29 janvier 2016

Les machines à désir infernales du Dr. Hoffman, Angela Carter.


« I realized that there were no limitations to what one could do in fiction. » — Angela Carter.
« Tout ce qu'il est possible d'imaginer peut exister. » — Dr Hoffman.

Les machines à désir infernales du Dr. Hoffman, Angela Carter, L'Ogre.


Le livre est refermé. Après l'aventure, le désenchantement d'un vieillard dans un réel où les ombres ne se détachent pas de leurs objets. « Les fissures dans le monde solide de l'ici et du maintenant » sont colmatées. En sommes-nous sûrs ? Le livre clos, posé sur le bureau. Restent les images. Leur foisonnement, leurs détails. L'étrange. Surimpression, souvenir, réminiscences de tableau lus, présents et insaisissables, vécus dans l'intime du crâne, dans l'au-delà du conscient. Angela Carter ouvre la brèche. Imagine. Assemble. Evoque. L'image sort de la page, s'ancre en nous, lecteurs. Impossible de distinguer le réel, le souvenir, le rêve, et la fiction. Tout se mêle. L'écrit engendre, l'imaginaire se nourrit des images, les absorbe, les fait siennes. Les frontières se brouillent. L'imagination toute puissante engendre le réel, le modifie, le modèle. Ce qui est conçu existe. La pensée crée et la langue dit. L'image est réalité. Il n'y a pas de limites.

« Il me tendit un bouquet de féroces images de désir. Elles semblèrent presque jaillir de sa main, mues par leur énergie synthétique. »

Revenons en arrière. Les fantasmagories lysergiques du Dr Hoffman envahissent la ville qui devient le théâtre des mirages nés de ses machines à désir. Le temps et la raison s'abolissent, et la vraisemblance des apparitions perturbe l'ordre établi. La Police de la Détermination est créée pour interroger le degré de réalité des choses, et tous les miroirs, relais des puissants émetteurs du docteur, sont brisés. Entre le Ministre « avorteur » de l'irréel et le docteur « faussaire » chantre de l'imprévisible, éclate une guerre sans merci. Contre la libération des désirs, de l'inconscient, et donc de l'homme que veut réaliser Hoffman, le Ministre lutte pour rétablir la symétrie. A ses côtés, le jeune indien Desiderio est immunisé par son cynisme contre les illusions diurnes, mais son sommeil est hanté par l'image changeante de la fille du Dr Hoffmann, l'immensément désirable Albertina. Envoyé à la recherche du propriétaire d'un étrange peep-show qui doit le mener sur la piste du docteur qu'il est chargé d'assassiner, Desiderio est projeté dans un voyage rocambolesque à travers le pays et le Temps Nébuleux du savant fou.

« Ils transcendaient leurs propres corps quatre fois par jour pour en faire des anagrammes plastiques. »

A une vitesse incroyable, les tableaux défilent – « long dérangement des sens ». Galerie grotesque, lecteur voyeur et livre mutoscope. Echantillons d'illusions. Incroyable déchaînement d'images, fauves libérés qui griffent, mordent, prennent d'assaut l'esprit. Peuple de la rivière, Indiens oiseaux, poissons-poupées, feu « gribouillé », langue nouvelle, mots pépiés, rites ancestraux. Foire itinérante, freaks, magie des corps étranges déformés, démembrés, réfléchis. Un conte lituanien surgit hors de la nuit : la course folle effrénée du « free-lance ontologique ». Négation. Trou noir double trouble. Et puis. La maison close, théâtre, temple humide, les pirates adorateurs de l'Epée, les cannibales, les amazones, les « arbres à douleur » et les cactus aux seins laiteux, les centaures tatoués fils de l'Etalon Sacré. Bestiaire médiéval, science-fiction, réalisme magique, philosophie, psychanalyse, intertextualité. Les frontières se brouillent et disparaissent. Qu'importe. Dépaysement du voyage. L'on s'attarde sur le détail des langages, des écritures, des rites, des mythes de sociétés constituées. L'écrivain devient ethnographe des contrées psychiques.

« Elles nous surplomblaient telles les déesses de quelque théogonie oubliée, enfermées parce qu'elles étaient trop sacrées pour qu'on les touche. Chacune était aussi limitée qu'une figure de style en rhétorique et je n'imaginais pas qu'elles puissent avoir un nom : elles avaient été réduites par la rigoureuse discipline de leur vocation à l'essence même de l'idée de femme. Cette féminité conceptuelle prenait des formes étonnament variées, mais sa nature n'était pas celle de la Femme ; en les examinant de plus près, je m'aperçus qu'aucune d'entre elles n'était plus ou n'aurait pu avoir été une femme. Toutes sans exception avaient dépassé ou n'étaient jamais entrées dans le royaume de la simple humanité. C'étaient des mutations pervertis, sinistres, abominables, quelque part entre la mécanique, le légume et la bête sauvage. »

Patriarcat. Pornographie. Femmes réifiées, papier mâché en cages dorées. Masculin exagéré, exacerbé, outrancier, caricaturé. Les sociétés traversées sont dominées par le mâle qui ne pense la femme que dans la souffrance ou la possession. Angela satire. Pas de pitié pour les tabous, piétinés. Angela Carter est une subversive féministe à l'érotisme transgressif. De toutes les façons possibles, elle abolit les limites. Pointe l'origine du mythe. Albertina se métamorphose, et Desiderio croque la pomme. Homme esclave du chromosome de la raison et femme passion. Générale de l'ennemi, unique désir, unique fantasme, femme transparente aux cheveux noirs, coquelicot qui ondoie. Insaisissable, belle, « cygne noir et bouquet d'os enflammé », « série de formes merveilleuses s'épanouissant au hasard dans le kaléidoscope du désir ». On le sait dès les premières pages, Desiderio l'a tuée. « C'est à moi qu'il incombait de choisir entre un calme stérile mais harmonieux et une tempête fertile mais cacophonique ». Les machines à désir infernales du Dr. Hoffman sont brisées, le réel a gagné. Tout s'est arrêté. En sommes-nous sûrs ? Le livre clos, posé sur le bureau. Restent les images. À l'intérieur du crâne, la tempête ne s'est pas apaisée. La psyché est fécondée.

Pour en apprendre un peu plus sur Angela Carter et la naissance du livre, je vous invite à lire l'excellent article sur le livre publié surL'antre de L'Ogre ici.

« Un projecteur hésitant se concentrait sur la minuscule piste de sciure. La flûte jouait une phrase plaintive. Le tintinnabulement lointain de leurs costumes métalliques annonçait leur arrivée. Ils entraient un à un. D'abord, ils formaient une simple pyramide – trois, trois, deux et un : puis ils inversaient la pyramide – un sur les mains, ses pieds en soutenant deux, et ainsi de suite. Les figures s'épanouissaient, se développant l'une à partir de l'autre dans une chorégraphie telle qu'il était impossible de comprendre comment elles se dégageaient ou se complexifiaient. Il n'émanait pas d'eux d'odeur la moindre odeur de transpiration ; aucun grognement d'effort ne leur échappait. Pendant peut-être une demi-heure, ils passaient en revue le répertoire de base de tous les acrobates du monde, mais avec une grâce et un talent à peine croyables. Et puis Mohammed, le chef, enlevait sa tête de son cou et ils commençaient à jongler avec, et, une à une, toutes les têtes entraient bientôt dans le jeu, si bien qu'une fontaine de têtes montait et retombait dans l'arène. Mais ce n'était que le début. (…) Quelle harmonie dans cette concaténation d'hommes, parsemée de lunes incomplètes et de pupilles brunes ! »

Les machines à désir infernales du Dr. Hoffman, Angela Carter, L'Ogre.

Les machines à désir infernales du Dr. Hoffman, Angela Carter. Editions de L'Ogre, 2015. Traduit de l'anglais par Maxime Berrée.

25 janvier 2016

Comment rester immobile quand on est en feu, Claro


Ne pouvant pas ne pas évoquer sur ce blog Comment rester immobile quand on est en feu de Claro, je recopie ici un extrait de la chronique que j'en ai faite. Vous pouvez consulter la chronique dans son intégralité sur le webzine Un dernier livre, ici.

Comment rester immobile quand on est en feu - Claro - L'Ogre*

En ce début d’année, L’Ogre terrifiant nous menace d’un nouveau titre qui dévaste et fait rage. Comment rester immobile quand on est en feu de Claro se lit d’une traite, et plusieurs fois. Manifeste du langage, cri puissant qui te plaque au sol et t’excite à la fois, il te prend par les tripes, t’en met plein la gueule et t’ébranle. Alors, tu remets ça, tu relis, reprends une dose, admires la verve. Transporté, tu fouilles les mots, cherches la structure. Surtout, tu vibres, tu ressens, tu intériorises. Envahi par l’expérience, tu laisses en toi le champ libre à la langue.

*

« le mot de littérature ne recouvre que très imparfaitement le succulent corpus que nous portons à votre dévouée attention dévouée que dis-je dévolue oui c'est cela nous voilà dévolus voués à ne plus parler que ça que cette langue qui tangue accrochez-vous nous abordons une descente à soixante-cinq degrés ou pour cent peut importe la langue sait de quoi elle parle et nous savons faire valoir nos atouts nos bénéfices avec cette élégance de pute de gouttière que j'admire en secret mais maintenant il est trop tard
il y a eu un crash pas plus gros que le gland le con d'une allumette mais qui une fois frotté là où il faut a fait plus péter d'étincelles que nos baisers tabous en eurent jamais »


Comment rester immobile quand on est en feu, Claro, éditions de L'Ogre, 2016.


Extrait d'une chronique publiée sur l'excellent webzine Un dernier livre.


16 janvier 2016

L'Hérésie de fra Serafico et autres histoires que Toto m'a contées, Baron Corvo.


L'Hérésie de fra Serafico et autres histoires que Toto m'a contées, Baron Corvo, L'oeil d'or, Lou Dev


« Le lion grec perd sa peau de serpent septentrional entre les brumes de Venise ». Une devinette, envoyée peu avant sa mort par le Baron Corvo à Corto Maltese. Une Fable de Venise, à l'origine de ma première rencontre avec le Baron. La mention de son nom, sur la couverture d'un livre, suffit à réveiller l'imagination, à invoquer des images de la lagune, des poèmes de Byron ou des dessins d'Hugo Pratt, à émoustiller un esprit avide de mystères, de labyrinthes, et d'un romantisme fiévreux. Le Baron, dans les livres qui l'évoquent, dépasse le cadre de son existence réelle. Longtemps après sa mort, il mène la vie d'une image, d'une fiction, d'un fantasme. Son premier biographe, A.J.A. Symons, l'entoure lui-même d'une aura sulfureuse plus proche de l'archétype, du conte, que de l'homme qui a réellement existé. La réalité est bien sûr ailleurs, disparate, loin du rêve mais non moins surprenante, étonnante.

Avant de lire L'Hérésie de fra Serafico et autres histoires que Toto m'a contées, il faut s'emparer de la préface de Julien Delorme, se familiariser avec le Baron, lever le voile qui le recouvre. Lui aussi a rencontré l'écrivain au détour d'une aventure de Corto Maltese. La découverte plus tardive de ses romans, dans les réserves d'une librairie, prolonge d'une certaine façon le mystère et donne naissance à la réédition des nouvelles que nous avons aujourd'hui entre les mains. A la lecture de son texte de présentation, l'on découvre un jeune londonien, Frederick Rolfe, issu d'un austère milieu protestant, qui se convertit au catholicisme romain, étudie la théologie, se destine à la prêtrise, échoue, est expulsé du Collège écossais de Rome et se réfugie quelque temps en 1889 dans le palais de la duchesse Sforza-Cesarini. De ce séjour, naîtront le pseudonyme de Baron Corvo et les Histoires que Toto m'a contées, publiées par les fameux Yellow Books londoniens à son retour en Angleterre.

L'Hérésie de fra Serafico et autres histoires que Toto m'a contées, le premier recueil donc publié par le Baron, consiste en six nouvelles hagiographiques relatant dans un style enlevé tout à fait drolatique les péripéties des vénérables saints catholiques au Paradis. Librement inspirées de la superstition rurale et des légendes italiennes qu'elles parodient, elles sont dans l'histoire rapportées au Baron Corvo par Toto, un vrai Romain de Rome, Monsieur. Forte tête d'une troupe de ses semblables qui accompagne le Baron dans sa découverte du pays, ce garçon dont la chemise blanche ouverte dévoile sans pudeur la peau mate, aime courir nu dans les vergers des Capucins et embrasser à la nuit tomber une Béatrice androgyne. Sa vivacité et son impudeur n'ont d'égales que celle des saints qu'il décrits à l'image de dieux romains chahuteurs dans un Paradis gouverné par La Sua divina Maestà qui ressemble fort à l'antique mont Olympe.

Avec alacrité, l'on découvre donc dans une querelle entre san Pietro et san Paolo l'origine du grand incendie de la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs ; la pudibonderie de san Luigi face à l'entrain de san Pancrazio et la nudité éhontée de san Sebastiano ; la méchanceté de la mamma de san Pietro ; des chérubins capricieux avec des ailes en lieu et place d'oreille ; le tourment éternel des diavoli et la conduite irréprochable de San Michele Arcangiolo ; des anges colossaux qui transportent les saints sur leur cou-de-pied ; la langue d'or de fra Serafico ; sans oublier le sempiternel conflit entre franciscains, capucins et jésuites... On rit franchement de ces joyeuses facéties rehaussées par le parler coloré de Toto, alors que le regard (hérésie !) ne peut s'empêcher de glisser sur les corps élancés de tous ces éphèbes italiens, bien tentateurs pour des saints...

L'Hérésie de fra Serafico et autres histoires que Toto m'a contées, Baron Corvo, L'oeil d'or.On ferme le livre ravi et plus intrigué qu'on ne l'était en l'ouvrant, fort curieux de découvrir les autres textes de Frederick Rolfe qui n'a pas hésité à se peindre en pape couronné dans Hadrien VII (épuisé chez 10/18) avant de quitter de nouveau Londres pour Venise. Querelleur, excentrique, homosexuel notoire, il y mourra après avoir vécu dans la misère, dormi sur les plages du Lido et erré sur le Grand Canal dans un bateau abandonné, nourrissant sa légende et, surtout, écrivant. De lui, naîtront encore Don Tarquino et Le Désir et la poursuite du Tout qui végètent au catalogue de Gallimard depuis 1962 et 1963 sans particulière mise en avant. Une œuvre qui mériterait certainement l'éclairage et le travail réalisés par L'œil d'or pour L'Hérésie de fra Serafico et autres histoires que Toto m'a contées...

L'Hérésie de fra Serafico et autres histoires que Toto m'a contées, Baron Corvo, traduit de l'anglais par Francis Guévremont. Paru aux éditions L'œil d'or en 2015.



12 janvier 2016

Beowulf, poème anglo-saxon.


« Nulle arme, m'a-t-on dit, sur ce monstre n'a prise. / Mon épée je laisserai donc, / à la bataille j'irai nu, / j'empoignerai cette chimère / et comme doit un ennemi à son ennemi faire / en jeu contre sa vie mettrai ma propre vie, / et celui de nous deux que la mort saisira / au jugement du Souverain Juge s'en remettra. »
« Les démons vivent en pays secret, / sur les pentes des loups, les collines venteuses / et les sentes marécageuses, / où les cascades dans la nuit / des montagnes se précipitent, / et leur eau va sous terre. / Ici sont les confins de la lagune et les forêts ornées de givre / assombrissent son onde. / Ici se voit la nuit la merveille horrible, / le feu dansant sur l'eau, / et de cette eau nul homme ne connaît le fond. / Le cerf par le chien et le cor / poursuivi prend à travers la futaie, / mais sur ces bords il doit laisser sa vie. »

Hrothgar fils d'Healfdene, roi des fiers fils de Scyld, veille sur le royaume du Danemark depuis Heort, l'immense palais doré. Mais le malheur s'abat sur le héros vieillissant, et la mort frappe les siens. Chaque nuit, sans répit, Grendel le monstre des marais, pénètre dans le palais pour une funeste cueillette. Il fauche dans leur sommeil les plus vaillants guerriers du roi. La rumeur de l'horrible infortune se répand bientôt par-delà les frontières. Voici qu'elle atteint l'oreille d'un Goth de Scandinavie, le noble Beowulf, fils d'Egthée et vassal d'Higelac. Aussitôt, le valeureux héros franchit la mer et brave la tempête avec ses marins pour porter secours à Hrotghar et faire connaître à tous sa bravoure. D'ores et déjà, sa renommée est légendaire, et ses faits d'armes passés, que lors d'un banquet il conte, jamais égalés. Paré de son heaume orné d'un sanglier et de sa cuirasse cousue d'or, armé de son glaive Hrunting, le héros par vantardise défia un jour Breca à la nage. Cinq nuits, sans relâche, ils se mesurèrent dans la mer glaciale sans réussir à se départager, mais les vagues les avaient séparés quand soudain une créature des abysses entraîna Beowulf dans les profondeurs. Lorsqu'enfin le héros émergea des flots, neuf de ces monstres avaient péri de sa main.

Le soir se couche sur Héort, et les hommes se retirent, car Grendel va venir. Seul veille Beowulf, désarmé. Pour blesser le monstre maudit, aucune épée ne saurait suffire. De cette lutte à mains nues, le monstre s'enfuit mortellement mutilé, le bras arraché jusqu'à l'épaule par le jeune héros. Dans ses marécages, il retourne expirer. Pour célébrer l'exploit, Hrothgar donne un banquet, et comble Beowulf de présents mirifiques, et le chant des hommes redonne vie aux anciens héros tels que Sigmund et Finn roi des Frisons. Tous pensent dormir en paix. Cependant, folle d'une colère vengeresse, surgit la mère de Grendel, qui fauche la vie de précieux compagnons. Dans les marais, Beowulf va plonger à sa poursuite. Le combat est âpre et son issue incertaine, mais la tanière des monstres abrite la lame abandonnée d'un géant, qui seule pourrait blesser la hideuse génitrice.

De nouveau, un banquet est donné, et le houblon servi des mains mêmes de la reine Waelthée. Beowulf peut sans honte retourner parmi les siens remettre à son roi Higelac les présents qui lui ont été offerts et lui conter ses prouesses. Les années passent, riches de guerres, de victoires et de défaites. À la mort du souverain, Beowulf est couronné et gouverne plus de cinquante ans. Mais « l'or caché n'est jamais assez profondément caché »... Un malandrin, pour échapper aux hommes, pénètre dans un antre secret, et devant la splendeur qu'il y voit accumulée ne peut s'empêcher de dérober une coupe d'or. Or, nul n'ignore qu'un menu larcin suffit à réveiller un dragon depuis longtemps endormi. Sur les terres et les villages s'abat une terrible dévastation. Seul Beowulf, courbé par les ans, peut sauver son royaume et le délivrer du grand ver, dans un ultime acte de bravoure. 


Beowulf_Cotton_MS_Vitellius_A_XV_f._132r (wikipedia)
Beowulf (Cotton MS Vitellius A XV, Brtish Library)

 Beowulf, poème anonyme de plus de 3000 vers en vieil anglais, est l'un des plus anciens témoignages de la tradition anglo-saxonne. Absolument aussi palpitant qu'un actuel roman d'heroic fantasy, il mêle intimement légendes scandinaves, faits historiques germaniques avérés et poésie anglo-saxonne. Le merveilleux y côtoie si familièrement le christianisme que l'on ne sait s'il s'agit d'une légende scandinave transcrite par un copiste chrétien coupable de pieux ajouts ou d'un texte chrétien librement inspiré de sagas nordiques païennes. L'unique manuscrit de Beowulf date du 10e siècle, mais sa langue semble plus ancienne et le poème pourrait avoir été composé dès le 7e siècle. Cet écart de trois siècles entre le plus ancien codex trouvé pour un texte et la langue qui y est employée est le semblable pour d'autres textes comme, de l'autre côté de la mer d'Irlande, la chronique de Cúchulainn, héros de l'Ulster, rapportée en vieil irlandais par le Táin Bó Cúailnge (La razzia des vaches de Cooley).

Imaginons la période longue de trois cents ans au cours de laquelle naît la légende de Beowulf. L'heure est à l'héroïsme, aux batailles et aux conquêtes, et l'ère est soumise à l'ample dissémination du christianisme en Europe autant qu'aux expansions vikings dans le sud de la Scandinavie, le nord de l'Allemagne et le nord-est de l'Angleterre. Colportées par des navigateurs intrépides, les légendes circulent entre les peuples. Les voyageurs et les émissaires sont accueillis en échange de nouvelles rapportées des contrées lointaines. Les récits de guerres et d'actes de bravoure qu'ils véhiculent sont chantés de banquet en banquet et subissent peu à peu, d'année en année, de légères modifications. D'abord imperceptibles, les ajouts grandissent et un jour, surgissent les démons, les géants et les dragons. Pareils à leurs ennemis redoutables métamorphosés en créatures merveilleuses, les héros glorifiés grandissent dans le cœur des hommes. L'histoire se transforme, et petit à petit devient mythe. Certains, souvent des moines, couchent par écrit en latin les récits les plus merveilleux comme les événements les plus marquants. Les copistes irlandais de l'abbaye de Kells conservent jalousement de magnifiques manuscrits enluminés des Quatre Evangiles, alors qu'au pays de Galles l'on commence à rédiger l'Historia Brittonum.

Book of Kells
Book of Kells
Mais, de plus en plus, la belle langue des religieux et des savants est délaissée et d'autres commencent à composer des textes dans celle qu'ils parlent couramment. Sainte Eulalie est parmi les premières à être honorées en langue romane et cette même langue, doublée de francique rhénan, sert l'alliance de deux plus jeunes fils de Charlemagne contre leur aîné. Aux portes de l'Europe, quelques prosélytes comme Wulfila, Cyrille et Méthode tentent même de traduire la Bible à l'aide de nouveaux alphabets tels que le gotique ou le glagolitique. Nous sommes encore loin des récits médiévaux les plus célèbres. Au 12e siècle, le manuscrit le plus ancien de La Chanson de Roland sera écrit en anglo-normand, et les fabuleux romans de Chrétien de Troyes en ancien français. Au 13e siècle, on rédigera L'Edda Poétique en vieux norrois et La Chanson des Nibelungen en moyen haut-allemand. Au 14e, Les Quatre Branches du Mabinogi, en moyen gallois... Les héros ne cesseront plus de naître, et les épopées d'être transcrites, copiées, traduites, et de circuler dans toute l'Europe.

Malheureusement, les codex médiévaux auront parfois du mal à traverser les siècles. Au 16e l'unique manuscrit connu de Beowulf est entre les mains de Laurence Nowell, un érudit passionné de cartographie qui a compilé le premier dictionnaire anglo-saxon, le Vocabularium Saxonicum. Si l'on ignore comment le précieux manuscrit a été acquis par Nowell, l'on peut toutefois imaginer qu'il était auparavant détenu par l'un des monastères dissous par Henri VIII. L'on sait avec certitude que quelques années plus tard, il entre dans l'impressionnante bibliothèque de Sir Robert Cotton, baronnet et antiquaire. La bibliothèque, transmise de père en fils, est léguée à la nation à l'aube du 18e. A peine trente ans après le legs, un incendie ravage le bâtiment. Le Codex Nowell, qui contient l'unique copie de Beowulf, est irrémédiablement endommagé. Il est aujourd'hui conservé par la British Library.

En 1815, Grímur Jónsson Thorkelin, un universitaire islandais travaillant pour les archives de la Couronne danoise, publie un ouvrage intitulé De Danorum rebus gestis. Cette première traduction complète de Beowulf en latin est suivie de près par une transposition en danois par Grundtvig, pasteur et lettré qui propose enfin le texte entier dans une langue moderne. Les versions anglaise puis allemande apparaissent successivement, et le poème atteint la France en 1912. Notez que, si je l'ai pour ma part lu dans la traduction de Daniel Renaud qui a le charme de la séparation entre les vers et de « donner toute sa chance au contenu symbolique du texte » en ne cherchant pas à l'augmenter, celle d'André Crépin, littérale et plus explicite, fait en France figure d'autorité. Reste que le traducteur le plus célèbre de Beowulf n'est autre qu'un philologue spécialiste de la période médiévale anglaise nommé J.R.R. Tolkien. Le prolifique démiurge de la Terre du Milieu a permis à la critique moderne de Beowulf, en lui consacrant une grande partie de sa carrière, nombre de ses conférences, et un essai paru en 1936 intitulé Beowulf : les Monstres et les Critiques, d'opérer un tournant majeur. Sa propre traduction commentée a été éditée en 2014 à titre posthume par son fils Christopher. Elle est disponible depuis octobre 2015 aux éditions Christian Bourgois.

Le poème anglo-saxon de Beowulf, trad. Daniel Renaud (vieil anglais), éditions L'Âge d'Homme, 1989.