter nos rêves et nos actions, cultivons la désobéissance, occupons la rue, incarnons notre propre vision, soyons créatif·ve·s et radicaux. Le pacifisme intrinsèque de Starhawk ne condamne pas la colère provoquée par les agissements intolérables des instances de la finance mondiale, d’états ou de la police et de toutes les formes d'oppression et de domination, mais intègre plutôt la « lucidité radicale » des activistes qui pratiquent une lutte confrontationnelle. Tisser la toile du soulèvement global invite au respect des tactiques de chacun et imagine des « empowered direct actions » (« actions directes libérées ») fluides qui mettraient en jeu l'imagination, modifieraient la façon dont le pouvoir est structuré et nourriraient l'empowerment de chaque individu ou groupe, en faisant appel à la force de libération de la joie, du théâtre de rue, des déguisements, des batucadas, de tout ce qui est « exubérant, tendre et sauvage ». Tout en articulant les manifestations au niveau mondial et la lutte locale quotidienne. Starhawk appelle chacun à affiner sa vision du monde qu'il souhaite, à commencer par « poser des questions dangereuses » sur le coût réel des produits qu'il consomme, leur origine et leur impact humain et écologique. A remettre publiquement en cause la légitimité des institutions par les manifestations et les actions de désobéissance. A ne pas compter sur des démocraties corrompues, mais à agir. A « ne pas attendre la révolution, mais la vivre maintenant. » A puiser le courage dans le « tourbillon de forces » de celles et ceux qui luttent. A transmuter la rage en énergie. A être déterminé·e·s.

« Quinze ans plus tard, on retrouve en France cette rencontre entre cultures activistes, à la fois confrontationnelle et créative, dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes », écrit Jade Lindgaard dans la préface « Désobéir en état d'urgence » qui ouvre le livre. La journaliste de Mediapart animera dimanche matin (10 juillet) le temps fort collectif des rencontres annuelles de la ZAD « Notre-Dame-des-Landes, laboratoire de démocratie ? ».
Toutes les infos ici sur ce week-end de rencontre sont sur le site Notre-Dame-des-Landes 2016.

Et pour entamer l'été dans la beauté des luttes, deux extraits des Chroniques altermondialistes de Starhawk suivis d'un extrait d'un appel à faire Commune de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Femme masquée, manifestation

Afin que cela existe : instructions pour une initiation, Seattle 1999.

« Cela commence avant que vous ne quittiez la maison avant l'aube, dans l'obscurité. Ôtez tous vos bijoux, tout ce que vous n'avez vraiment pas envie de perdre. Laissez derrière vous tout ce qui permettrait de vous identifier, oubliez votre nom. Prenez seulement ce qui vous aidera ou vous sera utile : ayez les poches pleines de pommes, de sandwichs, de chocolat, des ciseaux à ongles pour les menottes en plastique, un foulard imprégné de vinaigre contre le gaz lacrymogène.
Longez les rues sombres jusqu'au lieu de rendez-vous. Brandissant les bannières qui ne vous ont pas encore été confisquées, commencez à marcher. Battez des tambours. Ils vous ont interdit de vous rassembler — votre défi est de leur désobéir.
Allez aussi loin que possible avant que la police ne vous arrête. Votre défi maintenant est de marcher sans armes vers des lignes massives d'hommes connus pour leur violence, de faire face aux armes, aux bâtons, aux gaz lacrymogènes avec rien d'autre que votre corps et le pouvoir de votre esprit.
Asseyez-vous. Tenez bon. Tenez-vous les unes aux autres tandis que la violence commence autour de vous, protégez-vous les unes les autres du mieux que vous le pouvez. Parlez aux policiers, continuez à leur parler alors que les bâtons frappent autour de vous, alors que vos amies sont traînées, jetées à terre, battures la figure écrasée contre le sol.
Gardez l'esprit fixé sur la signification de ce que vous faites tandis que vos mains sont menottées derrière votre dos. Votre défi maintenant va être de vous souvenir, à chaque étape de ce qui vous arrive, que vous avez le choix : dire oui ou résister. Choisissez vos batailles avec soin — il y en aura beaucoup et vous ne pouvez les mener toutes. Pourtant, chaque exemple de résistance ralentit le système, contrecarre son fonctionnement, diminue son pouvoir.
Prenez soin les unes des autres. Si vous vous êtes libérée de vos menottes, utilisez vos ciseaux pour libérer vos amies. Partagez la nourriture et l'eau que vous avez avant qu'on vous les confisque. […] Vous attendrez pendant très longtemps. Ils ne cesseront de vous dire que ce que vous voulez se trouve précisément là où ils veulent que vous alliez. Ne leur faites pas confiance. Armez-vous de patience — vous allez en avoir besoin. Acceptez la faim. Restez assise dans une cage avec vos sœurs — continuez à échanger vos récits, à chanter vos chansons. Maintenez l'épuisement à distance. […] Dans une cage, la porte fermée crée la seule distinction qui compte. Nous sommes toutes du même côté.
[…] Pendant les jours qui viennent, votre défi sera de tenir. Continuez à parler, à chérir les amitiés que vous nouerez, la toile qui est tissée ici. Chérir la lumière qui pénètre dans une cage ; ici tous les rouages du pouvoir sont parfaitement apparents. Il n'y a plus de déguisement, le système ne prétend plus servir vos intérêts. Et lorsque vous sortirez de prison, vous verrez la prison là où elle se dissimule dans les galeries commerçantes, l'école ou le programme de télévision. Vous saurez qu'à tout moment vous avez vraiment le choix : dire oui, résister, créer quelque chose de nouveau.
La nuit, dans le monde souterrain, gisant dans cette cellule étouffante, brûlante de fièvre, continuez à respirer. Utilisez votre magie. »

Le pont tremble à minuit : mon histoire à Québec.

« Sous l'autoroute, ils et elles jouent du tambour. Vêtu·e·s de noir. La tête couverte de la capuche de leur sweatshirt, ils et elles ramassent des bâtons et frappent les grilles, frappent les sculptures de métal qui ornent ce parc de sans-abri, frappent les piliers du viaduc qui relie les parties haute et basse de la ville de Québec. La plupart sont jeunes. Colère et jubilation à la fois, ils et elles dansent dans la nuit après deux jours sur les barricades. Les flics en surplomb envoient des décharges de gaz lacrymogène. Les volutes de gaz forment des nuages qui dérivent à la manière d'une brume fantôme d'une beauté mystérieuse, mais les danseurs et danseuses continuent à danser. Le son et le rythme s'amplifient toujours plus, un rugissement qui retentit dans toute la ville, plus puissant que vous ne pouvez l'imaginer, assez puissant, semble-t-il pour faire s'écrouler l'ordre ancien. C'est comme le mugissement des rapides lorsque vous approchez de la chute d'eau sans la voir. Comme le battement énorme du cœur de quelque chose qui est en train de naître. Une bête brute qui va vers Bethléem, sans traîner la patte, mais à grands pas, fière et solidaire.
Un carnaval, une danse, une bataille. Images de guerre : les nuages de gaz lacrymogène, le jet du canon à eau, l'éclat des gaz explosifs et, oui, les cailloux, les briques et les bouteilles. Personne n'est venu·e là en s'attendant à une lutte sans risque et pacifique. Tou·te·s celles et ceux qui sont là ont surmonté leur peur et doivent continuer à le faire, d'instant en instant. »

Chroniques altermondialistes — Tisser la toile du soulèvement global. Starhawk.

Collection « Sorcières », éditions Cambourakis, 2016. 240 pages.

Traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Stengers, Édith Rubinstein et Alix Grzybowski 

 

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Rencontres sur la Commune 31 mai - 4 juin 2016, sur la ZAD, Notre-Dame-des-Landes

 

La résistance des carottes, ZAD de Notre-Dame-des-Landes

« Dans notre quête de mondes enfin habitables, nous avons pris des lieux, par des occupations sauvages, urbaines comme rurales, par des achats collectifs ou autres stratagèmes juridiques. Nous nous sommes ancrés dans des quartiers, des villages, des territoires. Nous nous sommes inscrits dans une temporalité qui n’a plus grand-chose à voir avec les surgissements éphémères des mouvements sociaux, mais qui en constitue tout de même une forme de prolongement. Dans ces lieux, nous avons mis en commun des bâtiments, des ateliers, des outils, des terres, des savoirs-faire, des rêves, des pans entiers de nos vies. Nous avons repris en main les conditions matérielles et spirituelles de nos existences. Nous y vivons, bataillons, festoyons, complotons, tissons des amitiés et des solidarités indéfectibles au-delà du cercle affinitaire de la bande, du milieu ou de la communauté d’intention, mais à l’échelle d’un territoire et de ses habitants. Nous y esquissons des nouvelles formes de communalité, au fil des fêtes, des chantiers collectifs et des confrontations avec les autorités.
Il y a partout des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessiné des pôles de sécession et de désertion dans et contre la société. Des lieux qui sont des sortes de contre-emplacements, des lieux qui sont tout l’inverse d’une utopie en ce qu’ils existent réellement, avec leurs points de forces et leurs fragilités, leurs dépassements et leurs contradictions. Des lieux qui peuvent être rejoints. C’est depuis ces lieux que se réinventent mille manières de faire Commune aujourd’hui. Et quand un mouvement social resurgit, c’est depuis l’assise que nous confère cet ancrage que nous y prenons part.
Nous le savons, détruire est indispensable et exaltant, mais ne suffira pas. Il nous faut, dans un même geste, construire. On voit par là combien il serait absurde de prêter aux multiples tentatives de faire commune un sens uniquement destructeur ou constructeur alors qu’elles surgissent précisément là où la construction et la destruction cessent de pouvoir être brandies l’une contre l’autre. Tout porte à croire qu’il existe certains foyers de résistance où l’offensive et l’alternative, l’individu et le collectif, le singulier et le commun cessent d’être vécus contradictoirement. »
(Allez donc lire le texte dans son intégralité sur Lundi Matin !)

 BON ETE !



4 juillet 2016

Un chant de pierre, Iain Banks.

« Personnalité — quel ennui — pour lesquels ces obstacles sont de fait une libération, déterminant la formation du caractère au sein même du théâtre de ses destructions, bien plus vastes — mince tourbillon créateur et contraire en ces temps si férocement corrosifs. L'esprit de notre lieutenant est libéré par la réorganisation implicitement causée par le désordre ambiant. Jusqu'ici, elle a profité de la guerre. Ce qui nous abat la fait prospérer ; dans le château, nous nous croisons, en miroir, et nous dépassons peut-être.
J'aimerais assez entendre la suite de son histoire, mais, l'occasion s'en présentant, je laisse tomber notre précieuse cargaison. Au premier pont sur le torrent, je glisse, me cramponne à la rambarde humide et visqueuse et lâche mon volumineux fardeau, le sac et le fusil, si bien que tous les trophées du lieutenant s'envolent à tire-d'aile vers les rapides en contrebas. Le fusil se contente de disparaître sans faire de manières ; si sa chute est sonore, le fracas se noie dans l'écume incessante de ce torrent abrupt. Le sac tombe plus lentement, heurte un remous et laisse échapper ses petits corps. Les oiseaux s'éparpillent ; l'eau écumeuse se remplit de plumes, de plomb, de chair et les volatiles trempés — plus menus que jamais — flottent et dansent et s'enfuient au fil de l'eau légère. »

Un chant de pierre, Iain Banks,  Editions L'Œil d'Or.

Sur la route, une interminable horde de réfugiés, l'odeur de diesel d'un camion, un véhicule enflammé, des morts, des hommes armés. Accompagné d'une femme, le narrateur rejoint la lente procession à bord d'une voiture à cheval. Le couple a quitté au matin son château, devenu forteresse inutile. Flou du territoire et de l'époque. Une guerre, sur la fin peut-être. Aux premiers abords, un passé lointain et une contrée balkanique contredits par la modernité des armes et quelques indices du discours. Plutôt, alors, un présent proche et les paysages d'une Ecosse fictive. Induisant déjà le malaise de l'incertitude, un premier décalage s'immisce entre les mitrailleuses et 4x4 climatisés et la charrette des aristocrates. Si les premières pages annoncent une fuite ou un exode, la réalité bifurque rapidement lorsqu'une féroce lieutenante à la tête de soldats irréguliers force le couple à faire demi-tour et réquisitionne le château. L'impossibilité de la fuite et le macabre du conte s'incarneront dès lors dans l'image menaçante de trois pillards pendus par le lieutenant au sommet d'une tour. Au-dessus d'eux, en guise d'étendard, pitoyable, détrempée, la peau d'un tigre des neiges.

Fins traits noirs, jeu de transparences rayées, silhouettes d'oiseaux dans les ronciers, terre labourée par des canons abandonnés, farandole armée sur un pont-levis : la gravure de couverture de Frédéric Coché présageait du piège finement ciselé à l'intérieur duquel Iain Banks nous attire avec dextérité. Un piège orné de parures élégantes, mais non moins absurdes et vides de sens que le grotesque de la soldatesque, des armes et de la boue avec lequel elles tranchent. La vanité du langage, aussi beau et précieux soit-il, confrontée à la farce crasse de la guerre. Annihilation et séduction s'enroulent l'une autour de l'autre, destruction de soi et de l'autre, déréliction et libertinage, corruption parallèle de la morale et des corps, des routes et des bâtiments de pierres, attrait du vide. Ici, le langage est pour le narrateur arme de classe, estoc et parure, tactique de parade déroulée en longues phrases imagées et poétiques qui ancre les paysages et les actes dans la boue, l'or et la chair. Paysage d'os, de graisse et de circonvolutions veineuses, de mots précieux qui dissimulent la vérité au lecteur, qui mentent par omission, jusqu'à ce que peu à peu la dégradation du présent lève le voile sur un passé de moins en moins tu et que la réalité évanescente devienne tangible jusque dans les chairs.

Perturbant huis clos dans un château réquisitionné par des soldats, Un chant de pierre, malgré la proximité des thèmes et le sentiment d'étrangeté qui le lie à Le Roi et la Reine de Ramón Sender s'en éloigne pourtant. Ici, la sensation d'enfermement et d'isolement se déploie autant à l'intérieur d'un territoire décliné en campagnes, landes et forêts qu'entre les murs, et chacun y est limité par les frontières de son rôle ou de sa classe, par son imperméabilité aux autres et son égocentrisme. Une tension dramatique malsaine s'installe dans le tutoiement perturbant que le narrateur adresse à sa silencieuse compagne — miroir, reflet, pâle ombre de lui-même —, accrue par l'ambiguïté de la relation du couple avec le lieutenant ambivalent. La cruauté d'Un chant de pierre se réverbère en échos multiples et mêlés — réminiscences gothiques, sadiennes et gracquiennes. Noires, assurément.

Vous pouvez découvrir le premier chapitre d'Un chant de pierre sur le site d'Addict-Culture.
Iain (M.) Banks, auteur de science-fiction écossais est mort en 2013. Les éditions de L'Œil d'Or ont publié la même année son très étonnant Efroyabl Ang1 également illustré par Frédéric Coché. Cet illustrateur vient par ailleurs de publier Or, il parlait du sanctuaire de son corps avec Mathieu Riboulet aux éditions Les Inaperçus.


Un chant de pierre, Iain Banks,  Editions L'Œil d'Or.

Un chant de pierre, Iain Banks, traduit (anglais) par Anne-Sylvie Homassel. Editions L'Œil d'Or, 2016.