23 octobre 2015

Le Cri des oiseaux fous, Dany Laferrière.


« C'était moi, mais ce n'est plus moi. J'ai un autre projet, cette nuit. Je veux engranger le plus de sensations, d'émotions et d'images possible pour les emporter avec moi. Pour faire face aux “giboulées du Nord.” »
Dany Laferrière - Hannah Assouline/Opale/Leemage/Zulma
 
Port-au-Prince, Haïti. Dans une salle fermée du conservatoire, des étudiants se préparent à jouer Sophocle en créole. Dans quelques heures, Antigone fera face à Créon. Sur une plage, un jeune journaliste est assassiné par les tontons macoutes. La mort de son meilleur ami est concomitante, pour Vieux Os, à la décision de quitter l'île secrètement le lendemain matin afin d'échapper à la dictature qui prépare son élimination. Il ne reste plus au jeune écrivain de vingt-trois ans que le soleil implacable d'une après-midi et la touffeur d'une nuit pour se nourrir une dernière fois de son île avant de s'envoler vers Nord et son soleil « froid comme la mort ». Livre charnière dans l'œuvre de Dany Laferrière, Le Cri des oiseaux fous est l'histoire de cette dernière nuit d'au revoir et d'errance à travers la ville.

« L'exil est pire que la mort pour celui qui reste. L'exilé est toujours vivant bien qu'il ne possède aucun poids physique dans le monde réel. » Déjà Haïti s'efface et Vieux Os s'éloigne. Au long des heures qui s'écoulent, il devient le spectateur de l'île. Les acteurs, les souvenirs, les amours, les absents et les dictateurs défilent devant lui qui parcourt les lieux et le temps à la recherche de ceux qu'il veut croiser une dernière fois pour leur adresser son adieu. A ceux qui doivent rester « faire face à la bête », l'au revoir ne peut être que muet comme un « secret honteux ». Vieille habitude, dans ce pays où lorsque l'on quitte ses amis on ne les salue pas, de crainte de ne pas les revoir vivant le lendemain.

Dialectique de l'exil. « Je parle, je parle, simplement parce que je commence à avoir plus peur de l'inconnu incolore et inodore que de l'effroyable connu si touffu et nauséabond ? » Partir pour ne plus avoir peur à chaque instant de la balle de la nuque ; choisir le cancer de la prostate. Quitter la chaleur, la vitalité, la sensualité, le désordre ; se diriger vers le froid et le confort léthargique. Quitter la dictature qui veut vous tuer ; craindre l'inconnu plus encore. Quitter un pays dans lequel rôdent les léopards et les tontons macoutes, mais ne jamais réussir à échapper à soi-même. Abandonner derrière soi des dieux vaudou frileux et une partie de son esprit, emporter une accumulation de petites pertes. A la fille qui demande ce qu'Haïti va devenir si tous partent, la mère répond qu'elle ne sera pas pire que s'ils meurent tous.

Comment se sentir citoyen d'un pays qui veut votre mort ? Sur l'île, ils sont seuls. Otages. La dictature les retient prisonniers. Au long de la nuit de marche, au fil des rêveries, Dany Laferrière revendique le droit d'être un individu. Le droit de détourner les yeux du Palais national, de regarder plus loin, « de l'autre côté de la colline ». De ne pas parler de la dictature. De ne pas jouer le jeu d'un pouvoir qui vous emprisonne en se plaçant au centre de tout. De sortir de l'îlot mental auquel sa présence vous circonscrit, d'échapper au « cercle de feu » à l'intérieur duquel on mesure l'honneur d'un jeune poète démuni et désargenté à l'aune des remous qu'il provoque dans une dictature établie. Le droit de parler de culture sans parler de politique. D'avoir des désirs qui lui sont propres. « Et l'indifférence que j'ai toujours manifestée pour le pouvoir et sa propagande diabolisante ne jouerait pas en ma faveur. Car le rêve de tout pouvoir est qu'on s'intéresse à lui. »

Dany Laferrière, Le Cri des oiseaux fous, Zulma éditions
Ultime insurrection, ces pages vibrantes et empreintes de poésie qui occupent l'espace malgré la dictature, cet hommage au parfum des ilangs-ilangs, à la vie qui grouille, à la mer magnifique au-delà les déchets du rivage, à la grand-mère Da de Petit-Goâve, assise sur sa dodine une tasse de café à la main. Sensualité de la cuisine de poisson et bananes vertes des femmes de Brise-de-mer, sensualité de la grâce mouvante des jeunes filles de Pétionville, vibration de leurs corps et palpitation de leurs âmes, flamme de Sandra l'endiablée et douceur du cœur de Lisa qui s'endort. Dense nuit où dansent la musique des corps et des mots, l'amour du rythme et du jazz, qui traversent toute l'œuvre de Dany Laferrière. Du souvenir au spectacle du théâtre, du rêve qui s'étire et déforme le temps à la réalité planante qui l'accélère, de la noirceur de la nuit à la naissance du jour, le lecteur allonge le pas sur les traces de Vieux Os, opérant à son insu d'incessants allers retour du visible à l'invisible. Magie vaudou de cette écriture pulsatile placée sous l'égide de Legba le médiateur... Ce sont une grande sensibilité et une grande humanité qui animent Dany Laferrière, lui qui remet avec sagesse la contemplation au cœur du mouvement d'écrire.

Le Cri des oiseaux fous, qui n'était plus disponible depuis une dizaine d'années, s'impose comme une présence. Sa lecture est riche et essentielle, et l'on remercie chaleureusement pour sa réédition les éditions Zulma qui savent provoquer de précieuses rencontres entre auteurs et lecteurs.

Le cri des oiseaux fous, Dany Laferrière, éditions Zulma, 2015.



11 octobre 2015

Dialogues impromptus autour de Cordelia la guerre.

« Je construirai un diptyque, ici nous sommes emportés par les eaux, là mon présent à bouffer à des arbouses ou comment ça s'appelle. »
« Les canons sciés dépassent du bosquet. Ça fait une forêt deuxième, un étage hérissé au-dessus des feuillages moussus. Petit peuple hérissé. »

Marie Cosnay - Cordelia la guerre - éditions de l'Ogre


Bombardements en Orient. Réfugiés. Frontières. Chômage. Immolations. Femmes, enfants, esclaves, noyades, prisonniers. Morts. Masse. Du papier, du neutron, plus, plus. Trop de publications. Trop de paroles. Ça parle pour ne rien dire. Images, ondes, bruit : bombardement, bombardement, bombardement.

Traitement uniforme de l'actualité. Raz de marée de la pensée unique, idéologique, composée d'une multitude d'idées simples et identiques qui se renforcent, se rendent et se forcent à rentrer dans les rangs. Slogan et bras que l'on retient à grand-peine, sur lequel on s'assoit en guise de balai. Strange days et Strangelove, estrange époque où il est plus facile de désintégrer l'atome que de vaincre un préjugé. Tais-toi si tu l'oses ou prends ta dose. Ne pas dire, ou trop. Surinformation. Information sur information. Les mots ou la chose. Avec ou contre nous. Dialectique de l'instant. Choisir son camp. Prendre pour argent, content.

Scène internationale, scène sociale, scène politique, scène littéraire. Sur les planches alignés, sont les comédiens. Arc de cercle. Ou alors : sur les planches entassés, sont les comédiens. Pêle-mêle, forme vague, indistincte, qui parle trop fort, qui vocifère, déblatère, fait du cinéma côté jardin, et puis court. Tape du pied. Se croit visible quand elle beugle être transparente. L'assène. Scène déjà vue, scène figée, scène à la dérive, charriant le flot d'immondices passées vers un pire aval.

Léviathan, animal polymorphe. La queue du dragon, le serpent et le lion sur le même bateau. Veau d'or et vau-I'eau. Les flics et les enflures d'abord. Identification. Différenciation. Soudain le flot face à la forme vague. Pas si vague, la Vague. Revancharde, plutôt. Le bleu des Vosges et Versailles. Traité, tranchées et gaz moutarde. Et quatorze, de nouveau. Un siècle plus tard, la guerre sur le tard, mais préparée. Dans la lignée, la ligne de mire, de démarcation, la visée opportune : la tune. Les mots pour le dire et ceux pour le taire. Plus un mensonge est gros (plus il est répété) et plus il passe (pour une vérité). La parenthèse et la passe. Concentration des médias et dilution de l'information. Précipité vert de gris vers l'impasse.

Un seul coup : entre Cordelia la guerre. Elle est la figure antique et dressée qui pointe du doigt. Elle, monstre. Qui fait tomber les masques. Sous ses pas, le roi est nu. Ni tragédienne ni comédienne : opérante. Cordelia la guerre n'avale pas ; elle crache dans un flot de paroles les non-dits et les inacceptables. Inondations, crues, pluies obliques dans ses pages. Vague qui nous submerge, nous emporte, lame poétique qui tranche et déferle. Avec elle volent les hiboux et les furies. Cordelia la guerre, l'impitoyable. Coup de pied dans la fourmilière, table rase. Sa colère est contagieuse.

Contagion contre contagion. Déterminée à sortir des terres minées, Marie Cosnay dépasse, pose les choses et les mots comme ils sont, qui connaît la chanson, mine et l'air de rien. Rien ne peut venir de rien, dit-on, dit Lear. Morale pas chère dont on fait les dictons. Diktat et division. Multiplication des pactes. Ne pas claironner. Lear pour lire. Ecrire pour ne pas oublier. L'écriture comme ligne de fuite, ouvrant de multiples perspectives aux multiprises de l'angle mort et de la pulsion du même nom.

Le livre érinye exécute. Femme et force, libre, afflue. Marie écrit et les têtes tombent comme les héros. Plus de piédestal. Là-haut est une frontière orée où tout se brouille. Ils y perdent leur superbe, les Lear, les Kent, les pauvres Tom. Les salauds de riches dans leurs palais-cubes. Les décalés, les calques, les éminents qui miment et ne riment à rien. Hors, ils sont, ceux qui se pensent élevés. Dans leurs hauteurs, elle les débusque, Cordelia la guerre. De ses serres, elle saisit, arrache et déplume. Ebouriffe sans esbroufe. Dépiautés, Shakespeare et ses sbires. Aveuglés qui négligez ceux d'en bas, voyez venir les oubliés, ceux des parvis et des maisons de l'emploi.

Cordelia la guerre, ivre livre qui délivre la parole des indigents, indigènes nu-pieds qui, sans-voix, slament, hantent, le langage des possédants édentés qui, sous couvert d'argent, continuent d'ânonner les âneries des dits puissants. Ivre livre qui renforce la détermination dans nos choix de vie, des cris à l'écrit, de l'effraie à l'or frais. Ivre livre, rempart contre les rampants et leur pensée inique. Interfère dans le martèlement, ouvre l'évidence, la forge et force l'or à se changer en mais. Où donc, sous couvert de ne pas dire l'évidence, la subjugue par de subliminales interférences. Traduire l'infection d'un monde mal pensé. Guérir le mal commun par le bien dit.

Polysémie, sème les mots et joue avec les codes. Décode. Dénonce les impostures et les fausses postures. Affronte les discours aseptisés. Ivre livre, oui, celui qui remet de la vie dans le verbe et dans les actes. Enfin, la langue s'ébroue ! Encore faut-il qu'elle soit parfaitement maîtrisée pour la secouer ainsi. Et la tirer avec effronterie.

Tirage de tête et chef de file, Cordelia la guerre préfigure une nouvelle forme de littérature, frontale et elliptique. Qui dit, rapide, l'action, évite la rime facile qui paraphrase à la périphérie des villes. Poésie, prophétie, stase et extase, incantation : Marie s'abyme sur le promontoire à l'endroit des paroles, fait feu de tout bois, prophylactique et propédeutique à la fois.

Marie dit les pages. Numérote. Intervient. Prévient, commente, résume. Petit 1, petit 2, petit 3. Sent bien que c'est une histoire. Que ce sont des. Mais ne le dit pas tout à fait. Elle tait l'évidence. Expédie. Mais où est donc or ni car ? Après les conjonctions, les phrases s'abstiennent, souvent. Pas besoin de s'étendre, de coordonner, de subordonner : l'on comprend sans que. Au lecteur d'être vif. A lui de saisir, entre les lignes, les obliques, les perpendiculaires, les arches de feu, et la valse des pronoms. On, tu, nous. Je. Rare et soudain, le je. Intéressant.

Comprendre et prendre position. D'un côté de vieux paternalistes et de jeunes loups sans foi ni loi, le virtuel pour seule vertu. Faux métiers, faux selfs et faux sang bleu. La clique de Neuilly et ses têtes à claques, fils de Puteaux entrés dans Paris. Urbains, trop urbains, qui clignent de l’œil à la vue de l'ordre nouveau et transhumain qu'ils échafaudent. Face à eux, le coin du feu, les valeurs vraies, transvaluées, justes et réajustées, des nu-pieds. Luttes éclipsées dans la marge, réel réenchanté des mondes en chantier. Magie opératoire, humanisme antique, concret, des femmes et hommes vrais, qui embrassent la vie et le réel. Tout le réel. Pas le fantôme dans la matrice qui se dit tel.

Ectoplasme fuchsia, chevaux blancs, cheveux incandescents, et pleurent les serpents auprès des flics et des cow-boys. Fantastique qui accroît l'ultra-réel, alors que luttent les humains en vérité. Oui, les femmes sont vraies, et belles, femmes intelligentes et sans honte qui résistent et mènent à la bataille. Féminité imprégnée de puissance, incarnée. Zelda, si concrète par ses faiblesses et touchante par sa force, sans repos, qui pointe du doigt le palpable et le véritable. Cordelia et Gabrielle, si réelles. Deux femmes dressées qui avancent dans les halliers et les ronciers, avec leurs pieds nus et blessés. Et ces hommes qui les poursuivent jusque dans les bois comme on chasse les fantômes, ces hommes qui croient les aimer ou les haïr, et ne conçoivent que des images, écrans, fumée. Entrez dans le vrai, hommes, et voyez-les. N'adorez pas les fausses idoles, les amnésiques, les disparues. « Elle dit : femmes, femmes, mes sœurs ». Elle seule dit ce qui est. « Tout ce qui était épinglé s'arrache, s'envole et fait fureur. Une furie ramassée dans le corps et l'image d'un oiseau. »

Lou & Eric

Vous pouvez retrouver ces dialogues impromptus sur le site d'Eric ici, et Cordelia la guerre de Marie Cosnay, aux éditions de l'Ogre, dans toutes les bonnes librairies.

Cordelia la guerre, Marie Cosnay, éditions de L'Ogre, 2015.