26 août 2015

C'est la rentrée ! #1 : Vite, trop vite, Phobe Gloeckner.


  « For all the girls, when they have grown. »


Vite, trop vite - Phoebe gloeckner - La Belle Colère

Après le diptyque Fun Home et C'est toi ma maman d'Alison Bechdel, j'ai le plaisir de vous présenter en avant-première un premier titre de la rentrée littéraire de cette année, lui aussi écrit par une Américaine qui, en une habile combinaison de l'écrit, de la bande dessinée et du dessin, interroge l'adolescence, la sexualité féminine et le rapport aux adultes. Sorti en 2002 aux Etats-Unis, Vite, trop vite de Phoebe Gloeckner paraîtra dans une traduction française pour la première fois le 03 septembre, aux éditions La Belle Colère. Cette fulgurante maison, portée par l'énergie du trio formé par Stephen Carrière, Dominique Bordes et Virginie Migeotte, unifie depuis début 2014 les forces des éditions Anne Carrière et Monsieur Toussaint Louverture pour publier « des romans pour adultes dont les héros sont des adolescents. »
« J'ai conscience de ma bonne fortune et ça m'incite à profiter à fond de mon corps. Je ne veux plus jamais rester à me tourner les pouces, sauf dans les cas où ça peut faire du bien à mon corps. Je veux continuer à bouger, à taper à la machine, à parler, à tout observer jusqu'au jour de ma mort. Je veux laisser une trace qui me reliera pour l'éternité au monde des vivants. »

San Francisco, 1976. Les hippies de Haight-Ashbury ont laissé la place à la faune de nuit de Polk Street, aux bars gays, aux projections du Rocky Horror Picture Show et au speed. Minnie Goetze, 15 ans, découvre l'écriture et la sexualité dans un même mouvement, couche avec le petit ami de sa mère – plus préoccupée par l'alcool et ses boyfriends que par sa fille – et rêve de devenir barmaid ou dessinatrice. Au premier abord, Vite, trop vite pourrait être simplement le journal intime d'une adolescente qui sèche les cours, consomme alcool, sexe et drogue avec la même fureur, aime les garçons et couche avec des hommes. Cela pourrait être ce genre de livres qu'on découvre au collège par le bouche-à-oreille et qu'on s'échange à la récré, comme un rite d'initiation et qui avec le recul s’avéraient à la fois décevant, faussement moralisateurs et bien éloignés de nos psychés adolescentes. En bref, tout sauf Vite, trop vite. Phoebe Gloeckner en une claque magistrale, nous renvoie à la face, avec précision et justesse, toute l'ambivalence de ces années charnières où s'emmêlent et se confrontent le monde de l'enfance et celui des adultes, où les expériences du nouveau et de l'interdit s’accélèrent, dépassent et percutent de plein fouet la découverte de soi qui ne va jamais assez vite.

« Il n'arrête pas de m'embrouiller, et à mon humble avis, ce qui sort de sa bouche n'est qu'un tissu de conneries. Chaque fois que je lui parle, je suis encore plus perdue, et même un peu vexée. Il ne se rend pas compte que j'ai l'habitude de communiquer comme le font les enfants, avec franchise. J'en suis presque encore une, tu sais. »

Vite, trop vite - Phoebe gloeckner - La Belle Colère
« J'en arrive à comprendre que si mon sentiment est celui d'une fin désespérément proche ma vie ne fait en réalité que commencer. »

Vite, trop vite est un livre puissant, tant par la force de son écriture que par celle de son trait qui appuie les caractères, souligne les formes et permet aux corps comme aux mots de s'affirmer avec une force de frappe qui marque durablement. Texte et image s'y mêlent, indissociables, et chacun laisse à tout de rôle la parole à l'autre pour exprimer ce qu'il ne peut dire. Là où l'écrit nous immerge dans l'intime, au cœur de la subjectivité et de la pensée de Minnie, la bande dessinée nous projette au cœur d'instantanés qui nous émancipent des questionnements de l'héroïne, découverte telle qu'elle apparaît vue de l'extérieur, mais nous immergent dans une réalité froide et distante qui tranche avec la richesse des émotions de la jeune fille. Cette richesse, cette complexité, déjà très présentes dans le journal à proprement parler, se révèlent d'une façon plus frappante encore dans les dessins réalisés par Minnie qui se glissent entre les pages.

« Ça me fout en l'air des fois, tu sais. Ça fout en l'air ma spontanéité, mon envie d'écrire sous l'impulsion du moment. Du coup, j'oublie les choses. Quand je ne peux pas me servir de la machine, j'utilise un crayon ou un stylo, mais ça ne marche pas pareil. Avec un crayon, je n'arrive pas à écrire aussi vite que mes pensées. Et du coup, comme je prends le temps, je me mets à penser à ma façon d'écrire, pas seulement à ce que j'écris. Et c'est là que ça merde. »

Une grande tristesse, beaucoup d'humour et de poésie, de l'espoir naissent sous les phrases qui se bousculent, au fil des revirements, des sautes d'humeur et de la confusion d'une Minnie qui sans cesse se perd dans l’ambiguïté de ses sentiments, entre attachement à l'enfance et volonté d'émancipation. Cherchant ses mots autant qu'elle-même, elle apostrophe et tutoie le lecteur, change brusquement de ton pour s'adresser des lettres réconfortantes, en rédige pour se soulager d'autres qu'elle n'enverra pas, tente de créer la distance qui lui manque en parlant d'elle à la troisième personne. L'on sort de Vite, trop vite marqué par l'alternance entre des passages si caractéristiques de la jeunesse, frais, rêveurs, souvent poétiques, et le sexe cru, brut, à la fois central et pourtant semblant dénué d'émotions, la vulgarité presque violente des termes sexuels répétés parfois sur toute une ligne comme un mantra, comme un besoin d'affirmer le plus fort possible que l'expérience du corps des autres ou l'usage de son corps par les autres, permet de se l'approprier, de le faire sien et de se prouver à elle-même son existence, sa réalité en tant que femme, son identité en tant que personne en devenir.

« J'ai des dons artistiques.
Je dessine très bien.
Je joue très bien sur scène.
J'aimerais bien que quelqu'un porte un regard neutre sur moi. »

Ce très beau portrait du feu ardent, de l'incompréhension du monde qui l'entoure, et de la quête désespérée de l'amour qui habitent une adolescente cherchant à explorer son moi et son corps, est complètement sublimé par le regard atypique porté par Minnie sur son univers, par sa singularité qui s'exprime dans une démarche artistique personnelle qui commence à s'affirmer. Le sentiment d'être à part, d'être différente, par ailleurs souvent commun aux adolescents, ne crée pas chez la jeune fille une volonté de devenir comme les autres. Au contraire, il engendre un refus des conventions, une colère contre la superficialité des rapports entre des êtres gouvernés par leurs désirs et leurs faux besoins matériels et met en exergue la médiocrité des adultes, tous plus minables les uns que les autres.

« Selon toi, écrire ce journal peut-il ou ne peut-il pas être considéré comme une forme de créativité ? (Parce que clairement, tu es en train de lire ce que j'écris.) »

Plus qu'une consigne des faits, le journal de Minnie devient ainsi le lieu de l'exercice d'une écriture à laquelle elle porte un intérêt croissant en parallèle de sa découverte de l'univers des comics underground et de sa fascination pour Aline Kominsky dont elle s'exerce à imiter le style, tout en aspirant à trouver le sien. De la rencontre avec un éditeur qui lui conseille d'apprendre à absolument tout dessiner dans les moindres détails à celle de Robert Crumb – élément autobiographique qui a fortement influencé l'auteur – l'on voit se dessiner le parcours d'une artiste en puissance, qui n'aura de cesse de questionner le monde et d'en faire une satire féroce et juste. C'est, à mon sens, la naissance de cette artiste qui donne sa force réelle, sa singularité et sa beauté de Vite, trop vite, et qui en fait un livre essentiel de cette rentrée et que je vous recommande de vive voix.

Vite, trop vite - Phoebe gloeckner - La Belle Colère
« J'ai quitté l'hôpital en ayant l'impression d'être le cœur d'un océan, profond et calme. Des particules brillantes (où étaient-ce des atomes de poissons morts ?) tombent lentement depuis la surface. La lumière du soleil les éclaire de moins en moins, jusqu'à ne plus les éclairer du tout. Longtemps après, ils se posent au fond, dix kilomètres plus bas. L'eau est dense, dense. Noire. »


Vite, trop vite de Phoebe Gloeckner est édité par La Belle Colère, et traduit par Antoine Cazé. 2015.

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21 août 2015

Mes petites salades #5 : Virginia, le temps des récoltes.




Le temps des récoltes.


Au jardin retrouvé, les mois ont filé. Le corps affairé s'est reposé. Après le jaillissement vernal, la prodigalité estivale. Le temps des récoltes. La satisfaction de se sustenter, jour après jour, des légumes du potager. Découverte de variétés anciennes et préservées, semées à l'aveugle au printemps. Des mots nouveaux, qui nourrissent l'esprit et le corps, s'apprivoisent, jusqu'à l'évidence. Arroche rouge, tomate rose de Berne, poirée verte. Blondes paresseuses, frisées de Louviers. Carottes Touchon et navets des Vertus Marteaux.






Chaque soir, un couteau affûté à la main, s'installe le rituel de la cueillette. Il faut tout découvrir, tout apprendre. Savoir laisser les plantes prendre de la vigueur, ne pas les couper entièrement, mais feuille après feuille, composer par touches de couleurs et de goûts des plats variés et nouveaux. Comme les jeunes filles, les plantes montent en graines, libres et fleuries. Avec délicatesse, couper, sécher, recueillir : dans la pensée du printemps prochain, si loin pourtant.






Là, assise au milieu des fleurs, un cahier à la main, je me dis que Paris s'éloigne. Tout prend sens. Mes pensées, à chaque sortie, s'attardent sur la même allée séparant deux carrés potagers. Au premier regard, voici un capharnaüm vert, plantes canailles qui s'enhardissent et sortent du cadre, forêt miniature d'un vert tavelé de pourpre et d'orange, surplombé de touches bleues. En vérité, cette luxuriance est parfaitement pensée. Surgie de la terre nue au début de l'été, elle abonde vers le ciel. Seule la réalité de sa beauté, peut-être, est imprévue. Le trèfle incarnat et la luzerne dépassent les planches et étirent leurs feuilles trilobées en un effort trompeur qui tend vers le ciel, mais leur action réside sous la terre, dans leurs racines qui aèrent le sol et le nourrissent de leurs mycorhizes. Feuilles rondes dressées en ombrelles au-dessus du trèfle, fleurs rouges et oranges au goût poivré, les capucines égaient l'œil, et attirent les pucerons qui s'éloignent alors des cultures. Surplombant l'allée, une touffe de lavande embaume l'air, séduit les insectes pollinisateurs, et repousse la horde de champignons qui attaquent le rosier. Orchestration. Mise en scène. Théâtre de la nature. Le cahier toujours à la main, je regarde au lieu d'écrire. J'apprends à voir. Les mots naîtront plus tard.



Virginia.


« Je me demande souvent si, en vivant à la campagne, je trouverais cela aussi agréable que ce qu'en disent ces écrivains rustiques. “J'adore la campagne, surtout dans les livres.” Je n'arrive absolument pas à me faire à l'idée du bonheur et de la simplicité d'une vie campagnarde. Ce sont là néanmoins des spéculations qui sont le fruit d'un raisonnement froid, émanant d'une critique londonienne. Je suis, à l'heure qu'il est (l'émotion est fugitive, je le sais, c'est pourquoi il me faut en faire la chronique) sous le charme de la vie à la campagne ; je crois qu'une année ou deux au milieu de ces jardins et de ces champs de verdure auraient un effet adoucissant et apaisant sur la personnalité en la simplifiant en une sorte de Gilbert White, le vieux gentleman, ou de vieille Miss Matty, qui, jusqu'à présent, n'avaient de vie pour moi que sous la couverture des livres. Je prendrais des notes sur le temps qu'il fait, et me reporterais à mon journal des années précédentes pour en comparer les informations – Je dirais la façon dont j'ai “dépoté” certaines plantes et je consignerais l'état de mes rosiers. J'aurais peut-être aperçu une hirondelle volant vers d'autres climats ou surpris un martinet amorphe s'apprêtant vraisemblablement à hiverner. Je développerais mes propres théories sur les migrations et l'hibernation. Hélas, la jeune cockney que je suis ne dispose d'aucune base solide en la matière ? Je ne peux qu'exprimer grossièrement des moments d'extase sur le ciel et les champs ; qui peut-être garderont à mes yeux, avec de la chance, un peu de leur beauté grâce à mes mots maladroits. » 

Virginia Woolf, Journal d'adolescence (1897-1909), trad. (anglais) Marie-Ange Dutartre, coll. La Cosmopolite, éd. Stock, 2008.




17 août 2015

Alison Bechdel, lectures du moi.



Alison Bechdel - Fun Home - C'est toi ma maman - Denoël

Sortis respectivement en 2013 et en 2014 chez Denoël Graphic, Fun Home (une tragi-comédie familiale) et C'est toi ma maman (un drame comique), d'Alison Bechdel composent un diptyque particulièrement riche, complexe et passionnant. Dédiés à la relation de l'auteur à son père, puis à sa mère, ces deux romans graphiques sont le lieu d'une exploration de l'intime : celui de la narratrice, celui – imaginé, deviné – de ses parents et, certainement, celui du lecteur. En effet, rarement lecture ne renvoie autant à soi-même, la voix d'Alison Bechdel, pourtant incroyablement unique et singulière, se faisant écho et miroir de l'universelle et délicate problématique des relations parents-enfants. Sans concessions à elle-même, l'auteur examine à travers ses père et mère le récit de sa propre construction, prenant pour point de départ la découverte, peu après son propre coming-out, de l'homosexualité cachée de son père et le suicide de celui-ci quelques mois plus tard.

Dès Fun Home, le fil encore relativement linéaire de la narration s'enrichit des références littéraires dont Alison Bechdel se nourrit depuis l'enfance, et qui envahissent les échanges avec ses parents, intellectuels, fervents lecteurs, enseignant la littérature anglaise dans leur petite ville des Appalaches. Tel un doublage qui s'intercale au-dessus des images et dialogues de l'enfance et de l'adolescence, une voix off s'immisce, retrace et analyse un quotidien qu'elle entre-tisse avec les livres qui jalonnent les vies dépeintes. C'est ainsi que le mythe de Dédale et Icare, La Mort heureuse, Gatsby le Magnifique, Ulysse, La Recherche ou encore Henry James et Colette se mêlent à l'écheveau du récit, pour le plus grand plaisir du lecteur averti. 

Alison Bechdel - Fun Home - Denoël - Extrait
Fun Home, Alison Bechdel, Denoël Graphic.

Qu'il se manifeste dans la retranscription d'extraits de livres ou de lettres personnelles, ou tout simplement dans les cartouches, on assiste ici à une véritable incursion de l'écrit dans le dessin, à une prédominance de la pensée intérieure sur le dialogue. Dans C'est toi ma maman, cette intertextualité et cette superposition des voix, des images et des temps de la narration s'intensifient, menant à un véritable enchevêtrement du récit dont il faut démêler les fils. Le roman graphique, sous nos yeux, se complexifie, s'enrichit, dépassant ses limites de papier pour s'immiscer dans notre esprit et s'y fixer. Subtile, fort, infiniment intime, il crée en nous un bouleversement sublime, perturbant mais lumineux, alors que l'histoire familiale d'Alison Bechdel prend une dimension plurielle, lorsque s'y superposent ses rêves, ses séances de psychanalyses et, cette fois, non plus les lectures de son père mais les siennes.
Alison Bechdel - C'est toi ma maman - Denoël - Extrait
C'est toi ma maman, Alison Bechdel, Denoël Graphic.

A une véritable obsession pour le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott – l'on découvre que le livre naît d'une étude sur lui – se conjugue un récit analytique de la construction quasi palimpseste du roman qui se fait sous nos yeux, au fur et à mesure que son auteur se livre, se découvre, écrit, réécrit, construit et déconstruit les images qu'elle aligne. L'on vogue cette fois de Freud à Winnicott, de Winnicott à Alice Miller, des lectures de la mère, retraitée et actrice superbe, à celle de la fille, dessinatrice névrosée de strips lesbiens. Chacune évitant, peut-être inconsciemment, les livres de l'autre. Sylvia Plath pour la mère, Adrienne Rich et Virginia Woolf pour la fille. Ah ! Virginia Woolf ! L'incroyable – la tardive – découverte de Virginia Woolf sous les doigts d'Alison Bechdel ! On juge toujours trop tardive la découverte d'un auteur quand elle est aussi saisissante que l'a été la mienne, cet été, de Virginia Woolf.  

Mais ma monomanie estivale n'est pas ici le sujet, et de Fun Home et C'est toi ma maman, il y aurait beaucoup encore à dire, à analyser, à creuser. Il reste toujours de nombreuses pistes à explorer, d'autres livres vers lesquels renvoyer et des chemins sur lesquels s'éloigner. Au-delà des thèmes évidents et fouillés de la révolution des genres et de l'homosexualité, du féminisme, du triangle père-mère-fille, de la psychanalyse, du statut d'artiste, de la littérature, se dégage l'idée d'un singulier, qui touche, interroge, perturbe la tranquillité de nos eaux et imprime durablement ses ondes sur les rivages de nos cerveaux. Voici une lecture qui marque, qui ébranle. Qui impressionne. Trop d’adjectifs risqueraient de l'enclore, de réduire sa portée. Alors, émus encore d'avoir rencontré derrière les images un autre être, laissons au personnage de la mère le dernier mot, le plus juste pour décrire l’œuvre d'Alison Bechdel. « C'est... c'est un métalivre. »

Je vous retrouve très prochainement à l'occasion de la sortie fin août de Vite, trop vite de Phoebe Gloeckner aux éditions La Belle Colère, pour une chronique (ici) qui explorera ce radicalement autre roman graphique, écrit lui aussi par une femme qui interroge et explore en un feu ardent l'intimité de son héroïne.


Fun Home et C'est toi ma maman de Alison Bechdel sont édités par Denoël et traduits par Lili Sztajn.