26 septembre 2015

C'est la rentrée ! #4 : Low Down, A. J. Albany.


Low Down, A.J. Albany, Le Nouvel Attila

Jazz, came et autres contes de la princesse be-bop.


L'annonce prometteuse du sous-titre colle parfaitement à ce petit livre mordant sorti au début du mois chez Le Nouvel Attila. Du jazz : partout, entre les pages, en filigrane, en sourdine. De la came : en intraveineuse, première nécessité, défonce ravageuse, qui veille en maîtresse jalouse sur les carrières et les beautés déchues, qui attrape les corps et les entraîne au fond d'une Los Angeles. Une princesse be-bop « d'ascendance musicale royale, fille du légendaire Joe Albany », gamine blonde et sémillante, caustique, paranoïaque, qui nous conte l'enfance avec son père, pianiste blanc à la trajectoire abîmée qui a joué avec les plus grands avant de sombrer dans l'héroïne et l'oubli.

Low Down, conçu à l'origine comme un recueil de notes pour le réalisateur Jeff Preiss – qui l'a adapté sur grand écran l'année dernière – construit en de courts chapitres l'enfance et l'adolescence décousues de l'auteur, comme autant de morceaux en différentes tonalités. Une écriture rythmée, quelques punchlines qui balancent, un ton incisif, et voilà que l'on se surprend à lire le livre à voix haute. Forcément, l'on pense à Dan Fante, autre petit-fils de rital et fils d'artiste à L.A. qui arpente en limousine le même Hollywood des années 70. On pense bien sûr aussi à Phoebe Gloeckner alias Minnie Goetze qui, quelques 350 miles plus au nord, vit à San Francisco une adolescence californienne aussi déstructurée et à la coupe pleine à ras bord de drogue et d'adultes à la ramasse où mal intentionnés. Mais dans la version d'Amy Jo, le père est adulé, héros bringuebalant et sous-estimé.

Hipsters et héroïne.


« J'ai rencontré une fille géniale que j'ai dans la peau, qui m'a dans la peau, — vingt-deux ans, jeune, dans le vent (ex-chanteuse, grande copine de Brubeck, elle connaît tous les gars à la peau noire, c'est une ancienne hipster), d'une beauté vraiment chic et classe – elle a un esprit déjanté, supérieur à celui de toutes les filles que j'ai connues... — elle est pleine de vie juvénile, d'une intelligence redoutable. Quel amour... Rien d'une fille normale et chiante, sans être une tarée. On a tout de suite flashé – c'est dingue et génial. » (extrait d'une lettre d'Allen Ginsberg à Jack Kerouac, citée dans Low Down.)

A. J. & Joe Albany, 1977 © Low down
Gamine, Amy Jo Albany fréquente moins de hippies que de hipsters rescapés des années 40 et de la Beat Generation. Une mère heureusement absente, amoureuse de « la bouteille de l'oubli », dont le plus grand exploit est de s'être fait plaquer par un Allen Ginsberg encore hétéro ; un père dont la vie a basculé lorsqu'il a rencontré la même année Charlie Parker et l'héroïne. Bird fera de Joe Albany son deuxième choix, Lester Young dira qu'il était « le meilleur pianiste blanc », il réussira à présenter une de ses compositions à Monk sans se faire virer, et plus tard Chet Baker touchera le fond à New York avec lui, mourant à quelques jours d'intervalle des mêmes addictions. L'héroïne est une vieille compagne dont il veut mieux ne pas changer, songe la fillette qui fait prendre un bain au père qui a essayé le speed. « Ce rencard avec une garce pressée, folle à lier avait failli le tuer. Mieux valait qu'il s'en tienne à son amour tranquille et plus tendre, celui qui lissait son front et allégeait ses soucis. »

Pendant quelques années, entre deux séjours en rehab et avant de s'envoler pour l'Europe, Joe élève sa fille dans les hôtels où il vit et les rades minables où il joue pour payer de quoi nourrir le singe, la promène avec Art Pepper dans les parcs squattés par les hippies et les SDF, et s'acharne à à lui enseigner les arcanes du bop. « J'ai beau aimer le jazz, lorsque j'étais obligée d'analyser la moindre quinte diminuée, harmonie suspendue ou riff mop-mop, cela me tapait sur le système. » N'empêche, Amy Jo restera musicophile devant l'Eternel, collectionnera les disques les plus variés et les souvenirs émus, gardant une place spéciale pour sa rencontre à 4 ans avec le grand Louis Armstrong, « supérieur à mes yeux au père Noël ou à Dieu. » Le jazz reste pour toujours lié au « voltigement des doigts » et au « martèlement des pieds » du père auquel elle voue un amour inconditionnel, prête à le défendre becs et ongles contre les faux amateurs et les vrais ivrognes. « Je les emportais à tire-d'aile vers un caveau souterrain où, devenue le bourreau masqué, j'étais prête à mettre fin à la vie des imbéciles et des emmerdeurs, partout incapables d'apprécier la beauté qui aurait dû leur sauter aux oreilles. »

Jouer à saute-clodo sur Hollywood Bd.


« Il semblait que notre destin était d'être toujours en mouvement, comme de malheureux requins. »

Amy Jo a beau avoir le meilleur père du monde, qui range toujours son matos loin des yeux, s'inquiète pour sa virginité (un peu tard), l'emmène avec lui dans les caveaux de jazz d'Amsterdam pour lui mettre du plomb dans la cervelle, il faut reconnaître qu'elle n'a pas toujours eu une enfance facile. « Etre livré à soi-même quand on est un petit bout de chou de six ans peut vous vriller le cerveau. Il m'arrive encore de temps en temps de passer à côté d'un gosse et de comprendre qu'il en est là. Ca se voit à leur visage dur et à leurs yeux, à la fois vides et sages, prêts à pleurer et à vous envoyer paître à tout moment. Je les regarde, et je me vois, petite. » Les anecdotes invraisemblables racontées avec gouaille ont beau faire rire, elles restent sordides, et développent autant la débrouillardise que la paranoïa, et il faut savoir faire avec ce que l'on a avant que cela ne soit envoyé au mont-de-piété. Par chance, les sols en formica des centres de réhabilitation sont « formidables pour les glissades », et restent les raviolis de la grand-mère italienne, les virées en bagnole avec les acolytes du paternel, et surtout le ciné et les rediffusions de films à la télé.

« L'astuce, c'était de garder, dès le départ, suffisamment de distance entre soi et toutes les planches pourries transitoires qui jalonnaient notre route. C'était la seule manière de supporter la déception éprouvée lorsque, à tous les coups, ils décideraient de vous rejeter. »

Au fil des pages défile un festival de freaks, de losers, de paumés, de tapins, de travestis, de producteurs de porno, une kyrielle de personnages trop incroyables pour avoir été inventés et auxquels Amy Jo est systématiquement confiée par un père étrangement naïf. Pour le plaisir de l'énumération, l'on citera un danseur de claquettes ; une ex gogo danseuse qui a abandonné son chimpanzé et son serpent ; Koko le clown shooté à la mescaline qui joue à « sauras-tu-attraper-la-trompe-de-l'éléphant » ; Ralph l'ex-bijoutier de la mafia dont l’œil de verre à l'envers regarde vers l'intérieur du crâne ; Izzy l'astrologue en peignoir de soie ; Danny le bigleux aux lectures pendables ; la vieille nymphomane et son caniche à l'haleine fétide ; le prêtre alcoolique défroqué... « Les hôtels de Hollywood et du centre-ville de L.A. sont peuplés de gens ainsi oubliés. Des gens qui ne payent pas de mine, avec leurs plaques électriques et leurs vieilles pantoufles, mais qui mériteraient qu'on s'intéresse à eux, car ils sont souvent bien plus passionnants que les riches connards qui se pavanent autour de Beverly Hills, pleins de morgues et de rien d'autre. » Les amis d'Amy Jo logent dans le même hôtel et sont souvent de véritables fils de pute – au sens propre du terme.

©John O'Neill (jjron)
Depuis les caniveaux, les escaliers de secours et les toits des hôtels, Amy Jo dessine sa propre topographie d'Hollywood Boulevard, de Vine Street à North Western Avenue. Le St Francis Hotel où crèchent régulièrement Joe Albany et sa fille est celui où James Earl Ray a prémédité l'assassinat de Martin Luther King sous le pseudonyme d'Elias Galt, et la vieille Jane's House qui effraie la fillette a vu grandir les enfants de Charlie Chaplin. La forme d'une ville change plus vite, on le sait, que le cœur d'un mortel, et la poésie urbaine qui se dégage de l'artère mythique déjà en pleine décrépitude empreint le livre d'un relent de beauté déliquescente éclairée au néon. « Aujourd'hui, tout est plus mort qu'un cadavre dont la tête s'est fait défoncer à coups de gourdin, pour faire bonne mesure. Chaque nouvelle statue de pacotille peinte à la bombe dorée porte un nouveau coup à la tête du cadavre. » On ressort de Low Down ravi et ébouriffé, du be-bop dans les oreilles, L.A. dans la peau, et conquis par la fougue du Nouvel Attila, l'éditeur qui met du sang dans son vin.

Pour finir, attirons l'attention sur la « maquette des plus chaloupées » créée par le graphiste Sylvain Lamy qui sévissait aussi il y a peu aux éditions Cambourakis, et que l'on retrouve maintenant dans l'équipe de 3oeil, atelier de création graphique.

Low Down, A.J. Albany, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Clélia Laventure, éd. Le Nouvel Attila, 2015.


18 septembre 2015

C'est la rentrée ! #3 – Love is Power, ou quelque chose comme ça, A. Igoni Barrett


Love is Power - Igoni Barrett- Zulma - Lou Dev


« Dimié Abrakasa avait quatorze ans. De petites oreilles, le cou long, et les doigts lestes et graciles d'un pickpocket. Sa grand-mère disait qu'il avait la peau couleur bois de cam. Sa mère détestait ses yeux. » De ces phrases qu'on n'oublie pas, neuf nouvelles qui vous pénètrent et vous envoient au tapis, un bijou de traduction et une maquette hypnotique : c'est la rentrée chez Zulma.

Ici, c'est Lagos

A. Igoni Barrett ©Jerry Riley
A. Igoni Barrett nous propulse dans un Nigeria « ultra-contemporain », au centre d'une mégalopole grouillante de vie et contrastée à l'extrême, dont les neuf nouvelles du recueil tentent, comme autant de polaroids, de saisir la réalité : ici, c'est Lagos. Plus de vingt millions d'habitants, la plus grande agglomération du continent. La réputation d'une ville dangereuse. Célèbre pour sa scène musicale, son industrie cinématographique qui talonne Bollywood, et ses interminables go-slow. Au risque d'énoncer un poncif éculé, je ne peux pas m'empêcher d'évoquer le gouffre flagrant entre ce que les médias occidentaux nous montrent de l'Afrique et ce qu'écrivent les auteurs et journalistes africains contemporains. Pour parler de l'Afrique, montrez « une kalachnikov et des seins nus » ironise l'auteur kenyan Binyavanga Waikina... Mais dans Love is Power, pas de safari, ni de savane, ni de Boko Haram. Et c'est tant mieux.

Sous les coups de clavier de l'auteur défilent les bus climatisés, les cybercafés, les fraudes 419 (1), les smartphones, les séminaires sur le leadership et ces amis Facebook qui vous défriendent à la moindre incartade. Côtoyant cet univers technologique, cheminant entre les danfos jaunes qui slaloment sur les rues bondées, voilà Maa Bille dont les enfants sont dispersés à l'étranger, voilà des vendeurs de rues, des gosses qui font des paris, des jeunes femmes « au vernis couleur de Smarties » et aux postiches synthétiques, des vieilles aux pagnes en wax. Des exorciseurs issus de congrégations catholiques aux noms auréolés de flammes et de miracles, des chauffeurs qui écoutent Fela, des gamines qui dansent sur Shakira, des conférenciers qui zappent de 2pac à Kanye West. Un défilé de gens dans lesquels on pourrait reconnaître nos voisins de bus, si ce n'était la chaleur de l'air, si ce n'était la brutalité du réel et la violence du quotidien.


Love is Power ou quelque chose comme ça, A. Igoni Barret, éd. Zulma.
©Love is Power ou quelque chose comme ça, A. Igoni Barret, éd. Zulma.

Comme un uppercut au sternum

Si d'emblée l'on pénètre un monde qui nous paraît familier – une vieille veuve délaissée, un lycéen accro au web et à l'argent facile –, les nouvelles centrales tranchent brutalement, nous désarçonnent par leur violence sous-jacente qui explose soudainement au visage. Pas une des figures de cet éventail de statuts économiques et sociaux n'échappe à l'implacabilité d'un monde masculin dominateur et brutal face auquel les femmes sont impuissantes. Maris volages, tyrans domestiques, policiers corrompus et brutaux, femmes collectionnées comme des trophées, prostituées violées, locataires abusées... Une violence qui vous coupe le souffle comme un uppercut au sternum, qui pourrait tuer la fiction in utero, si écrire de la fiction n'était pas le job de l'auteur : « When I read of violence in the press (...), I don’t feel inspired to turn to fiction. That’s what I end up doing of course, because fiction is my escape as well as my job – and lucky for me I have a job that lets me express myself in any way I deem artistic. But at the moment of seeing or hearing or experiencing abuse, all I want to do is make it stop by any means. Which, more times than not, I am powerless to do. » (2) 

Artistique, assurément, l'écriture de A. Igoni Barrett l'est. Preuve en est la dernière nouvelle du recueil, une plongée dans les nuits kenyanes de Nairobi, de bars de nuit en nuits d'amours déchaînées, et qui clôt magistralement le recueil, nous laissant pantois. L'auteur paraît capable d'explorer toutes les facettes des relations humaines, jouant avec l'écart entre la conscience qu'un homme a de lui et l'image qu'il offre. De cet écart naissent autant de situations terribles (lisez la nouvelle éponyme du recueil et essayez de vous en remettre) que de gags atrocement drôles comme l'histoire de ce pauvre garçon originaire de la campagne, paralysé par son haleine fétide qui l'empêche de parler à ses compagnons d'infortune. Décalage, entre l'alcoolisme haineux d'une mère et la sollicitude de son fils. Décalage, toujours, entre la « jeune Mozambicaine de quinze ans – vierge, et disponible » et l'homme qui la crée derrière l'écran. Une exploration de la désynchronisation que l'on retrouve dans le premier roman de l'auteur, Blackass, comédie de mœurs parue cet été au Royaume-Uni et dont on attend avec impatience la traduction.

Plasticité de la langue et merveilles de la traduction

« We spell like the British, but the sound, the character of our English is not the same. My understanding of Nigerian English, its hidden meanings, and the playfulness of pidgin, is as essential to my writing as I would assume American English was important to the narrative of, say, David Foster Wallace. » (3) 

Dès la première nouvelle, on est frappé par la plasticité de l'écriture, par cette façon unique qu'a l'auteur de manier les registres et de sculpter la langue avec une sorte de férocité, de fureur, qui impressionne. Dans une interview donnée à Graywolf Press, A. Igoni Barrett parle de « playfulness », et l'alacrité de la langue est en effet véritablement centrale dans ce recueil marqué par la fluidité du passage de l'anglais au pidgin nigérian. Selon l'origine sociale du protagoniste ou celle de son locuteur, selon l'état de nerf, on glisse facilement de l'un à l'autre, et l'oralité, aussi réjouissante qu'impressionnante de réalisme, s'invite dans un texte par ailleurs rythmé et riche de détails. Dans une ville comme Lagos, où se côtoient 250 communautés qui parlent les 500 langues du pays, le pidgin est la lingua franca de la rue, celle que tout le monde comprend et dans laquelle tout le monde se salue, du vendeur du suya malam au business man. Le problème de ma bouche qui sent, seule nouvelle entièrement écrite dans ce broken english est un véritable exercice de style, et un défi pour le traducteur.

Love is Power ou quelque chose comme ça, A. Igoni Barret, éd. Zulma.
©Love is Power ou quelque chose comme ça, A. Igoni Barret, éd. Zulma.
Sika Fakambi avait déjà été récompensée en 2014 par deux prix de la traduction (le Prix Baudelaire de la SGDL et le Prix Laure Bataillon) pour sa traduction de Notre quelque part de Nii Ayikwei Parkes (anglais ghanéen) paru également chez Zulma. Avec Love is Power, ou quelque chose comme ça, elle nous offre une traduction remarquable et réussit avec talent à transposer sur le français l'accent nigérian, se servant de son expérience béninoise de la multiplicité que peut prendre une langue. « Adolescente, je m'émerveillais d'entendre dans la cour de mon collège-lycée, à Cotonou, toutes les formes que pouvait prendre le français dans nos bouches d'élèves venus d'un peu partout : métis aux origines diverses, jeunes “expats” français ou venus d'autre pays d'Europe, du Québec parfois, ou encore jeunes Béninois, Libanais, Syriens, Indiens... Je me souviens d'ailleurs que je m'amusais à écrire de petits textes dialogués pour essayer de capturer ces parlers “caméléons” que j'entendais autour de moi, dans la rue ou la cour de l'école, où le français populaire d'Abidjan était en vogue, mélangé au verlan qui nous arrivait des banlieues françaises et aux expressions directement calquées sur le fon de Cotonon... » (4) Pour vous faire une idée du travail accompli et de sa qualité, je vous invite d'ailleurs à comparer la première nouvelle à sa version originale en anglais, publiée ici (clic) par la revue Guernica

On ne peut que se réjouir que Laure Leroy, directrice de Zulma, ait été séduite par la traduction du premier chapitre de Notre quelque part envoyée par Sika Fakambi, et lui ait offert le projet de travailler sur le recueil d'A. Igoni Barrett. Il faut dire que Zulma ne cesse de chercher plus loin, plus profondément, des voix qu'on n'attendait pas, qui nous traversent et nous étonnent. Peu nombreuses sont les maisons d'édition qui publient encore des recueils de nouvelles, encore moins celles qui cumulent dans leur catalogue des œuvres traduites d'autant de langues que l'on ne croise pas assez souvent dans les rayons Littérature étrangère des librairies : persan, tamoul, malayalam, bengali, roumain, catalan, pour établir les prémices non exhaustives d'une liste qui s'agrandit. Pas étonnant, avec la diversité et la qualité de ces textes portés par les splendides maquettes de David Pearson, que Zulma ait en quelques années gagné le cœur des libraires et des lecteurs. 


(1) « La fraude 419 (aussi appelée scam 419, ou arnaque nigériane) est une escroquerie répandue sur Internet. La dénomination 4-1-9 vient du numéro de l'article du code nigérian sanctionnant ce type de fraude. »(Wikipédia)

(2) Interview de A. Igoni Barrett par le magasine littéraire Granta, à lire ici (clic)

(3) Une autre passionnante interview de l'auteur par l'éditeur Graywolf Press, à lire là (clic)

(4) Encore une interview, cette fois de Sika Fakambi dans Ouest-France (clic).


Love is Power, ou quelque chose comme ça d'A. Igoni Barrett est paru aux éditions Zulma et traduit par Sika Fakambi



10 septembre 2015

C'est la rentrée ! #2 L'envoûtant Sergent Gordon


 « La fourrure sentait le musc, la charogne et la brume. »

Les douze portes - George Makana Clark - Anne Carrière

Roman fascinant qui détone parmi les parutions étrangères de la rentrée, Les douze portes dans la maison du sergent Gordon fait indéniablement partie de ces livres qui impriment leur marque dans notre imaginaire.

Tout commence par un récit. Ou plutôt, par le récit d'une histoire, une histoire qui naît en enfer, dans les profondeurs de la terre, là où tous les corps ont la couleur du cuivre que l'on extrait et où le temps est aboli. Une histoire de guérilla le long d'un fleuve, une histoire qui évoque les images d'Apocalypse Now, les bombardements au napalm, les hélicoptères, les éclaireurs, les herbes hautes sur les rives boueuses. Une histoire de fantômes-conteurs, de vieil acajou et de carillons, de femmes qui puisent l'eau et d'une rivière Innommable.

« Mais parfois les fins vont et viennent à l'insu de l'histoire. »

Faut-il vraiment planter le décor ? Esquisser le synopsis ? L'on hésiterait, tant la toile est plus large que son cadre. Disons simplement que vers la fin des années 1960, la Rhodésie devient le Zimbabwe, au terme d'une guérilla menée contre un gouvernement minoritaire. Présentons un homme, le sergent Gordon, qui vient de mourir, et dont les épisodes de la vie vont nous être contés à l'envers, de l'enfer de la mine de cuivre au tout début, bien avant la naissance. 

Dans ce récit à l'envers, l'on ne cherche pas à savoir ce qui va advenir, mais plutôt à deviner ce qui a été. Pourtant, au-delà du point d'interrogation que dessine l'inévitable secret de la genèse, l'on se questionne surtout sur le pourquoi et le comment. Y a-t-il un sens dans cette chronologie inversée, y a-t-il un lien, un fil ? Tandis que le conteur remonte le temps vers les origines, le lecteur ne peut s'empêcher faire des allers-retours, de rebrousser chemin vers le présent, cherchant à valider les indices, tendant l'oreille vers les échos et guettant les réminiscences.

« Aux tremblements de terre se substitueraient d'incessantes frappes de roquettes qui fissureraient le kopje sacré, révélant les squelettes accroupis des ancêtres du village. »


J'ai d'abord pensé aux Douze portes comme à une sorte de Feu des origines à rebours. Mais, alors qu'Emmanuel Dongala traçait l'itinéraire reliant l'époque du mythe à celui des trains et du saxo de Coltrane, sous la plume de George Makana Clark les temps se mêlent, et le cycle se fond dans la ligne. Souvent, le narrateur rêve, et à son éveil l'on glisse avec lui. On se laisse emporter, envoûter, et l'on s'éloigne des images initiales, très loin du point de départ du récit. Il se dégage quelque chose d'atemporel de cette course d'un présent qui est le nôtre à un passé qui se révèle. 

Au cours des pages émergent des images récurrentes, qui ne sont pas les réponses évidentes que l'on cherche mais dans lesquelles réside le sens, peut-être, et la poésie, certainement. Des motifs brodés réapparaissent au fil de la trame, variations cousues chaque fois d'une façon différente, déformées par le regard du sergent Gordon qui rajeunit, un regard qui ne connaît pas encore le futur. Nous, nous savons, au tout du moins nous croyons savoir. 

« Depuis toujours, ces femmes réunifiaient la vallée grâce à leurs légendes. Sans elles pour faire le lien, les criquets nomades ne pondraient plus leurs œufs qui provoquaient l'arrivée des pluies, la rivière se tarirait et la vallée deviendrait une fournaise où les lieux sacrés se déformeraient, déconstruisant le monde. »

Entre ces infimes variations se déroule le récit, au bord duquel l'on ramasse les clés semées une à une presque innocemment par le conteur, dans un roman où rien ne l'est. Des clés dispersées, à la fois évidentes et dissimulées, dont on se saisit dans l'intention de revenir sur ses pas et de tourner les pages à l'envers, pensant que peut-être elles ouvrent l'une des douze portes de la maison du sergent Gordon. Car il y a bien sûr douze façons, et douze chapitres pour entrer dans l'histoire, pour en devenir à son tour le dépositaire – lorsqu'elle s'invite, lorsqu'elle se fait esprit qui sans égard pour la volonté du conteur prend possession de lui, lorsqu'elle se fait corps que le conteur essore et tente de dompter sans jamais la faire tout à fait sienne, puis lorsqu'elle se perd et se mélange avec celles qu'elle enfante.

« L'Alouette entama sa descente et les ampoules de Noël se révélèrent être des rangées de feux au sol. Bongi s'assit, jambes pendantes en dehors de l'hélicoptère, m'ignorant, feignant de lire L'Être et le Néant, ne daignant même pas lever la tête quand le pilote provoqua une violente embardée pour nous faire peur. Bongi tenait sa cigarette entre son index et son majeur, la paume sur la bouche, à la manière de Sartre sur la photo de la couverture. »

Si le style de George Makana Clark est riche des éléments du conte et fécondé par la tradition orale, il frappe par la précision très cinématographique des images évoquées. Le récit très réaliste est d'abord celui d'un quotidien violent – les mines, l'esclavage, le racisme, les enfants fauchés par les chauffeurs routiers, le massacre des nonnes, les hommes abattus à bout portant par l'armée – à l'intérieur duquel le poétique et le métaphysique viennent faire incursion. Une existence trop concrète et une réalité intangible se superposent mais ne s'entrechoquent pas, et le passage de scènes quasi palpables à des séquences aux échos mythologiques se fait avec un naturel qui trahit une formidable aptitude à jongler entre deux mondes juxtaposés dont l'un échappe souvent au regard de l'autre. 

Le surnaturel et le mystérieux jaillissent avec facilité dans le quotidien qui s'écarte un instant pour voir surgir des hordes de garçons à cheval qui massacrent les serpents de la vallée, un dieu des chasseurs d'hippopotames, des devins qui lisent dans le sang, une cohorte d'images dont on ne sait si elles sont tirées de la légende, du rêve ou du cauchemar et qui puisent aux mannes d'un imaginaire universel et collectif. L'on ne sait alors vers quels rivages littéraires l'on a été emmenés, de quelle rivière l'on a cherché la source. Cette aisance à nous envoûter perturbe et fascine, et l'on referme le livre en se demandant à quoi l'on vient d'être exposé. Dans notre esprit reposent, entre-tissées, les différentes facettes du réel et du passé. L'on se dit que l'on vient de terminer un très beau roman.

« Les garçons turbulents se réveillaient toujours à l'aube afin de parcourir la vallée à cheval, enfonçant leurs longs bâtons recourbés dans les herbes hautes, les trous des rongeurs, les amas de détritus. Ils dormaient aux écuries avec leur monture. Depuis la fenêtre du dortoir, je les voyais revenir de la chasse, torses nus, le visage maculé de sang, leur selle croulant sous les peaux scintillantes des serpents dont les yeux semblaient encore perçants. »

Les douze portes dans la maison du sergent Gordon, de George Makana Clark, est publié par les éditions Anne Carrière, et traduit par Cécile Chartres et Elisabeth Samama. 2015.