25 mai 2016

Par une forêt obscure, Maurice Mourier.

« A un mètre à peine au-dessus de l'herbe pelée, appuyé de la main gauche au tronc principal, tu cries longuement tous tes noms : ceux de la grand-mère, que tu as inventés, des chats, du chien, ton nom surtout qui, modifié par tes soins, doit évoquer la force et l'invincibilité de ton règne. Là, au plus haut du jardin où tu puisses prétendre, là où, si l'on était plus grand, on apercevrait l'adret de la vallée. Et si Grand-Mère, ayant laissé filer le temps, ne revient qu'à l'heure inquiète où l'on ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, vite elle va te récupérer, transi, sur le perchoir d'où, peu d'instants auparavant, dans le dernier rougeoiement du soleil qui rase le cube de la bâtisse un peu menaçante d'être vide et sans lumière, tu t'essayais encore à dompter les fantômes afin de leur interdire de grimper au mur et de pénétrer dans ta chambre. »

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Bleuet ophiure.

Effrayants miroirs piqués de rouille, abri rose d'une chambre-roulotte, ombre d'un château masqué par le rideau d'une forêt obscure, flot rassurant de la voix claire et sonore d'une vieille femme, vert-de-gris des uniformes dans le froid hiémal, vagabondages à l'orée du domaine — Ô temps ! suspend ton vol, repousse les fantômes aux heures creuses de la nuit et retient le parfum des herbes folles sur les bords du ru ! Sans que l'on s'en aperçoive, les heures ont filé, le temps du livre a contaminé celui de la lecture et l'a dilaté, laissant une sensation de flottement entre rêve et souvenir, la réminiscence de chauds après-midi d'été et de peurs enfantines. « Quelque chose de contradictoire comme si en même temps tu dévalais une pente, de plus en plus vite, vers l'avenir qui ne te dit rien qui vaille, et traversais un espace englué, celui du temps suspendu. »

Loin de Paris, dans une campagne jalonnée de murs de pierres sèches, de sentes, ruisseaux et marécages, essaimée d'ombellifères, de séneçon et de plantain, une grand-mère incroyable accueille dans le giron bienveillant de sa propriété l'enfant qu'elle protège du tumulte de la Seconde Guerre. Autour de lui, elle tisse un cocon de parole, flot ininterrompu de soliloques chatoyants ponctués de rires clairs à gorge déployée, émaillés de pataouète et de patois franc-comtois. Inénarrable, généreuse en diable, diseuse de bonne aventure occasionnelle, elle maintient à la surface de la vie son passé, ses nombreuses tantes, l'Algérie de sa jeunesse, l'entre-deux guerre à la capitale, la saloperie d'armée qui a tué son mari et son fils. Mais au « temps béni de vacances sans bornes » égayé par les visites de la mère, conteuse complice et sémillante Reine messagère, succède le temps de l'angoissante première rentrée des classes, de la routine journalière des trajets vers l'école, des jours qui défilent.

Par une forêt obscure, Maurice Mourier, éditions de l'Ogre


Le présent se remplit d'absences, de non-dits, de vides comme celui qui habite la maison voisine, celle de l'homme dont on dit à l'enfant qu'il est son père, qu'il ne connaît pas, qu'il a oublié. Dans le haut du domaine, une cabane isolée abrite la chèvre et André, présenté à tous comme un lointain cousin. Le garçon doit être discret quand il lui dépose des paniers de nourriture au détour de promenades mandatées. De la guerre, ne sont évoqués à voix haute que les conséquences domestiques, les tickets de rationnement, la présence quotidienne des allemands. Ceux qui pourraient disparaître, ceux que l'on cache, ceux qui agissent, « personne n'en parle, tout se sait par osmose ». Par allusions, que le lecteur saisit parfois mieux que l'enfant qui appréhende, intériorise, amplifie, les ambiances, les émotions que les adultes trahissent, plus que les faits, plus que l'histoire qui s'écrit.

Jeu du « tu », du dédoublement, de la mise au présent d'un passé lointain dont le narrateur ne cherche pas tant à retracer les étapes qu'à retranscrire avec précision les impressions. Maurice Mourier s'immerge dans l'intimité du ressenti de l'enfant qu'il fût chez son aïeule lors de l'Occupation, sans jamais exposer ni faire rejaillir les pensées d'un soi contemporain. Exercice périlleux et maîtrisé, qui nécessite autant de mise à distance et de recul que de capacité à retrouver intact, et à ne pas le dévoyer, son vécu intérieur lors de ces quelques années d'une période particulière. Le roman ne s'impose pas par la force, mais s'infuse avec douceur et en profondeur dans l'imaginaire, à la surface duquel, longtemps après la lecture, les images et les émotions affluent de nouveau, comme « hier remonte du fond des eaux chargées de particules en suspension puis il éclate sans bruit à la manière d'une bulle de gaz des marais, te submerge, t'envahit. »

Le temps de Par une forêt obscure oscille comme un roseau entre la lumineuse légèreté des jours d'enfance et le sentiment de peur diffus qui imprègne les nuits et les silences, gagne le corps qui somatise, glisse les cauchemars. Ses pulsations étranges, amplifiées par l'acuité sensible et l'intelligence du garçon, doublent la peur de grandir d'une certitude de l'inéluctabilité de la mort, craintes propres à l'enfance auréolées par le narrateur d'une perte de consistance, d'une impression de suffocation intensifiée par l'amenuisement du mouvement de balancier lorsque l'attente soudain suspend la vie. La beauté fluide de l'écriture de Maurice Mourier restitue toutes choses avec une sensualité, une sensitivité, exacerbée, précise et délicate tout en les enveloppant d'un sentiment d'impermanence qui instille cette irréalité protéiforme qui sous-tend les livres de l'Ogre.


Vous pouvez poursuivre le voyage en retrouvant toutes mes chroniques des livres de l'Ogre sur ce blog et sur les webzines Un dernier livre avant la fin du monde et Addict-Culture. Je vous invite aussi à lire les très belles chroniques d'Eric Darsan sur son blog, et bien sûr à explorer le site des éditions de l'Ogre.

Par une forêt obscure, Maurice Mourier, les éditions de l'Ogre, 2016.

 



20 mai 2016

Au fil du rail, Ted Conover.

« Vivre dans les jungles revenait à ôter le masque que nous contraignaient à porter les sociétés policées. Les hobos semblaient dire ce qu'ils pensaient et faire ce qui leur chantait. Les gens paraissaient avoir un appétit certain pour la violence inhérente à ce genre d'attitude quand ils la voyaient au cinéma ou à la télévision. Mais quand ils la cherchaient au fond d'eux-mêmes, beaucoup, comme moi, refusaient de la voir. »

Ted Conover, Au fil du rail, éditions du sous-sol

« Je me mis en route. De jour comme de nuit, il y a quelque chose d'effrayant dans les gares de triage. Peut-être est-ce parce que ce sont des inventions humaines mais qu'on y trouve pratiquement aucun homme. Il y règne une atmosphère d'abandon. » Métal du bruit et des odeurs, désert des terrains vagues, clôtures électriques, dépôts en périphérie des villes. Lent défilement des trains de fret, interminable succession de wagons que l'on contemple depuis le quai d'une gare de banlieue, un passage à niveau en rase campagne, la balustrade d'un viaduc au-dessus des voies. Fascination pour l'immobilité trompeuse de ces lieux de transit traversés par la secousse du mouvement, « nostalgie de la liberté » éprouvée à la vision de ceux qui partent, qui embarquent sans se retourner.

Les trains, aux Etats-Unis, évoquent autant le mythe de la conquête de l'Ouest et l'essor économique que les hobos nés de la Grande Dépression. Resquilleurs, trimardeurs qui brûlent le dur d'un état à l'autre, collectionnent les travaux journaliers, ces derniers incarnent aux yeux de Ted Conover, alors étudiant en anthropologie, un défi romantique à la société formatée dans laquelle il évolue et où il suffoque. « Overdose qui m'avait poussé à quitter la fac pour faire du bénévolat : conscience de classe, concurrence et esprit de clocher semblaient être la règle dans ma petite université de Nouvelle-Angleterre. Peut-être l'idée de vivre avec des hobos m'apparaissait-elle comme un moyen d'échapper aux limites des us et coutumes de ma propre classe sociale, de prendre du recul vis-à-vis de moi-même. Peut-être était-ce le défi consistant à voir si ma personne délicate et biberonnée à la fac pourrait s'en sortir dans leur dure réalité. » En 1980, à 22 ans, se pensant aguerri par une traversée du pays à vélo et une expérience d'aide sociale dans les quartiers pauvres de Dallas, il décide d'expérimenter le mode de vie des vagabonds du rail.

Excitation du premier train attrapé au vol. Poésie du rail, de la géographie qui s'élargit et enfin fait sens, de « l'espace comprimé au sein du temps fixe de la journée ». Exploration de l'attente, abandon forcé de l'impatience inhérente aux modes de vie contemporains. Découverte, loin de la présumée « fraternité du rail », d'une triste solitude, de règles sociales différentes, de la méfiance, de la difficulté à questionner sur leur passé les compagnons de route rencontrés au hasard des gares ou à se lier d'amitié avec eux. Peur des « bouledogues », les flics du rail. Réticences transformées en de nouvelles habitudes : les sandwiches dénichés dans les bennes des restaurants, les croix en néons des missions de charité de l'Eglise, les repas de l'Armée du salut, les bons alimentaires, les douches collectives des refuges. Observation de la différence entre le road-trip en vélo, qui « laisse entendre que votre état de délabrement physique est temporaire, que vous voyagez pour le plaisir et que vous avez un plan », et le vagabondage qui modifie le regard des autres et vous transforme en fantôme, en indésirable.

Au fil du rail, Ted Conover, éditions du sous-sol (Dick rolling a cig)
« Dick se prépare une roulée dans un train kangourou pendant la traversée du désert de Black Rock. » © Ted Conover.

Obnubilé au début de l'expérience par la vraisemblance de son apparence de hobo et sa volonté de se fondre parmi eux, Ted Conover appréhende peu à peu une réalité différente de celle qu'il projetait sur eux et prend conscience du fossé entre son univers d'étudiant issu d'une famille aisée et le monde qu'il explore : jungles urbaines, campements éphémères peuplés de canapés défoncés, de cabanes en tôles ou en pneus, de réchauds de fortune, de radios bricolées raccordées à des batteries récupérées. Une marge qui existe, fluctue, de façon plus ou moins visible selon les décennies, constituée d'une constellation mouvante de personnes et de lieux, en bordure d'un monde qui n'a conscience que de sa partie émergée, mais qui réprouve et punit de plus en plus le vagabondage. « Se débarrasser de cette sensation d'être quelqu'un de l'extérieur, un étranger qui n'avait pas sa place dans ce monde, était essentiel pour acquérir cette tranquillité d'esprit et d'attitude qui ferait que les hobos me percevraient comme l'un des leurs. »

L'immersion, pourtant, effraie le jeune homme qui exprime régulièrement un besoin quasi viscéral de ressentir la distance entre lui et les hobos. Peur, soulagée par le sentiment de la réversibilité de sa situation qui le différencie des trimardeurs, d'une contagion, d'une absorption, d'une disparition. Nécessité de se laver, de téléphoner en PCV, d'entrer dans un lieu public et de discuter sur un pied d'égalité avec une bibliothécaire, pour se prouver que cela reste possible. Malgré les citations de Kerouac, London et Orwell, références évidentes, le lecteur ne devra chercher dans Au fil du rail ni le rythme fiévreux du premier, ni la gouaille et la verve du second, ni engagement politique marqué. Il ne s'agit pas ici de s'inscrire dans l'héritage du tall tale et de ses « fables pleines de prouesses et d'exploits servies à n'importe quelle occasion sans tenir compte de l'identité de l'interlocuteur » ou dans un journalisme engagé. Le récit undercover de Ted Conover procède plutôt à une mise en perspective d'un monde par rapport à un autre et, d'une certaine façon, éclaire autant le mode de vie des hobos que celui des étudiants américains des années 80, fils de bonne famille et propres sur eux.

Ted Conover ne tente pas de se départir de son appartenance à une classe sociale relativement aisée et écrit pour ses pairs, cherchant souvent à expliquer, parfois de manière didactique, la réalité de hobos dont la liberté est intrinsèquement une forme de pauvreté, ou encore à comprendre leur refus de travailler de façon stable. L'on trouve, en filigrane, le portrait d'une société obsédée par l'apparence, la réussite matérielle, la propreté des surfaces lisses et sans vagues, confiante dans la représentation politique et la justice de son pays, paniquée à l'idée de poux ou choquée que l'on déchire la page d'une bible de poche pour rouler une cigarette. « Or, l'esprit était différent sur le rail. Ici, on n'était pas une unité du système de production — c'était à peine si l'on faisait partie du système économique — et la vie était plus propice à l'observation, à la réflexion et à la discussion. » La réalité des brutalités de la police (légitimée avant l'expérience de l'immersion par un probable manque de respect de l'incriminé), le racisme omniprésent, l'exploitation des travailleurs mexicains clandestins, les files d'attente devant Western Union, l'imbroglio bureaucratique des demandes d'aides sociales, introduisent dans le texte une multitude de « peut-être ».

« Pour comprendre les hobos, en d'autres termes, vous devez assimiler l'idée que les gens ne peuvent pas toujours faire ce qu'on leur demande. Peut-être vous dit-on de trouver un emploi, mais il n'y en a pas. Peut-être revenez-vous d'une guerre insensée pour que l'on vous dise de continuer comme si rien ne s'était jamais passé. Peut-être habitez-vous un petit réduit dans une petite pension et passez-vous vos journées à ne rien faire. Le découragement et le dégoût viennent alors facilement. Beaucoup de carrières de hobos ont commencé lorsqu'ils ont dit à la société : “Tu peux pas m'virer — je démissionne !” »

La préface de Ted Conover, écrite en 2001, affirme qu'aujourd'hui les hobos ont quasiment disparu — les trains se sont modernisés, le transport intermodal s'est développé avec les containers, le personnel ferroviaire et les citoyens devenus intolérants envers les contrevenants à l'ordre et la sécurité les dénoncent plus certainement. Les hobos d'autrefois, travailleurs « dépossédés » auraient été remplacés par les « punks, écologistes radicaux et autres jeunes révoltés », « resquilleurs qui voyagent pour le plaisir ». Les Road Dogs ne sont pas, et c'est tant mieux, les chômeurs ambulants de la Grande Dépression. Mais l'écho de la revendication primordiale de « la liberté de choix — l'idée, réelle ou pas, que “je vivrais comme ça même si je n'étais pas obligé” » et du refus d'un monde étriqué et cadré par le travail que l'on distingue clairement dans les discours de hobos rapportés par le journaliste, résonnent toujours sur les rails et dans les rues. Il suffit de tendre l'oreille.


Lire aussi Les Road Dogs, vagabonds aventureux (Mediapart, avril 2016).

Au fil du rail, Ted Conover, trad. (anglais) Anatole Pons, Editions du sous-sol, 2016.