25 avril 2016

Le Roi et la Reine, Ramón Sender.

« L'homme est le roi.
L'illusion de l'homme est la reine.
Ensemble, ils forment la monarchie qui gouverne le monde. »

Le Roi et la Reine, Ramon Sender, éditions Attila.


Lever de rideau. Au sous-sol du château, une piscine, la fraîcheur de la pierre, et rien, rien entre les murs et la tenture — un minuscule papillon blanc s'échappe. La duchesse se baigne, la camériste ouvre la porte, Romulo porte un message. « Romulo, un homme ? » Le jardinier. Un domestique, un animal, un meuble. Devant l'objet, la duchesse se montre nue. Le lendemain, tout bascule. Guerre civile. Les troupes nationalistes attaquent Madrid, le duc disparaît dans les combats, les républicains réquisitionnent le château et expulsent tous les domestiques. Membre par hasard d'un syndicat de gauche, Romulo demeure avec les soldats. De lui, dépend désormais la sécurité de la duchesse réfugiée en secret dans le donjon. Huis clos, château labyrinthe, parc troué d'obus, fours de caléfaction, motus et bouche cousue.

Poupées, poupées, petites marionnettes. La Reine descend à rebours du haut de la tour. Cinq, la terrasse donne sur le parc, le visage de la Reine se découpe devant une marine. Quatre, le projecteur est coupable et le Roi emplit de soleil une tapisserie de Goya. Trois, font les petites marionnettes devant l'étranglé de Zurbarán. Deux, le Greco ressuscite. Un, console, berceau, miroir, la flamme de la morte. Dans l'escalier, le soulier du diable ; dans l'ascenseur, des roses blanches et un squelette élégant qui écoute un madrigal. A la cave, le nain nazi est fou et étrangle les rats ; dans les bois, Cartucho veille, soldat rouge. Poupées, poupées, petites marionnettes.


Le roi et la reine, Anne Careil, éditions Attila.
© Anne Careil, éditions Attila.
Le roi et la reine, Anne Careil, éditions Attila.
© Anne Careil, éditions Attila.

« Romulo, un homme ? » La phrase, dans le crâne, tourne en rond. Lentement les bourdons s'enfoncent dans les arums. La duchesse sans nom, enfermée, dissimulée, reçoit des visites nocturnes qui, aux yeux de son gardien, la mettent en danger. Le « diable », amant, rôde, le mari prend sans compter, le jardinier est fasciné. L'un se moque, l'autre accomplit, le troisième admire. « A coups de canon, à coups de couteau, par le sang et par le feu », dans l'eau croupie, Romulo boit le souvenir de la nudité ducale, boit jusqu'à la lie l'homme chassé par le jardinier, l'homme résigné. Il rêve. Elle jette des os au chien. « Pour le fuir. Et pour l'attendre aussi. » Elle, Madame, la duchesse. Femme, ambition idéale, illusion du jardinier qui, au-delà du désir, imagine qu'elle puisse voir en lui l'homme, le Roi qui la rêve. Elle, vous, tu descends les marches.

Autour, l'on tue. Tout explose. Faisceaux des projecteurs, attaques aériennes, canons, bombardement, décombres. Corps plié de femme, cheveux brûlés, épars. « On se bat partout. » Guerre en arrière-plan, qui bouleverse les ordres, perturbe les hommes. Toile de fond zébrée d'éclairs. Partout, des morts. Cendre de corps. On est enfermé, coincé entre ce Roi et cette Reine, homme en devenir et femme qui peut-être. Souvenir – pas tout à fait – d'Auto-da-fé, de maître et d'esclave. Septième proposition indécente : « Deux êtres se mettent à nu. Le rapport de domination et de possession entre les deux est déséquilibré ; les cartes sont brouillées ; le roi et la reine finissent par inverser leurs positions. Tête-à-queue. » Désir, retournement, entrelacs. — La maîtresse lit Sade et pour le jardinier tout texte imprimé est nécessairement vrai. Nous observons. Le nœud, la descente des degrés. Le motif des marches, enroulées, répétées. (L'ascenseur, parfois, court-circuite.)

Dans ce jeu d'échecs en trois dimensions, lire l'inconscient dans la verticale. Guignols en abymes, les pions évoluent entre les cases et enjambent les ponts pour sauter dans les précipices. En abscisse : nudité originelle, clandestinité, fantasme, guerre. Plus ordonnés, le parc, la conciergerie, les fours, le château, le donjon aux cinq étages, la salle d'armes, la cave. L'intérieur, l'extérieur, le songe et la réalité se brouillent. Le lecteur, comme un funambule, oscille au-dessus de ses propres abysses sur le fil des dessins envoûtants d'Anne Careil qui illustrent le roman. Jeu de voiles, sérendipité, multiplicité gigogne des sens : « Je ne suis pas séquestrée, Romulo, mais cachée. » Le Roi et la Reine se livre par paliers, par persistance rétinienne, délivrant un sentiment d'étrangeté truffé de symboles, de faux-semblants et de mises à nu.

Le roi et la reine, Anne Careil, éditions Attila.
© Anne Careil, éditions Attila.

Injonction :
1. Fouiller le site de la Horde.
2. Explorer un univers graphique.

Le Roi et la Reine, Ramón Sender.

Traduit de l'espagnol par Emmanuel Roblès. Suivi de « 19 propositions indécentes » de Grégoire Haehnel. Dessins d'Anne Careil. Editions Attila, 2009.

 

14 avril 2016

Mes petites salades #6 : De la fascination pour les graines.


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Haricot de la Révolution, panais, zinnias, haricot d'Espagne, salsifis, soucis, céleri rave, thym, betterave, radis.

Abondance renaissante de la végétation, après un repos perturbé — pas de léthargie, un sommeil en demi-teintes, une veille prolongée, une absence d'hiver. Verdure calme et persistante qui s'est acharné à ne pas disparaître, fleurs vivaces qui ont prolongé l'éclosion — permanence des soucis des jardins oranges et jaunes sans repos, coquelicot de novembre, la dernière rose a croisée la première-née. Incomplétude. Comme un plaisir de l'attente dérobé, un désir trop anticipé. Frustration, lorsque les perce-neige côtoient les jonquilles et primevères de février. En mars, elles auraient émerveillé. A contempler, depuis une quinzaine de jours, le surgissement des plantes, je réalise que malgré un flagrant non-respect de la trêve hivernale parmi une certaine frange réfractaire de la flore, quelques-unes pourtant qui s'étaient endormies surviennent de nouveau. Au premier rang, les herbes folles, véronique de perse, ortie, plantain, tussilage, benoîte des villes, gaillet, chiendent, renoncule, les adventices, les pionnières à la conquête des interstices de sol dénudés.

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Pimprenelle.

Passer des heures agenouillée parmi les parterres, écarter les feuilles des fleurs et aromatiques cultivées, pour découvrir et nommer les plantes qui s'invitent avec liberté, les importunes et les convives que l'on retrouve avec plaisir tous les ans, ancolie, monnaie du pape, myosotis ou pissenlit, épargner avec largesse celles que l'on n'arrive pas à identifier. Soudain, sous l’encombrement des jacinthes des bois, du thym citronné et de l'invasive mélisse, la vision de quelques minuscules feuilles pâles et dentelées inconnues, la découverte d'une délicate pimprenelle noyée dans un fouillis végétal entropique, me fascine. La graine enfouie en septembre, oubliée, reléguée parmi les semis échoués, après des mois d'une vie latente souterraine dans l'attente de la réunion des conditions propices à son épanouissement – lumière, chaleur et humidité – s'est enfin éveillée de sa dormance. Evocation parallèle d'un avocatier enseveli sous un mètre de déchets végétaux, retrouvé en retournant le compost, noyau germé sauvé de ma fourche et qui s'épanouit depuis en plein air.

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Moutarde.

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Monnaie du pape.

L'incertitude, toujours, face au cycle — les fleurs sèches fauchées à l'automne apparaîtront-elles en mai ? En novembre, nous avions recouvert les carrés et les planches du potager de feuilles mortes de chêne et châtaignier ramassées à grandes brassées dans un chemin de traverse. Depuis mars, ne subsiste qu'une terre noire qui s'égraine entre les doigts et laisse sur les mains une odeur d'humus. A peine sa surface griffée pour les premiers semis de légumes, des dizaines de pousses d'arroche rouge dessinent les contours du large cercle à l'intérieur duquel la plante montée en graine a essaimé cet été. Autres cercles, ceux de la bourrache, de la molène, de la monnaie-du-pape, de la cardère qui accueillera peut-être un chardonneret. Liée au cercle, l'attente, l'alternance d'un été de feuilles larges et épaisses qui couvrent le sol et d'un été de hampes florales érigées vers le ciel. Final explosif, volées de graines dans l'air.


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Arroche et radis.
Premiers semis. Emotion de l'émergence tendre et dissimulée. Les cotylédons des navets, radis, et plantules de roquette, sous le buis coupé de la haie qui les protège des derniers frimas, la lente et vigoureuse percée des fèves en bordure de la parcelle de pommes de terre. Panais, salsifis, betterave, carotte, en pleine terre ; poireau, thym, lavande, tagète, cobée, Suzanne aux yeux noirs, en pépinière. Je suis chaque jour saisie un peu plus par le sentiment d'une fascination renouvelée. Entre mes doigts, sur la terre que j'ensemence, la diversité des graines aux tailles et formes souvent surprenantes. Graines peu familières de fleurs que l'on ne connaît qu'en plants, de légumes parfois jamais vus en terre, voire même – je pense aux salsifis – jamais goûtés crus, ni cuisinés soi-même. Nos lacunes trahissent notre distance aux choses de la terre. Connaissez-vous la saveur des topinambours crus, leur goût fin et doux, leur texture de carotte ? Être désemparée devant le plumet noir et or des œillets — est-ce vraiment une graine, d'où sortira la plante, comment ? Triangles à la pointe des pétales de zinnias, microscopiques billes noires cachées dans les capsules des coquelicots et les gousses de roquette ou de moutarde, blanches et duveteuses sphères qui succèdent aux fleurs des salades dont les graines délicates s'accrochent aux parachutes vaporeux de leurs akènes à aigrettes.

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Navet.

Point botanique — la radicule perce la cuticule et la tigelle soulève les cotylédons qui s'extirpent du tégument. Traduire, pour soi : une extrémité de la racine blanche qui pointe au bord de la graine s'enfonce dans la terre tandis que l'autre se dresse et soulève l'enveloppe bientôt vide de la graine encore accrochée aux feuilles embryonnaires qui la repoussent pour se déployer. Phénomène que l'on nomme germination épigée, et différent de la germination hypogée des chênes dont le sommet apparu le premier s'élèvera toujours plus haut vers le ciel au fur et à mesure que son tronc va croître. — Note sur la reproduction : la Bleue de Hongrie est une angiosperme allogame.

Il y a autour des semences, de l'émotion et de la curiosité qui se répandent. Cet ami qui expérimente dans son appartement le semis de pins ou de dattiers, les trocs de graines avec les voisins, les cafés matinaux avalés dans le jardin auprès des pousses qui croissent de jour en jour. De la fascination, partagée.


Retrouvez les autres billets "Mes petites salades" ici.


8 avril 2016

Un ruban autour d'une bombe, Maud Guély & Rachel Viné-Krupa.


« Une biographie textile de Frida Kahlo ».


Rectangle rouge, l'angle tranche, traits noirs qui détourent un visage blanc. Tresse en couronne, collier et boucles de perles, vague froncée des sourcils. Un ruban autour d'une bombe, mots d'André Breton repris pour souligner la flamboyance des parures et la force vitale de la peintre au corps brisé. Rouge, rouge, tout autour, rouge de la couverture, et noir et blanc des pages — mots et lignes mêlés : insister sur le graphisme aérien et symbolique qui entoure le texte concis et sensible. Ce premier titre des éditions nada, paru en 2014, esquisse une biographie textile de Frida Kahlo qui met en perspective la vie et les revendications identitaires de la peintre au travers de son histoire vestimentaire. Au texte de Rachel Viné-Krupa font face et parfois s'enroulent les illustrations de Maud Guély — deux voix qui se portent et se répondent. Jeu de la parole et du dessin, loin de la bande dessinée biographique et pas tout à fait biographie illustrée, dialogue et rencontre qui se tissent entre deux expressions liées.

Tranches : naissance – révolution – jambe de bois – cachuchas – Rivera – Pelona – New York-Paris – cerf blessé – nature vivante – alas pa'volar. A chaque date, la coupure du texte cède la place à un portrait. Succession de visages déclinés, de cheveux coupés, tressés, libres, d'oreilles nues, ornées, de regards aux yeux noirs, la ligne des sourcils comme fil tendu d'année en année. La biographie de Frida Kahlo, claire, détaillée, précise, s'expose dans une grande nudité qui révèle l'itinéraire si particulier de la peintre mexicaine, depuis sa fréquentation de grandes figures internationales artistiques et politiques de la première moitié du XXe siècle jusqu'à son combat personnel contre la souffrance de son corps. Un corps déformé, transpercé, opéré, martyrisé, mutilé et exposé dans ses nombreux autoportraits, lieux de mise en scène des vêtements, de la féminité exaltée et du moi masculin, de la chair et de l'âme.

Des dessins de costumes tracés par Maud Guély, le corps, pourtant est absent. Dans l'air flottent les robes vides de ce corps omniprésent, ce corps qui s'arbore dans l'œuvre de la peintre en sage robe estudiantine, complets d'homme, huipil de Tehuantepec, costumes traditionnels mazatèques, mixtèques et zapotèques, bijoux antiques précolombiens ou corsets médicaux et appareillages orthopédiques en acier. « Palette dans laquelle elle puisait quotidiennement pour construire un personnage conforme à ses aspirations identitaires du moment », la garde-robe est indissociable du corps de Frida Kahlo, corps revendiqué indien, mexicain, marxiste, blessé, stérile. L'absence de corps, ici, s'incarne aussi dans les détails des parures et les symboles extraits des autoportraits, dans l'absence des couleurs, comme si le tableau originel, libéré des teintes vives et de la chair dévoilée, était révélé par ce grand silence qui rend palpables, présentes et visibles l'énergie et la beauté de Frida Kahlo. Absence sensitive, qui attire l'attention avec délicatesse, incite le regard à s'attarder sur l'idée véhiculée par le trait et trahit l'hommage et l'admiration pour la peintre, au-delà de la théâtralisation du textile. 

Le texte s'enrichit des citations des proches de Frida Kahlo : son mari Diego Rivera, Léon Trotsky, hôte et amant, André Breton, Pablo Picasso... L'on ressent fortement dans tous les témoignages et dans les textes et dessins des auteures la fascination pour cette personnalité unique et singulière, insoumise et irradiante, qui a exprimé avec une force incroyable l'élan vital et l'engagement autant que la douleur. Comment ne pas être hypnotisé par cette vie extraordinaire, par la puissance, par l'indépendance d'esprit de l'artiste ? « S'il est évident – écrit Annegret Hesterberg – que le vêtement ne fait pas la personne, il projette en revanche l'image que celui qui le porte veut transmettre à travers lui. […] Chez Frida Kahlo, cette corrélation entre style vestimentaire et identité est telle qu'elle aurait pu déclarer : “Mon vêtement, c'est moi.” » Aborder la vie de l'artiste par le biais de sa garde-robe, considérée comme « une œuvre d'art à part entière », permet d'explorer avec une sensibilité nouvelle le caractère subversif et avant-gardiste des représentations du corps de la femme dans la peinture de Frida Kahlo pour qui le vêtement est le miroir des revendications identitaires, en parallèle desquelles il évolue à la fois dans l'intime et dans l'exhibition, dans le quotidien et l'œuvre. La seconde partie du texte de Rachel Viné-Krupa relie cette évolution des costumes de Frida Kahlo à son itinéraire personnel, artistique et politique, et instille le désir de poursuivre encore plus avant la découverte de la peintre mexicaine.


Un ruban autour d'une bombe, biographie textile de Frida Kahlo, Maud Guély & Rachel Viné-Krupa, nada éditions.
Un ruban autour d'une bombe, biographie textile de Frida Kahlo, Maud Guély & Rachel Viné-Krupa, nada éditions.
Un ruban autour d'une bombe, biographie textile de Frida Kahlo, Maud Guély & Rachel Viné-Krupa, nada éditions.

Un ruban autour d'une bombe, Maud Guély & Rachel Viné-Krupa, nada éditions, 2014.