25 mars 2016

Fragiles ou contagieuses, Barbara Ehrenreich et Deirdre English.


Cet article fait suite à Sorcières, sages-femmes & infirmières, Barbara Ehrenreich et Deidre English et s'inscrit dans une série consacrée à la collection« Sorcières » des éditions Cambourakis.

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Le pouvoir médical et le corps des femmes — deuxième pamphlet. De la dépossession des savoirs des femmes à la prise de pouvoir des hommes sur leurs corps, Barbara Ehrenreich et Deirdre English explorent et analysent l'HistoirE. Sorcières brûlées, soignantes écartées, les corps demeurent. Corps de femmes, corps malades, corps étrangers, corps qui diffèrent et effraient, que l'on méprise et que l'on contraint, corps dysfonctionnels, débiles, contagieux, victimes et vecteurs. La science prend le relais de la religion — véhicules séculaires des idéologies dominantes. Peu importe le discours, l'important est qu'il coupe, faux qui clive et qui prétexte le corps pour justifier l'exclusion, la sujétion, la soumission. En rappel, une sentence radicale, primordiale : « La biologie n'est pas le problème. Le problème, c'est le pouvoir, de toutes les façons dont il nous affecte. » Fragiles ou contagieuses articule de façon novatrice les problématiques de genre et de classe, et réaffirme le désir fondamental de la réappropriation des savoirs.

Rêve d'un système de santé qui émanciperait et redonnerait dignité et parole à des sujets armés pour comprendre et exiger — réalité des corps « saturés de discours » et dépendants de médecins paternalistes. Devenir les consommateurs d'une médecine clinique qui délivre des droits sur ordonnance et oblitère la parole. « Combien de fois allons-nous chez le médecin en nous sentant malades, et repartons-nous, après que notre mal a été diagnostiqué comme “psychosomatique”, en nous sentant folles ? » Mens sana in corpore sano. De l'être sain à l'être safe, prison de la santé rêvée comme idéale et vécue comme système d'oppression. Femme, faible, folle, forte, castratrice, trop carriériste, trop maternelle, névrotique, infantile. Féminité posée comme problème, vie biologique féminine soignée comme une maladie. Nouvelle exploration historique. Au début du 20e siècle, les autrices déchiffrent une idéologie sexiste qui se modifie selon l'origine sociale des femmes. Fragiles femmes aisées, et faiblesse intrinsèque à la nature féminine contre ouvrières contagieuses, robustes génitrices porteuses de germes pathogènes. Double discours, double pensée : de la malléabilité des théories scientifiques. 

"Sunbonnet twins at church." The New York Public Library Digital Collections.
« Si l'on veut que la femme remplisse pleinement son rôle de mère, elle ne peut pas disposer du même cerveau que l'homme. Si les capacités des femmes se développaient autant que celles des hommes, leurs organes maternels en pâtiraient, et nous serions confrontés à un être hybride repoussant et inutile. » (De la débilité mentale physiologique chez la femme, P. Möbius.)

Première figure. Pâleur et langueur des beautés tuberculeuses. Les jeunes femmes alitées sont des « parures sociales » douces et éthérées. Sous-jacente, transparaît la dépendance au médecin bienveillant qui prescrit stations thermales, isolation et repos continuel, la maladie comme mode de vie. Une violence latente induit l'altération des comportements — peur de l'autorité, du châtiment, des intrusions chirurgicales, de l'apposition de sangsues sur les organes génitaux, de l'ovariectomie ou de l'excision. Bien pratique, la toxicité de tout ce qui s'éloigne du rôle social de la femme. La vie intellectuelle aggrave son état maladif naturel, et le cerveau affaiblit l'utérus. Alors que les médecins créent des hypocondriaques aux organes maladifs, soumises à leur vie biologique et privées de sexualité, le début du siècle connaît une « épidémie d'hystérie » réprimée par des traitements de plus en plus punitifs. Acmé d'un système. La rébellion est considérée comme maladie, et la maladie devient rébellion. Les soins contraignants deviennent « brutalement répressifs ». Charge contre la psychanalyse : « Sous l'influence de Freud, le scalpel utilisé pour disséquer la nature féminine est passé des mains du gynécologue à celles du psychiatre. » La déficience est par essence féminine.

A l'opposé d'un univers confiné dans l'oisiveté, les femmes employées par les époux des femmes alitées, malgré leur semblable biologie, peuvent supporter de travailler quatorze heures par jours et d'habiter des taudis. Leur constitution solide leur épargne par chance les congés maternités. Par elles survient la contagion. Prostituées, ouvrières, nourrices, domestiques : vecteurs de la prolifération bactériologique. L'on craint le contact. La trace. La bactérie transmise, incrustée dans les pores, le tissu, la nourriture. Importée des foyers insalubres. Inquiétudes sociales, peur des pauvres et des immigré.e.s. Justification médicale. La santé publique devient affaire de police, de réformateurs et de réformatrices. En rébellion contre leur statut, des femmes des classes moyennes supérieures militent. Certaines s'érigent « élévatrices » des femmes les plus pauvres. La tuberculose, crime envers le niveau de vie, a des répercussions financières. Baisse de la production, prise en charge des orphelins. La force des ouvrières leur permet d'être de bien meilleures « reproductrices » qui menacent d'envahir le pays avec leur progéniture non WASP. L'on s'inquiète de la régulation des naissances — à l'origine de la contraception, n'oublions pas « les politiques racistes et malthusiennes » et les dérives eugénistes.

Table in a flower factory, Lewis Wickes Hine, The New York Public Library Digital Collections. 1907 - 1933
Table in a flower factory, Lewis Wickes Hine, The New York Public Library Digital Collections. 1907 - 1933

« Nous voulons plus que “plus” ; nous voulons un changement, tant sur la forme que sur le fond, de la pratique médicale pour ce qui concerne les femmes. »
« En tant que femmes, à quel point sommes-nous donc “malades” ? A quel point notre dépendance vis-à-vis du système médical est une nécessité biologique, à quel point est-elle un artifice social ? »

Fragiles ou contagieuses, pamphlet d'hier, colère d'aujourd'hui. La postface d'Eva Rodriguez rappelle la permanence actuelle du sexisme dans le domaine médical, évoque la place encore prédominante des hommes dans les prises de décisions qui concernent le corps des femmes (souvenir du débat à l'Assemblée nationale autour de la « taxe tampon »). Elle souligne avec pertinence l'actualité des réflexions de la deuxième vague — monte, lame de fond, la troisième. Note pour le réveil : penser à laisser de côté la naïveté de croire acquis ce qui n'est qu'octroyé. Intégrer « la diversité de nos priorités » — soit : la diversité d'une oppression toujours protéiforme. Marteler la nécessité de croiser les lectures. Imaginer la prise de parole, la conjonction des luttes et l'alternative. Ne pas s'endormir. 

Fragiles ou contagieuses, le pouvoir médical et le corps des femmes, Barbara Ehrenreich et Deirdre English, trad. (anglais) de M. Valera, coll. « Sorcières », éd. Cambourakis, 2016.

 

14 mars 2016

Sorcières, sages-femmes & infirmières, Barbara Ehrenreich et Deidre English.


Sorcières, sages-femmes & infirmières, Barbara Ehrenreich et Deidre English.

« Nommer sorcière celle qui revendique l'accès aux ressources naturelles, celle dont la survie ne dépend pas d'un mari, d'un père ou d'un frère, celle qui ne se reproduit pas, celle qui soigne, celle qui sait ce que les autres ne savent pas ou encore celle qui s'instruit, pense, vit et agit autrement, c'est vouloir effectivement éliminer les différences, tout signe d'insoumission et tout potentiel de révolte. C'est protéger coûte que coûte les relations patriarcales brutalement établies lors du passage du féodalisme au capitalisme. » Ana Colin, Postface de Sorcières, sages-femmes & infirmières.
« La sorcière est la personnification de la révolte féminine qui, contre le mépris, l'oppression et la persécution, dit oui à elle-même et non au monde tel qu'il est et ne devrait pas être. » Revue Sorcières, n° 1, 1975.
« Se revendiquer sorcière, c'est retourner la menace contre celui qui la formule ; c'est se saisir de son pouvoir et de son savoir ; c'est récupérer son histoire, l'augmenter, la réinventer et la fantasmer si nécessaire, pour mieux se situer, se construire, lutter et imaginer. » Ana Colin, postface de Sorcières, sages-femmes & infirmières.

Le 4 mars dernier, Eric et moi avons assisté à une discussion autour de l'afro-féminisme et du livre Ne suis-je pas une femme de bell hooks, dont la traduction a paru en septembre 2015, en présence de Raphaële Guitteaud, militante du collectif afro-féministe rennais Peaux Cibles, et d'Isabelle Cambourakis. Par la richesse des interventions et la volonté de porter la mémoire des luttes, par l'énergie galvanisante et la liberté des paroles exprimées lors de la discussion, cette rencontre, sur laquelle je reviendrai plus longuement dans une chronique du titre de bell hooks, est un beau point de départ pour initier sur le blog une série d'articles consacrés à la collection féministe Sorcières des éditions Cambourakis.

« Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour. »


Tremate, tremate, le streghe son tornate !

 
Sorcières. [Bûcher, oppression, persécution]. Symbole. Stigmate inversé. Puissance féminine et réappropriation. HistoirE, Herstory : l'histoire des femmes écrites par les femmes. Relis, révise. Tes croyances. Réapprends. Toutes ces femmes levées oubliées effacées. Méconnues. Avant toi, les autres. « Tremate, tremate, le streghe son tornate ! » Histoire des oppressions : histoire des vaincus, question de transmission. « Avec quelle(s) mémoire(s) lutte-t-on ? » interroge Isabelle Cambourakis. Libraire, puis institutrice et syndicaliste, elle s'intéresse aux luttes et aux expérimentations des années 70 : féminisme, écologie, antimilitarisme, anarchisme, mouvements libertaires. Sorcières, collection remarquable, riche d'un déjà très beau catalogue, soignée jusqu'au moindre détail, naît début 2015 de cet engagement dont elle devient suite et partie. L'éditrice, qui rejoint la maison fondée par son frère, publie des textes aux problématiques variées issus de différentes sphères féministes. Des féminismes qu'on connaît mal, ou pas. Des textes différents, singuliers, ancrés dans la vie de leurs autrices, à la conjoncture de l'essai, de la biographie, du témoignage. Des écrits accessibles, loin des réseaux universitaires et de la pure théorie.

Au catalogue figurent surtout des autrices américaines des années 70 et 80 qui n'avaient encore jamais été traduites, ou alors de façon confidentielle, à l'instar de bell hooks qu'Isabelle Cambourakis a découverte par des extraits publiés à l'intérieur de brochures anarchistes. Nombre de pensées développées aux Etats-Unis il y a plus de vingt ans commencent en effet à peine à être abordées en France aujourd'hui. Derrière Sorcières, une idée se dégage : ces réflexions d'ailleurs et d'hier servent et nourrissent les luttes contemporaines d'ici. La collection a pour objectif affirmé cette continuité des luttes, cette volonté de transmission et de rupture du cycle de l'oubli. Le ton est vite donné : une parole libre et accessible, une écriture inclusive (voir ici et ), c'est-à-dire féminisée sans norme et selon la sensibilité des traductrices et des autrices, un accent mis sur la perméabilité des luttes et l'intersectionnalité : écoféminisme de Starhawk, black feminism de bell hooks, jonction de la lutte des classes et du rapport des femmes à leur corps chez Barbara Ehrenreich et Deirdre English, homosexualité avec Dorothy Allison...

Entre parenthèses — L'intersectionnalité est une notion sociologique et une théorie féministe qui prend en compte les interactions des différents types de discriminations comme le genre, la race, la classe, ou le handicap : une femme blanche hétérosexuelle de classe moyenne ne subit pas les mêmes formes de domination et d'oppression qu'une femme racisée ou pauvre ou homosexuelle, etc. Le sexisme, le racisme, toutes les cristallisations de peur et de haine de l'autre, sans hiérarchie, interagissent, se cumulent, se modifient pour former des inégalités multiples et complexes. Cette approche globale et intégrée éclate les cadres étriqués des vieilles théories cloisonnées, pousse à sortir de sa zone de confort et insuffle une énergie exutoire et libératrice à la pensée. A lire, un long article, mis en ligne par Cairn.info, ici.

 La Danse de la sorcière (Hexentanz), Mary Wigman, 1914.


Sorcières, sages-femmes & infirmières.

Sorcières, sages-femmes & infirmières, deuxième titre de la collection, est un pamphlet écrit en 1973 par les américaines Barbara Ehrenreich et Deirdre English et d'abord auto-édité sous forme de brochure. Il connaît un succès incroyable dans les réseaux et groupes de paroles féministes et la presse contre-culturelle par le biais duquel il est distribué, au point qu'en 2010 les autrices ressentent l'envie de le publier de nouveau, agrémenté d'une préface qui éclaire et contextualise son écriture. La traduction française compte de surcroît une enrichissante postface d'Ana Colin sur la figure de la sorcière. Barbara Ehrenreich et Deirdre English s'inscrivent la lignée du féminisme matérialiste, courant d'inspiration marxiste pour lequel le système de classes a permis aux hommes de soumettre les femmes et favorise la domination masculine – la lutte contre le patriarcat ne saurait alors se dissocier de la lutte contre le capitalisme. En plein dans la seconde vague du féminisme des années 70, elles placent au centre la relecture de l'Histoire et de l'histoire du féminisme et les rapports de pouvoir sur les corps des femmes : « Notre préoccupation était autant l'égalité de classe et de race que l'égalité entre hommes et femmes. »

Back to the sixties. Aux Etats-Unis, 93 % des médecins sont des hommes, les écoles de médecine ont longtemps été fermées aux femmes, l'interdiction de la pratique féminine de l'obstétrique au début du 20e siècle a provoqué la disparition des sages-femmes. Les femmes manquent cruellement d'informations sur leurs corps – honteuses « parties basses ». Les infirmières, ouvrières du monde médical, sont soumises au diktat masculin des docteurs : « Eliminez le sexisme, et vous éliminez un des piliers de la hiérarchie de la santé. » Révolte et indignation : la résistance s'organise. Contre la dépossession, elle prône la réappropriation des savoirs par les femmes. Le self-help, porté par le livre Our bodies, Ourselves (Notre corps, nous-mêmes) aide les femmes à découvrir leur anatomie, en groupe. Barbara Ehrenreich et Deirdre English ont l'intuition que l'absence des femmes dans la pratique de la médecine n'est pas « naturelle », et se tournent vers deux périodes de l'Histoire : la chasse des sorcières de la Renaissance et la professionnalisation de la médecine moderne aux Etats-Unis au cours du 19e siècle. Malgré quelques « exagérations militantes » avouées et autres erreurs dues au manque de sources, leur texte a contribué à initier les recherches sur la chasse des sorcières, et reste d'une désespérante actualité face à un système médical certes plus ouvert aux femmes mais de plus en plus soumis au profit et à l'économie au détriment des soins et de l'écoute...

« La profession médicale en particulier n'est pas une institution parmi d'autres, qui se trouverait exercer une discrimination à notre encontre : c'est une forteresse érigée pour nous exclure. Cela signifie, de notre point de vue, que le sexisme du système de santé n'est pas accidentel, qu'il n'est pas que le reflet du sexisme de la société dans son ensemble ou du sexisme de certains médecins à titre individuel. Il est historiquement plus ancien que la science médicale elle-même ; il s'agit d'un sexisme profond et institutionnel. »

Postulat. La médecine moderne, masculine et élitiste pose la science en dogme et mystique et sert depuis toujours la classe dirigeante. Elle s'oppose à une médecine empirique, féminine et ancestrale au service du peuple, du voisinage. Histoire. Au fil des siècles, un mythe se créé : la science, religion des hommes, est hors de portée pour les femmes, enclines à la superstition. Aux sorcières puissantes et malveillantes qui forniquent avec le diable succèdent les praticiennes incapables et irresponsables, puis les infirmières maternelles et dociles. Stéréotypes élastiques – condescendance, mépris et répressions fixes. Un écart hors du droit chemin ? Au bûcher ! Au foyer ! A l'usine ! Accès fermé, infantilisation : noyées, la tête dans la cuvette de l'ignorance et de la dépendance. Face à l'erreur, mieux vaut interdire qu'enseigner. En jeu, le monopole politique et économique de la médecine qui a « le pouvoir potentiel de déterminer qui doit vivre et qui doit mourir, qui est fertile et qui est stérile, qui est “fou” et qui est sain d'esprit ». Science critique et critique de la science médicale, de la séparation des fonctions de prescriptions et de soin, du lobbying des médecins contre les pratiques alternatives – qui est proche de l'état pèse sur la loi.

Billy Rose Theatre Division, The New York Public Library, The Witch Girl (cinema 1915), The New York Public Library Digital Collections
Billy Rose Theatre Division, The New York Public Library, The Witch Girl (cinema 1915).
 
Partie de chasse à la Renaissance, ça commence. Grande peur, folie destructrice et haineuse, la witch craze s'abat sur l'Europe du 14e au 17e siècle. Sont reconnues comme coupables, devant Dieu et les hommes à son image, les femmes cumulant les triples fautes d'être organisées, d'avoir une activité sexuelle et une connaissance gynécologique, d'avoir le pouvoir de faire le mal et de guérir. Ultime péché et grand danger, que la connaissance et l'indépendance vis-à-vis des hommes, des puissants et de l'Eglise. « La vraie question était celle du contrôle : une médecine masculine pour la classe dominante sous les auspices de l'Eglise était acceptable, une médecine féminine intégrée à une sous-culture paysanne ne l'était pas. » L'acharnement pyromane contre le savoir pratique des bonnes femmes et des guérisseuses laisse le champ libre aux médecins issus des universités qui prodiguent un enseignement théorique et théologique, et à la belle et longue époque des humeurs calmées par la saignée et le Pater Noster. Lucratif discrédit.

Quelques siècles plus tard, nouvelle chape de plomb. La professionnalisation de la médecine aux Etats-Unis légifère sur le passage d'une médecine ouverte à tou.te.s les praticien.ne.s (femmes, noir.e.s, immigrant.e.s) à une médecine réservée aux hommes blancs et riches – et dont, de surcroît, les honoraires plus élevés ont le mérite de rendre inaccessibles les soins aux plus pauvres. Bataille législative et lobbying. Un rapport financé par la dynastie Carnegie obtient la fermeture de toutes les écoles de médecines libres qui ne correspondent pas à la nouvelle norme scientifique universitaire européenne. Le hasard faisant bien les choses, ce sont ces mêmes écoles qui ouvraient leur portes aux femmes et aux noir.e.s. Brièvement, un mouvement populaire pour la santé unit en réaction le mouvement féministe et les ouvriers contre une « professionnalisation intrinsèquement sexiste et élitiste » mais, dans la « longue histoire, au XIXe siècle, de la lutte des classes et de la guerre des sexes pour le pouvoir dans tous les domaines de la vie », les combats divergent vite.

Les suffragettes issues de la classe moyenne concentrent leurs efforts sur le droit de vote, et bientôt la projection de leur condition s'étendra hors de la sphère du privé, tendant à s'imposer aux femmes de classes sociales inférieures, véhiculant les idéologies sexistes et bourgeoises à travers des métiers comme celui d'infirmière. « Au docteur, elle apportait la vertu d'obéissance absolue propre aux bonnes épouses. Au patient, elle apportait le dévouement désintéressé d'une mère. Aux employé.e.s subalternes de l'hôpital, elle apportait la discipline ferme mais bienveillante d'une maîtresse de maison habituée à diriger des domestiques. » Des stéréotypes qui ont la peau dure et restent bien ancrés dans notre société qui, malgré les tentatives d'ouvertures, pratique allègrement les distinctions genrées entre les métiers.

Barbara Ehrenreich et Deirdre English soutiennent que « le professionnalisme est – par définition – élitiste et exclusif, sexiste, raciste et classiste », et au regard du monde qui nous entoure, nous ne pouvons malheureusement que leur donner raison. Au-delà de l'ouverture, théoriquement acquise, de tous les métiers aux femmes, il s'agit d'envisager la question sous un angle plus large, de l'inégalité des salaires à l'idée toujours rémanente qu'il ne faut pas paraître trop féminine pour obtenir un poste décisionnaire. Femmes, personnes racisé.e.s, issues de milieux défavorisés, hors normativité : présences en négatif des clichés de société. Soustraction, divisions – le reste est invariable.

Sorcières, sages-femmes & infirmières, Barbara Ehrenreich et Deirdre English, trad. (anglais) de L. Lame, coll. "Sorcières",  éd. Cambourakis, 2014.

  La suite ici : Fragiles ou contagieuses, Barbara Ehrenreich et Deirdre English.