16 décembre 2015

Un an déjà !


La fin de l'année arrive, et avec elle le premier anniversaire de Lou et les feuilles volantes et l'occasion de revenir sur tous les livres lus, et sur le chemin parcouru dans le jardin retrouvé depuis la naissance du blog. Voici donc, parce que l'année a été très riche, un long aperçu de ce qui l'a rythmée !


Lou et les feuilles volantes - Lou Dev



Les cinq chroniques qui ont eu le plus de succès :


Vite, trop vite - Phoebe Gloecner - La Belle ColèreVite, trop vite – Phoebe Gloeckner (éd. La Belle Colère)

« Au premier abord, Vite, trop vite pourrait être simplement le journal intime d'une adolescente qui sèche les cours, consomme alcool, sexe et drogue avec la même fureur, aime les garçons et couche avec des hommes. Cela pourrait être ce genre de livres qu'on découvre au collège par le bouche-à-oreille et qu'on s'échange à la récré, comme un rite d'initiation et qui avec le recul s’avéraient à la fois décevant, faussement moralisateurs et bien éloignés de nos psychés adolescentes. En bref, tout sauf Vite, trop vite. Phoebe Gloeckner en une claque magistrale, nous renvoie à la face, avec précision et justesse, toute l'ambivalence de ces années charnières où s'emmêlent et se confrontent le monde de l'enfance et celui des adultes, où les expériences du nouveau et de l'interdit s’accélèrent, dépassent et percutent de plein fouet la découverte de soi qui ne va jamais assez vite. »

Rock Psychédélique - David Rassent - Le mot et le resteRock Psychédélique – David Rassent (éd. Le mot et le reste)

« David Rassent, au fil des pages, relève avec talent le défi de dessiner ce psychédélisme qui fuse et nous file entre les doigts, esquisse les modifications infinies d'un prisme kaléidoscopique, relie les points scintillants des cercles exinscrits du triangle qui se crée entre le LSD, l'Orient et la fée électricité. […] La vision que nous transmet David Rassent du psychédélique est une appréhension particulière du son. Le son comme une matière vibrante qui transmet un ressenti brut. Le son comme victime sublime des superpositions, du phasing, des boucles, des distorsions électriques. […] A travers cette multitude, parallèle à cette onde, se tend le fil rouge de l'écriture de David Rassent, une écriture qui se fond dans la musique qu'elle décrit, fluide, sensuelle, ouverte à la perception, mêlant précisions techniques et sensations. David Rassent invoque les images, les « nuages de feu, néons de glace et abysses électriques », joue avec les éléments et les adjectifs, libère sa plume. La musique, entre ses mains, de lysergique devient hypnagogique. »

Aventures du général Francoquin - Yak rivais - Le TripodeAventures du général Francoquin au pays des frères Cyclopus – Yak Rivais (éd. Le Tripode)

« A peine embarqué, on s'accroche, on rit, on s'esclaffe ! Dès les trente premières pages, les Aventures du général Francoquin décoiffent. Le lecteur époustouflé y apprend pour commencer que le pays voisin est tombé au main des révolutionnaires et qu'un certain général Franquin y est envoyé en mission par un Empereur qui veut faire main basse sur les ressources du dit pays. Le même lecteur découvre la maîtresse du général et l'amant de sa femme, puis la préceptrice se fait trousser le jupon par un mercenaire borgne, le jésuite est envoyé dans la porcherie, le carrosse et son convoi sont accostés par des tueurs à gages eux-mêmes poursuivis, et les indiens font leur apparition. Ouf ! Encore 560 pages ! Quel tournis, que de souffle, quelles aventures ! Yak Rivais nous entraîne avec drôlerie et vivacité dans une succession de péripéties et de retournements de situation qui rappellent à la fois le théâtre, les romans picaresques et la bande dessinée, sur fond de western et de révolution anarchiste. Cela s'encanaille bougrement au pays des Cyclopus, ça jambe en l'air et ça ribaude autant que ça diatribe et ça palabre ! »

Un printemps à Tchernobyl - Emmanuel Lepage - FuturopolisUn printemps à Tchernobyl – Emmanuel Lepage (éd. Futuropolis)

« Avec Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage nous offre le récit personnel de ce voyage particulier, mêlant avec virtuosité reportage et intimité du vécu, croquis pris sur le vif et illustrations après coup. Dès la première page, j'ai été saisie par son univers graphique et la force de son trait, la discrétion et la justesse des paroles qui accompagnent son dessin puissant. Immersion. [...] Le gris s'impose, il emplit les pages. Dense, sombre, profond. Une première double planche, des pylônes électriques, des noirs fondus, fuligineux, et quelques touches bistre. Dans les bulles blanches, les paroles d'Emmanuel Lepage, comme un bulletin d'information radiophonique, se rajoutent au dessin sans le troubler. »



10 jours dans un asile - Nellie Bly - éditions du Sous-sol10 jours dans un asile – Nellie Bly (éd. du Sous-sol)

« En une centaine de pages seulement, l'on assiste à la naissance d'une reporter d'un genre nouveau qui par sa manière unique de mettre sa féminité et sa voix vive au service d'une écriture relatant avec honnêteté des faits vécus en toute subjectivité, deviendra la pionnière du renouveau du journalisme américain. […] Si, avec le développement du journalisme de terrain et de l'investigation undercover, d'autres grands noms de journalistes infiltrés ont supplanté Nellie Bly en popularité — de Jack London dans les bas-fonds de Londres à Hunter S. Thompson chez les Hells Angels, de la narrative non fiction au journalisme gonzo —, elle a par son audace sorti les femmes des rubriques modes des magazines et leur a ouvert en grand les portes du reportage. »

Parce que c'est de saison, le cadeau incontournable que vous devez offrir ou demander à Noël :

Et quelquesfois j'ai comme une grande idée - Ken Kesey - Monsieur Toussaint LouvertureEt quelquefois j'ai comme une grande idée – Ken Kesey (éd. Monsieur Toussaint Louverture)

« "Dévalant le versant ouest de la chaîne côtière de l’Oregon… viens voir les cascades hystériques des affluents qui se mêlent aux eaux de la Wakonda Auga." Et quelquefois j'ai comme une grande idée est splendide dès l'ouverture, dès cette première phrase et son tutoiement impérieux, dès ce torrent de mots qui vous alpague et vous tire par le bras pour vous plonger dans les eaux froides de la rivière et l'amphithéâtre des montagnes. Deux pages seulement suffisent, deux pages de ruissellement entre les ronciers, deux pages d'une rivière implacable, apparemment calme, et d'une maison de bric et de broc qui s'accroche à la berge. Et soudain, la chute terrible. Une image qui vous laisse pantois, vous retourne complètement et ne vous lâchera pas, accrochée à vous comme le singe qui ronge la nuque, persistance rétinienne qui se prolonge jusqu’à la toute dernière page. Deux pages suffisent pour vous convaincre que vous tenez entre les mains un livre qui s'imprimera en vous, un livre dont l'écho vous accompagnera longtemps. Un grand livre. »
A lire ici.



Le livre à retenir cette année, et une chronique à deux voix en duo avec Eric Darsan :


Cordelia la guerre - Marie Cosnay - éditions de L'OgreCordelia la guerre – Marie Cosnay (éd. de L'Ogre)

« Un seul coup : entre Cordelia la guerre. Elle est la figure antique et dressée qui pointe du doigt. Elle, monstre. Qui fait tomber les masques. Sous ses pas, le roi est nu. Ni tragédienne ni comédienne : opérante. Cordelia la guerre n'avale pas ; elle crache dans un flot de paroles les non-dits et les inacceptables. Inondations, crues, pluies obliques dans ses pages. Vague qui nous submerge, nous emporte, lame poétique qui tranche et déferle. Avec elle volent les hiboux et les furies. Cordelia la guerre, l'impitoyable. Coup de pied dans la fourmilière, table rase. Sa colère est contagieuse.
Contagion contre contagion. Déterminée à sortir des terres minées, Marie Cosnay dépasse, pose les choses et les mots comme ils sont, qui connaît la chanson, mine et l'air de rien. Rien ne peut venir de rien, dit-on, dit Lear. Morale pas chère dont on fait les dictons. Diktat et division. Multiplication des pactes. Ne pas claironner. Lear pour lire. Ecrire pour ne pas oublier. L'écriture comme ligne de fuite, ouvrant de multiples perspectives aux multiprises de l'angle mort et de la pulsion du même nom. »


Pablo Katchadjian, l'auteur incontournable dont je ne vous ai pas parlé ici, mais sur Un dernier livre :


Quoi faire - Pablo Katchadjian - Le Grand OsQuoi Faire (éd. Le Grand Os)

« Difficile, pour parler du livre, de planter un décor. Surtout quand celui du rêve a des trous, comme un vieux chiffon. Vieux chiffon dont se compose un individu transformé en décor d’une université anglaise. Individu dont Alberto et le narrateur constituent la réalité. Réalité qui est peut-être un rêve. Voici que l’on se perd. Que croire, et qui, quand les voix n’appartiennent pas à ceux qui parlent et que les objets peuvent avoir deux visages à la fois ? "Si les contenus sont irrationnels, le système des contenus, lui, est la seule chose rationnelle et nous devrions compter là-dessus", énonce le narrateur qui réaffirme plus loin : "le système des contenus ne répond pas à nos besoins, il répond à sa propre logique qui nous exclut." Appliqué aux cadres fatigués du roman, voilà qui provoque une explosion. »
A lire ici.


Merci (éd. Vies Parallèles)

« Piégé, le lecteur ne peut quitter le système créé ; accroché au cadre des répétitions, il s’habitue déjà. Le maître, l’esclave, soit. Dialectique. On attend du narrateur qu’il tue le maître. "A partir du moment où je décide d’être libre, je le deviens, car l’instant de ma décision est celui de la prise de conscience de la différence entre esclavage et liberté et que la liberté c’est précisément cette conscience d’une différence", répond-il. Dialectique, et dialogue de sourds. Personne ne veut jamais rien entendre à rien. […] Le narrateur est un homme dépossédé. Sorti de cage, il ne sait quoi faire. Soufflés par d’autres, ses coups d’éclat à venir : « c’est pour t’aider à choisir le chemin le plus court que je te dis tout ça. » Dépossédé de ses idées incomprises. Dépossédé de ses actions quand la racine le pousse. Agit-il, ou est-ce son autre ? Ou alors agit-il avec l’autre de l’autre ? Son autre avec l’autre de l’autre. Délire, trou noir. »

 

Une invitation à respirer dans le jardin retrouvé :


Lou et les feuilles volantes - Lou Dev

Le potager en carrés.

Le jardin en hiver.

Le grand désordre de printemps.

Le jardin, le temps, l'espace.

Virginia, le temps des récoltes.

 

 

Deux promenades photographiques :


Lou et les feuilles volantes - Lou Dev

Rome, détours culinaires et délices italiennes. (ici)

Urbex, les choses. (ici)

 

 

 

 





 

Pour conclure ce billet d'anniversaire, tous mes remerciements à vous tous, aux auteurs, et aux éditeurs !

A. Igoni Barrett, A. J. Albany, Alison Bechdel, Claro, Dany Laferrière, David Rassent, Emmanuel Carrère, Emmanuel Le Page, George Makana Clark, Henry Miller, James Agee, Joyce Carol Oates, Ken Kesey, Luigi di Ruscio, Marie Cosnay, Nellie Bly, Nicolas Cavaillès, Patrick Deville, Phoebe Gloeckner, Sébastien Porte & Cyril Cavalié, Yak Rivais
Alternatives, Anacharsis, Christian Bourgois, Denoël, Editions du Sonneur, Editions du Sous-sol, Futuropolis, Gallimard, L'Ogre, La Belle Colère, Le Bec en l'air, Le mot et le reste, Le Nouvel Attila, Le Seuil, Le Tripode, Monsieur Toussaint Louverture, P.O.L, Stock, Zulma

Merci à tous !

Lou.

8 décembre 2015

Un nouvel art de militer, Sébastien Porte & Cyril Cavalié.


Un nouvel art de militer - photographie de Cyril Cavalié
Opération de séduction de la brigade activiste des clowns, un jour de fête nationale. Paris, juillet 2007. Cyril Cavalié.

Terribles attentats parisiens ; instauration d'un état d'urgence qui interdit les manifestations et assigne à résidence des militants écologistes ; annonce du risque de non-respect de la Convention européenne des droits de l'homme par la France ; vague brune qui déferle... Je ne m'étendrai pas plus ici sur le contexte dans lequel cet article est rédigé, non plus que sur la désinformation pratiquée par les chaînes d'information en continu et autres médias détenus par des groupes financiers, je vous inviterai simplement à consulter le Portail des médias libres et indépendants lancé lundi par Bastamag dans le but de proposer chaque jour « une sélection d’articles, issus d’une soixantaine de sources – sites d’information, revues, magazines, blogs – sur l’économie, les questions sociales, l’écologie, la politique et les alternatives. »

Revenons sur le livre qu'il s'agit ici de chroniquer. Un nouvel art de militer (happenings, luttes festives et actions directes), texte de Sébastien Porte accompagné des belles photographies de Cyril Cavalié, publié en 2009 par les éditions Alternatives, esquisse le portrait de jeunes collectifs militants tels que les Désobéissants, la Brigade activiste des clowns, Jeudi Noir, les Enfants de Don Quichotte, la Guerilla Gardening, les Robins des toits, les Déboulonneurs ou les Anonymous et autres lanceurs d'alerte... Tous appartiennent à cette génération née au monde avec la chute du mur de Berlin, devant laquelle on brandit comme une fatalité le tableau d'un avenir social, économique, et climatique particulièrement sombre. Plus ancrées dans la tradition anglo-saxonne qu'hexagonale, les actions directes de ces collectifs, telles que présentées ici, ont eu avec Act-up et Greenpeace quelques prédécesseurs en France, mais ne sont véritablement devenues fréquentes qu'au début des années 2000 avec les coups d'éclat des Faucheurs volontaires d'OGM.

Un nouvel art de militer - photographie de Cyril Cavalié
Action du collectif Bande d'arrêt d'urgence. Paris, décembre 2007. Cyril Cavalié.

Mettant l'accent sur la « matière nouvelle de l'engagement militant », c'est-à-dire la forme que prennent ces actions, Un nouvel art de militer fait l'état des lieux de ce nouvel activisme des années 2000-2010 et, à travers un retour sur le collectif des Désobéissants, présente en théorie et en pratique la désobéissance civile et l'action directe non violente. Cinq chapitres correspondent à autant de domaines d'action et d'engagement : l'écologie militante, le cyberactivisme, le combat pour le droit au logement, la lutte contre l'intrusion de la publicité dans les sphères publiques et privées, et l'utilisation de la « dérision massive » qui dénonce l'absurde par l'absurde. Le lecteur curieux trouvera également six zooms décrivant des collectifs particuliers, et même quelques fiches pratiques à l'usage du militant débutant : « La communication non violente », « Techniques de blocage et de résistance ou comment durer face aux forces de l'ordre sans prêter le flanc à des accusations de violence », « Au poste » (petit guide en cas de contrôle d'identité ou garde à vue), « Hacking workshop », ou encore « Système D : la résistance au système » (avec idées pour pochoirs), etc.

Les collectifs dont il est question se situent entre les deux pôles militants plus classiques que sont d'une part les partis politiques, syndicats et associations et d'autre part une mouvance autonome proche du courant anarchiste qui se manifeste notamment dans des projets de vies alternatifs. Les trois sphères sont perméables et de nombreux militants naviguent de l'une à l'autre, multipliant les façons de s'exprimer et d'agir. Si de nouvelles formes de contestation naissent, c'est malheureusement que « les raisons d'agir sont de plus en plus nombreuses », relève Sébastien Porte, qui qualifie de « combat polymorphe » et de « lutte fractale » la très grande diversité des collectifs. Ceux-ci répondent à des raisons d'agir précises par des actions ciblées qui ne cherchent pas à englober mais à pointer à chaque fois un nouveau défaut de notre société. Lorsque certains se déguisent et parcourent les rues de nuit pour éteindre les néons publicitaires voraces en électricité qui polluent l'obscurité nocturne, d'autres déroulent un tapis vert sur le périphérique parisien pour dénoncer la pollution automobile. « Audace, vitalité, mouvement, liberté et humour » composent le fil conducteur des actions et les différents collectifs sont reliés par l'introduction de l'imaginaire dans le domaine de la lutte, une irruption allant de pair avec l'utilisation du pouvoir de l'image.

Un nouvel art de militer - Cyril Cavalié
En colère contre l'omniprésence de la publicité, un activiste prend pour cibles les affiches du métro parisien (mars 2006). Cyril Cavalié.

« Pour ludique et spontanés qu'ils paraissent, les exploits des nouveaux collectifs n'en sont pas moins le résultat de stratégies minutieusement élaborées, planifiées à l'avance avec une distribution rigoureuse des rôles et une organisation réfléchie des étapes. » Le socle de ces « exploits » est la pratique systématique de l'action directe non violente. L'on pourrait dire pour résumer que l'action directe vise l'efficacité et utilise « la mise en relief d'un élément palpable comme proposition minimale » et qu'au-delà de son message pacifiste, le but de la non-violence est aussi de diminuer la violence de l'adversaire. D'autant plus que bien souvent, la pratique de la désobéissance civile amène à agir en dehors de la légalité, et qu'il importe de montrer de façon flagrante la disproportion entre la non-violence de l'action et les dispositifs mis en place pour sa répression... Autre point commun des nouvelles formes de contestation, une organisation en réseau inspirée de la théorie du rhizome de Deleuze : renforcée par l'utilisation d'internet, l'horizontalité omnidirectionnelle remplace l'habituelle hiérarchie pyramidale. Potentiellement éphémère, le collectif peut être dissous, recréé, modifié selon l'action à mener qui est sa raison d'être, ce qui explique que certains des collectifs présentés par Sébastien Porte et Cyril Cavalié en 2009 n'existent plus aujourd'hui alors que d'autres sont apparus.

« Le XXe siècle a connu le militantisme des sociétés industrielles, celui du XXIe siècle est un militantisme de la société d'information. » Dans une civilisation à l'intérieur de laquelle l'image tend à devenir toute-puissante, le choix d'actions basées sur l'événement et le « coup » médiatique semble pertinent pour attirer l'attention et faire passer le message. Tout l'enjeu réside alors dans la maîtrise et l'exploitation de cette image : élaboration d'un message simple et percutant, production de contenu par le collectif lui-même pour maîtriser la propagation de l'information, désignation d'un militant responsable des relations presse, médias voire forces de l'ordre prévenus en amont... De ce jeu sur l'image et sa diffusion dépend la réussite de l'action, réussite qui réside en grande partie dans « la question de l'acceptabilité sociale de l'acte de contestation », seule façon de toucher l'opinion publique. Le jeu n'est pas évident, et il faut savoir jongler entre les « instantanés de choc faciles à appréhender » et une « vision globale et complexe de la planète qui s'inscrit dans le long terme, et qui seule doit guider l'action ». Bien qu'enthousiaste, Un nouvel art de militer met en garde contre le danger d'enfermement du discours dans des formats courts, risque inhérent aux actions directes. Il ne faut pas oublier de se méfier des messages lapidaires, de la saturation et de la surenchère, et savoir continuer en parallèle d'actions ciblées le travail et la réflexion de fond.

Un nouvel art de militer - Cyril Cavalié
Action de sensibilisation dans le métro parisien contre la vidéosurveillance, signée Souriez vous êtes filmés. Mai 2007. Cyril Cavalié.


Les raisons d'agir, on le sait, ne manquent pas, et je trouve toujours très juste aujourd'hui la réflexion de Sébastien Porte sur « un monde qui, voilé derrière son alibi démocratique, est de plus en plus oppressif et sécuritaire. Un monde en voie de paupérisation et de désocialisation, où les intérêts immédiats de quelques-uns, postés aux sources du pouvoir et de l'argent, priment sur la vie des autres. Tous dénoncent ce fascisme doux, cette barbarie latente, ce cauchemar climatisé vers lesquels les sociétés occidentales, lentement, ont commencé à glisser. » Mais pourquoi militer différemment ? Par besoin de réenchantement, parce que comme évoqué plus haut la société évolue vers l'horizontalité et le réseau, parce que les anciennes formes de contestations (syndicalisme, grèves, manifestations en défilé...) ne fonctionnent plus : les réponses apportées par Un nouvel art de militer sont multiples. Le décalage entre la population et la sphère politique engluée dans des programmes et pratiques voués à l'échec a créé un « espace laissé vacant entre la réalité de la société et la fiction de sa représentation politique », espace que les collectifs viennent combler, non pour prendre le pouvoir mais pour créer un contre-pouvoir et provoquer un éveil des consciences. A l'inverse des discours addictifs et lénifiants relayés par la télévision, les nouveaux militants agiraient comme une sorte de signal d'alarme nécessaire criant que nous vivons dans un monde de plus en plus matérialiste, consumériste, pollué, surveillé.

Depuis la parution d'Un nouvel art de militer, et le début des années 2010, encore d'autres formes de militantisme ont émergé et l'on a vu fleurir de grands rassemblements populaires, d'Occupy Wall Street aux Indignés de la Puerta del Sol. En France, un certain nombre de militants se sont radicalisés, et l'élan initié par les opposants au désastre écologique annoncé du projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes a donné naissance à plusieurs Zones A Défendre. De plus en plus de militants dénoncent les violences policières et une répression elle aussi radicalisée. L'ambiance générale semble de moins en moins festive. Ce qui n'empêche pas de nouveaux collectifs de se constituer et de mener des actions pleines d'humour, à l'instar de Culotte Gate qui, en novembre dernier, a procédé à un envoi massif de culottes tachées de (faux) sang à l'Assemblée nationale, en réaction à son refus de baisser à 5,5 % la TVA sur les protections hygiéniques (actuellement taxées à 20 %) et de les reconnaître comme produits de première nécessité. Culotte Gate, soutenu par l'association FièrEs, est né spontanément d'une discussion sur le forum de Madmoizelle.com, et a joliment réussi son coup en outrepassant avec originalité, le tabou encore bien présent sur les règles et, avec la manifestation en rouge et blanc organisée par le collectif Georgette Sand à l'origine du débat, a profité d'une belle médiatisation.

Espérons donc que les voix continueront à se faire entendre, malgré les interdictions, les assignations, les perquisitions, malgré tous les cons, que surtout l'humour perdure, et que vive la liberté d’expression, de réunion et de manifestation !

Vous pouvez retrouver les photos qui illustrent cet article à l'intérieur d'Un nouvel art de militer et sur le site de Cyril Cavalié, que je remercie de m'avoir laissé les utiliser.  Vous pouvez en apprendre plus sur le blog du livre ici : http://citoyensdanslaction.blogspot.fr/2009/03/le-livre-et-son-contenu.html.

Concernant l'état d'urgence en France, n'hésitez pas à consulter les liens suivants :



Un nouvel art de militer (happenings, luttes festives et actions directes), Sébastien Porte & Cyril Cavalié, éditions Alternatives, 2009.