26 mars 2015

Mes petites salades #3 – Le grand désordre de printemps.


Lou Dev - Tous droits réservés - Privevères et cassiflore
Primevères et cassiflore.

« C’était le grand désordre de printemps. Les forêts de sapins faisaient des nuages à pleins arbres. Les clairières fumaient comme des tas de cendres. La vapeur montait à travers les palmes des feuillages ; elle émergeait de la forêt comme la fumée d’un feu de campement. Elle se balançait et, au-dessous de la forêt, mille fumées pareilles se balançaient comme mille feux de campement, comme si tous les nomades du monde campaient dans les bois. C’était seulement le printemps qui sortait de la terre.
(...)Les pâturages charrués de sources nouvelles chantaient une sourde chanson de velours, les arbres hauts craquaient d’un côté et de l’autre comme des mâts de navire. (…) Les branches encore sans feuilles étincelaient de mille petites flammes d’argent et, sous chaque flamme, dans la goutte d’eau brillante, les bourgeons neufs se gonflaient. Une épaisse odeur de sève et d’écorce fumait un moment dans l’air immobile. Le piétinement de la pluie passée descendait vers les fonds. La pluie nouvelle venait à travers les sapins, la bise retombait de tout son poids, les taches noires de la pluie et du soleil marchaient dans tout le pays sous une frondaison d’arcs-en-ciel. »

Jean Giono, Le chant du monde, Gallimard, 1934.


Cinq jours à Paris, entre Salon du Livre, rencontres et retrouvailles, cinq jours ont suffit à l'explosion du printemps dans le jardin laissé timide et regagné florissant. Le tapis de perce-neige, vives tâches blanches hivernales, laisse place aux grappes de primevères, le rose et le jaune pâle s'éparpillent entre les massifs, au creux des chemins, à l'ombre des arbustes qui commencent à fleurir. Déjà, avant le départ, surgissaient les crocus anarchiques esséminés au milieu de l'herbe, triangles violet et safran, jonchés sur de fines tiges aux feuilles claires.

Lou Dev - Tous droits réservés - Perce-neige
Perce-neige.

Lou Dev - Tous droits réservés - Perce-neige
Perce-neige.

Lou Dev - Tous droits réservés - Primevères et érable
Primevères au pied de l'érable.
Lou Dev - Tous droits réservés - Crocus
Crocus.
Lou Dev - Tous droits réservés - Crocus
Crocus.
Dans le potager en carrés, deux batavias seulement ont résisté aux froids de janvier, en plus des aulx, oignons et fraisiers mais voici qu'arrivent les jeunes pousses, pois le long des treilles, radis, roquette, et courges en pagailles.

Lou Dev - Tous droits réservés - Salade batavia
Batavia.
Lou Dev - Tous droits réservés - Salade batavia
Batavia.
Lou Dev - Tous droits réservés - Salade roquette
Semis de roquette.
Lou Dev - Tous droits réservés - Epinards
Semis d'épinards.
Lou Dev - Tous droits réservés - Courge pomme d'or
Semis de courge.
Lou Dev - Tous droits réservés - Pois mange-tout
Pois mange-tout au pied de la treille.

Au pied du tas de bois, le jaune d'or des jonquilles resplendit depuis plusieurs semaines, illuminant les prémices du printemps. Depuis notre retour du Paris, il est rejoint par les rose et bleu des jacinthes qui s'épanouissent en grappes, bulbes soigneusement plantés à l'automne, presque oubliés pendant hiver, surprises colorées.

Lou Dev - Tous droits réservés - Jonquilles
Jonquilles.
Lou Dev - Tous droits réservés - Jonquilles
Jonquilles.
Lou Dev - Tous droits réservés - Jacinthes
Jacinthes.


Mon appareil photo a d'envie de sortir, j'ai une pile de livre à dévorer, et autant de chroniques à rédiger, c'est le printemps, et je vous retrouve très vite !

18 mars 2015

Palmiro, Luigi di Ruscio.

Cette chronique vous est présentée dans le cadre de l'opération La Voie des indés organisée par Libly, la bibliothèque communautaire, qui propose une exploration de l'édition indépendante selon le principe un livre, une chronique. Merci aux éditions Anacharsis et pour l'envoi de Palmiro !

Après l'Alabama des années 30, voici une folle immersion dans l'Italie d'après-guerre empêtrée dans la naissance de la République et l’opposition quasi proverbiale entre la Démocratie Chrétienne qui règne en maître et le Parti Communiste Italien, une fresque vivante et exubérante peinte par l'étonnant Luigi Di Ruscio. Fils de maçon, né en 1930 dans ces Marches italiennes, sans le sou et sans travail, émigré plus tard à Oslo où il fut ouvrier du métal, Luigi di Ruscio croque avec vigueur le portrait d'une étourdissante galerie de personnages qui composent la section Palmiro, cellule locale du PCI, baptisée d'après Palmiro Togliatti, un héros communiste et membre fondateur du Parti.

Palmiro - Luigi Di Ruscio - Anacharsis La place du village.

« Je croisais La Rouille et je lui demandais : “Pourquoi on t'appelle La Rouille alors que tu es noir comme un corbeau ?” Il me répondait que tout ça c'était des bouffonnades, que le seul truc sérieux c'était la révolution, et le soir on allait jouer au rami chez le marchand d'or en gros. »
On les voit presque, ces hommes qui se réunissent au bistrot autour d'une partie de carte ou de billards, on les entend ces discussions animées qu'on imagine arrosées du goût fort et sucré du caffè corretto a grappa. La vie danse entre les distributions de tracts, le collage d'affiche, les réunions de la section, les petites arnaques, les promenades en vélo pour faire des photos. Les femmes sont belles, et le le « soussigné » va les voir au bordel, fait l'amour au théâtre, au cinéma et dans les champs, même si « faut dire c'est pas commode de faire l'amour sous la pluie ou dans la neige, quoique si l'amour est vraiment très grand et très romantique, c'est tout à fait possible, même par dix degrés en-dessous de zéro. » On se laisse séduire par elles aux bals populaires ou on les rencontre sur la place du village, cette place sur laquelle gravitent toujours les mêmes groupes étanches les uns aux autres, les sympathisants haut en couleurs et ceux qui sont moins sympathiques.
 
Il y a La Rouille, l'ancien résistant qui faisait l'estafette en se faisant passer pour cocu, Tiffon le coiffeur nain – mon favori – qui attend le grand soir de la Révolution en annotant La Théorie de l'insurrection d'Emilio Lussu, Catarina la seule femme de la section, le donneur de sang, Loccace pour qui tout est grave et qui n'enlève pas son béret, Margi qui ne veut pas parler, Sanclaro qui entasse les livres et cherche la jonction entre les faits et les pages, l'entraîneur de foot, l'illettré qui lit le journal et le poète autodidacte qui saisit ses lecteurs par le colbac. « Il y a des philosophes jamais sympathisants, des mathématiciens dilettantes jamais sympathisants, et des inventeurs anarchistes. » Luigi Di Ruscio nous remémore la guerre qui n'est pas loin derrière, les espions, les fascistes, les Allemands, et puis la libération un jour « lumineux ». La résistance a son lot d'histoires que l'on se raconte et qui m'ont rappelé celles de mes grands-pères, les petits et hauts faits qui sont devenus boutades, quand bien même ça impressionne. Évidemment, il y aussi la grand-mère, sa maison inoubliable, et sa recette pour chasser les esprits qu'elle ne livrera que sur son lit de mort. « T'en fais pas mémé, je m'en occupe des esprits. »

Le théâtre de l'Italie.

« Quand ils retirent leurs lunettes c'est comme s'ils levaient un rideau de fer : ils sont blancs comme des cadavres et racontent toujours dans les réunions qu'ils nous transmettent les salutations du parti. Et ça transmet les salutations d'un pari qui va finir à l'arrière-garde de tout si ça continue comme ça. Le culte de Staline je veux bien, mais on peut quand même pas reporter le culte sur cette armada de dirigeants avec ou sans lunettes, parce que ça serait une belle saloperie contre-révolutionnaire ! Il faut détruire la fossilisation bureaucratique du parti, si la fossilisation bureaucratique a pris le pouvoir partout il faut tout casser, avec la révolution on cassera tout, l'état bourgeois comme la fossilisation du parti, tout doit être détruit ! »
Palmiro - Luigi Di Ruscio - Anacharsis - Lou Dev
D'un côté de la place, un Parti bien immobile, engoncé dans sa bureaucratie et tenu en laisse par des fonctionnaires dirigeants qui aiment les plaintes de la jeunesse quand elles sont joliment tournées, et surtout bien cadrées. En face, l'Italie bien-pensante et dévote, la Démocratie Chrétienne et sa legge truffa, les bonnes familles et leur hypocrisie à hurler, qui « préfèrent les belles vierges Renaissance bien tranquilles » et méprisent ouvertement les jeunes filles déshonorées envoyées sur le trottoir par leurs fils qui les ont dépucelées quand elles étaient domestiques. Luigi Di Ruscio ne ravale pas sa colère, clame son amour de toutes les jolies femmes, et se moque des curés qui excommunient les communistes mais bénissent leurs maisons, pierres innocentes. D'ailleurs, ces hommes de dieux sont les premiers à accourir pour les enterrements, mieux vaut une onction in extremis qu'un cercueil recouvert d'un drapeau rouge, souvent la mère et les sœurs préfèrent.

Sans oublier le fascisme et le souvenir omniprésent des cafards noirs honnis de tous, que les Italiens viennent à peine de voir « sombrer dans le néant où il restera à jamais, indépendamment des conneries que la classe dirigeante continuera à perpétrer, à moins qu'il ne soit miraculeusement ressuscité par les Etats-Unis d'Amérique devenus spécialistes en résurrection et instauration de gouvernements improbables et monstrueux, encore plus répugnants que l'état fasciste. » Pas le droit de rigoler, avec le fascisme. Encore moins de comparer les funérailles du grand cumulateur de mandat local avec les immenses parades mussoliniennes, sous peine de se faire arrêter. Pourtant, l'imitation du Duce par Testolini est hilarante mais « le fait est qu'on rit toujours trop tard, si le peuple italien avait ri à se faire péter les côtes quand Mussolini faisait ces discours à la con il se serait épargné la catastrophe de la Seconde Guerre Mondiale. »

"Tant que je peux écrire je vivrai."

« Il fallait absolument lire au plus vite l'article de fond de L'Unità, savoir immédiatement quelle était la ligne politique du parti pour caler mathématiquement le travail politique de la journée. »
L'antagonisme entre Démocratie Chrétienne et Parti Communiste forme une toile de fond certes colorée, mais de laquelle Luigi di Ruscio se détache singulièrement, le ton un peu moqueur et toujours prêt à défourailler l'ironie. Ils semblent bien comiques, finalement, ces partisans qui se réunissent et se divisent sans fin autour journal. Ce n'est pas comme ça qu'on la fera, la Révolution, et d'ailleurs on l'attend toujours. Luigi se gausse un peu. Lui le poète, l'amoureux, est peut-être plus libre qu'eux. Ils le savent, ceux de ses camarades qui lui imposent une séance d'autocritique à cause de ses poésies jugées trop « populistes, anarchistes et individualistes »
« Personnellement j'ai été critiqué parce que je jure comme un charretier, que je parle fort et qu'au café je m'obstine à soutenir des causes absurdes comme de raconter que Gina Lollobrigida n'a rien dans le ciboulot, et c'était comme si je calomniais Notre-Dame des pleurs. On a le droit de calomnier Notre-Dame des grâces qui malgré son nom n'accorde jamais la moindre grâce, mais pas Notre-Dame des pleurs qui elle fait plein de grâces, et sans faire de distinctions, parce qu'elle au moins elle est pas anticommuniste, la preuve son dernier miracle c'est d'avoir trouvé un boulot à un camarade sans qu'il soit obligé de renier sa foi. »
Si l’écrivain aime faire l'amour au moins autant que débattre de politique, il lit beaucoup et découpe méticuleusement les pages les plus belles. Sa révolte s'exprime dans une langue vivante, orale, et son écriture se balance de l’exubérance à la poésie. Quel choc que ces pages centrales, quelle beauté dans ce long réquisitoire glissé entre deux anecdotes ! Luigi Di Ruscio se lance corps perdu dans une véritable charge poétique et bouleverse par sa prose, sa profession de foi, sa volonté d'écrire sur l'usine, contre l'usine, d'écrire « l'ignominie de l'usine » et la lutte des classes impossible car personne ne veut la laisser faire, « quand leur grand dieu monétaire est dévalué les classes moyennes ne croient plus en rien, même pas en la Vierge, la religion est totalement impensable si le dieu monétaire ne réévalue pas. »

Moins catholique que le Pape, il est plus communiste que les communistes et s'éloigne au large de Staline, tyran et dieu vivant. « Evidemment, c'est sûr qu'à force d'aller à gauche on finit par se retrouver à droite, parce que la politique est ronde elle aussi, et il doit y avoir un point où la confusion doit être terrible, indescriptible, même pour le grand Dante Alighieri qui a pourtant magnifiquement décrit tout le bordel du monde. » Luigi Di Ruscio flirte avec l'anarchie, la belle et libre anarchie, et rêve de s'enfuir, songe à l'écrit et nous transporte par ses élans. Et je le crois quand il nous dit : « partout vous trouverez ma poésie invisible. »



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Palmiro, Luigi di Ruscio, éd. Anacharsis, trad. Muriel Morelli, 2015.


11 mars 2015

Une saison de coton, James Agee.



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Il faut que je vous parle d'Une saison de coton. Il faut que vous sachiez que ce livre existe, et il faut que vous le lisiez. Je l'ai découvert il y a deux semaines grâce à un article de Dominique Conil dans Mediapart, et je me le suis procuré dès que j'en ai eu l'occasion à la Librairie Greenwich de Rennes que j'affectionne pour la qualité de son fonds et de ses conseils. Cette lecture a été une vraie claque, il n'y a pas d'autres mots.

Il s'agit de la première édition d'Une saison de coton : trois familles de métayers de James Agee, illustré par les photographies de Walker Evans, depuis sa rédaction en 1936. Reportage de commande pour le magazine Fortune, ce court texte est à l'origine du fameux Louons maintenant les grands hommes des mêmes auteur et photographe, livre culte sur les 8 millions de métayers de la Cotton Belt américaine, paru en France chez Terre Humaine et dont j'avoue avoir ignoré jusqu'ici l'existence. Refusé par Fortune, le manuscrit de l'article d'origine n'est réapparu qu'en 2013, sous cette forme brute, dense, et terriblement belle traduite l'automne dernier par les éditions Christian Bourgois.

Une vision du journalisme et de la société. 

« La lente et régulière destruction est chose plus
facile à voir chez une femme presque belle 
»
« (…) si la vie d'un métayer est aussi terrible que la description qui a pu en être faite – et elle est pire –, la violence révélera son visage maléfique de manière moins frappante, essentielle et complète dans les épreuves de ceux qui sont les plus maltraités que dans ce goutte-à-goutte régulier de détails quotidiens qui oblitère les vies mêmes de ceux qui sont relativement “bien” traités ».

De son séjour de quelques semaines en Alabama chez trois familles de métayers du coton, James Agee nous livre autant un récit saisissant du quotidien de ces familles dont la pauvreté est extrême qu'une vision du journalisme, presque une profession de foi, en affirmant son refus de donner dans le scandale ou le voyeurisme, en ne relatant pas son expérience intime parmi ces hommes et ces femmes pour au contraire laisser une place grandiose aux faits. Sa description simple, quasi photographique de l'univers des familles Field, Burrough et Tingle parle d'elle-même, s'épargne de longs discours engagés ou dénonciateurs, laissant l'accumulation impitoyables des détails s'exprimer sans faire de concession au pathos.

Cette peinture méthodique, minutieuse des conditions de vie des métayers blancs, par son objectivité et son réalisme cru, suscite chez le lecteur l'indignation qui sous-tend de façon si consciente l'écriture, et qui est sous-jacente dans le regard porté par le journaliste. Loin d'être un observateur neutre, Agee laisse transparaître sa révolte et sa colère par l'orchestration éminemment rationnelle de sa description, traitant de façon systématique tous les besoins vitaux de ceux dont il parle (l'abri, la nourriture, les vêtements, l'éducation, les loisirs, etc.), et par la puissance de son écriture poétique.
« Une civilisation qui pour quelque raison que ce soit porte préjudice à une vie humaine, ou une civilisation qui ne peut exister qu'en portant préjudice à la vie humaine, ne mérite ni ce nom ni de perdurer. Et un être dont la vie se nourrit du préjudice imposé aux autres, et qui préfère que cela continue ainsi, n'est humain que par définition, ayant beaucoup plus en commun avec la punaise de lit, le ver solitaire, le cancer et les charognards des mers. »

L'on pense évidemment à Jack London et au Peuple d'en bas, sa plongée une trentaine d'années plus tôt au cœur de l'East End londonien qu'il surnommera l’Abîme. Il y a bien sûr loin entre London et Agee, ce premier étant plus proche du journalisme gonzo que de la distance sensible prise dans Une saison de coton. Pourtant, face à ce que Agee dénonce comme un « terrorisme » indirect des propriétaires et une société qui est un « mélange vertigineux de féodalisme et de capitalisme tardif », on retrouve chez l'un comme chez l'autre la même amertume, la même rancœur envers la civilisation. « La civilisation a centuplé le pouvoir de production de l'humanité et, par suite d'une mauvaise gestion, les civilisés vivent plus mal que des bêtes, ont moins à manger et sont moins bien protégés de la rigueur des éléments que le sauvage inuit, dans un climat bien plus rigoureux », conclut Jack London en 1902, déjà.

Une saison de coton - James Agee Walker Evans - Elizabeth Tingle

« C'est un repas très important, surtout pour Floyd qui doit gravir la pente particulièrement rude du matin, un matin qui dure huit heures. Il y a toujours du café : noir comme du charbon, grossier, amer, limoneux, brûlant. »

De tous les aspects du quotidien abordés, celui de la nourriture est l'un des plus frappants. Lorsqu'il évoque le sujet de la malnutrition, de l'absence totale de variété dans les repas composés de gras de porc et de maïs pour l'essentiel, James Agee procède à un inventaire impitoyable des mets ingérés, puis à une prise à partie du lecteur sommé d'imaginer les effets dévastateurs pour la santé d'une telle invariable récurrence, jour après jour, des mêmes repas pauvres et gras. Il nous démontre à quel point, pris un par un, tous les éléments de ces vies ne sont pas aussi violents ou horribles que l'on pourrait le croire a priori. L'ignominie réside dans leur inéluctabilité, leur répétition monotone, dans l'horizon bouché et le cercle vicieux. Ce constat méthodique de l’inexorabilité d'une multitude de moindres maux est une véritable chape de plomb qui tombe sur le lecteur comme pour mieux le confronter sans intermédiaire à la dureté de ce Sud.

La déshumanisation.

« Le bois de pin, son grain poli par la tempête, grisé par la tempête, paraît à l’œil aussi acéré qu'une lame de rasoir, et plus beau encore que de la soie moirée ; une réalité que ne voient pas ceux dont les pieds nus balayent ses sols et dont les corps vivent leur vie parmi les fragiles cartes qu'il dresse contre les excès du temps et dont il emprisonne les vies. »

Cette implacabilité frappe d'autant plus fort que la plume d'Agee est poétique et que sa sensibilité s'exprime dans un lyrisme puissant qui trouve sa place dans les portraits des hommes, femmes et enfants, dans la peinture de leurs maisons ou des champs de coton. La beauté de l'écriture rend presque insupportable la misère décrite et, par contraste, réverbère de manière plus saisissante encore ces vies écrasées par le travail, la pauvreté et la chaleur. La douce mélopée des voies basses et graves entrecoupées de silence, au creux de la main l'éclosion douce des fleurs de coton dont s'écoule le labeur physique dans les champs, quand l'on sent que « ça s'affaisse, que ça rompt, que ça casse », s'imprègnent en nous au fur et à mesure des pages, nous entraînent sans rémission dans un univers fermé, replié sur lui-même. Agee sait nous envelopper de moiteur, nous emmener avec lui dans « le silence du repos sépulcral, dans la profondeur abyssale de la nuit rurale, des gens qui travaillent. » Parfois, comme à nos dépens, il se fait caustique, ironique, et sa description de Moundville, localité la plus proche est en soi un petit chef-d’œuvre. Grinçante, juste, naturelle, elle révèle parmi d'autres dans le livre le talent d'un grand auteur américain qui parvient en quelques lignes à peine à planter un décor et une ambiance, comme il esquisse en deux mots un portrait frappant, gravant au burin l'empreinte des mots sur les photographies de Walker Evans.
« Charles a quatre ans. S'il avait du génie il aurait de la chance, car son terreau psychologique est riche en douleur fertilisante. Comme il semble probable qu'il soit d'une intelligence en dessous de la moyenne, sa situation est simplement pitoyable ».
« Comme beaucoup de gens qui ne savent ni lire
ni écrire, il manie les mots avec une économie
et une beauté maladroites,comme s'il s’agissait
d'animaux de trait labourant une vaste terre difficile 
»

L'on ressort d'Une saison de coton empreint d'un constat terrible, atroce, qui est celui de la déshumanisation d'une population. L'indigence et l'ignorance de ces gens peu ou mal scolarisés, l'éloignement de leur ferme, les astreignent à l'isolement, les coupent de la communauté, même celle des églises baptistes ou méthodistes. Agee, dans une annexe sur les Noirs – dont il affirme avec raison que, dans les mêmes conditions, ils sont souvent encore plus pauvres, détestés et maltraités – ne peut s'empêcher la comparaison entre l'atonie des white trash et la naissance du jazz, « le plus distingué des arts lyriques américains de leur époque ».  

Pour ces métayers blancs, que les propriétaires ne considèrent « ni tout à fait comme des êtres humains ni exactement comme [leurs] mules », dont « tout le poids de l'existence réside dans le travail », la vie est assujettie à ses fonctions biologiques minimum. Il est effrayant de voir à quel point la pauvreté, la misère crasse qui colle à la peau, cantonne l'homme à ses besoins les plus primaires que sont la nourriture, l'abri et le vêtement, et éteint chez lui toute capacité à s'extraire de sa condition ou à s'en abstraire du moins par la pensée, par l'émotion, par la capacité à se projeter dans un avenir ou un ailleurs. « Cependant l'organisme humain a la vie tenace et il s'adapte de façon miraculeuse. Au cours de ce processus d'adaptation, il est parfois contraint de sacrifier plusieurs fonctions secondaires, comme la capacité de réfléchir, de ressentir des émotions, ou de percevoir quelque joie ou vertu dans le fait de vivre ; cependant, il vit. » Il vit, oui, mais au prix de son apathie, de son incapacité à s'émerveiller et à percevoir la beauté.
 

L'actualité et la nécessité de lire.

 « Les Tingle ne sont plus capables d'envisager l'existence une saison à la fois, ni même un jour à la fois : désorganisés, engourdis, animés en de brefs sursauts, ils flottent dans leur vie comme on dérive sur l'eau, une heure après l'autre : ils ne savent jamais vraiment, par exemple, qui préparera le prochain repas ni quand. La pauvreté est la cause de leur indifférence ; leur indifférence les enfonce encore plus profond dans la pauvreté ; entre eux, les maladies circulent aussi librement que les cochons dans le jardin : et ainsi se poursuit la mutuelle reproduction, en une régulière dégénérescence. »

Cette perte d'emprise sur la vie, j'ai pu la constater cet été en Inde, ou 363 millions de personnes vivent en dessous d'un seuil de pauvreté dont la barre est placée tellement bas que même les habitants vivant au-dessus sont la plupart incroyablement pauvres. En marchant dans la rue, en passant des heures assis sur les quais de gare au milieu d'une foule grouillante, en arpentant les villes de tailles moyennes, on constate très rapidement que beaucoup n'ont pas les moyens de penser au-delà du prochain repas. Dans ces conditions, comment réfléchir, comment évoluer, comment aimer ? Comment échapper au venin du serpent qui se mord la queue ?
 
Une saison de coton évoque peut-être les Etats-Unis des années 30, mais la description révoltante du quotidien d'une population pauvre n'a rien perdu de son actualité. Les semences F1 d'aujourd'hui, qui accroissent la dépendance du cultivateur aux semenciers comme Monsanto, causent endettement, ruine et vagues de suicide, notamment en Inde. Nous ne sommes pas loin des métayers d'Agee endettés par leur loyer et le remboursement à leur propriétaire de l'engrais et des vivres pour l'hiver. En 1936, la pellagre – scorbut des cultivateurs de maïs –, aujourd'hui les cancers dus aux pesticides. Ce qui peut-être un peu moins visible de nos jours dans la Cotton Belt s'est déplacé ailleurs dans le monde, en direction de l'Asie et l'Afrique, délocalisant une grande partie la pauvreté et l'exploitation.
« Il est propriétaire de terres plus ou moins vastes, cultivées par des métayers et semées de coton, et son but consiste à gagner un maximum d'argent. Ici, comme ailleurs, de manière invariable et inévitable, cela implique de faire du mal à des êtres humains, au-delà de la simple intention bonne ou mauvaise d'aider un peu ou de nuire profondément (...) »

Ici, comme ailleurs, comme aujourd'hui.

Une saison de coton - James Agee Walker Evans - Bud Fields et sa famille


Une saison de coton, James Agee (auteur), Walker Evans (photographe), trad. Hélène Borraz, éd. Christian Bourgois, 2014.


3 mars 2015

Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage.

Un printemps à Tchernobyl - Emmanuel Lepage - Futuropolis

La sortie en octobre dernier aux éditions Futuropolis du remarqué La Lune est blanche a été l'occasion pour les libraires de remettre en lumière les bandes dessinées d'Emmanuel Lepage, et pour moi de découvrir (grâce à un coup de cœur de la librairie Critic de Rennes) Un printemps à Tchernobyl à côté duquel j'étais passée lors de sa sortie.

Cette magnifique BD reportage est née de la coopération de l'association militante les Dessin'Acteurs, qui regroupe des illustrateurs souhaitant réaliser des dessins engagés pour les mettre au service d'actions concrètes, et d'une résidence d'artistes dans le petit village de Volodarka, à tout juste 45 kilomètres de l'ancienne centrale nucléaire de Tchernobyl. Les Dessin'Acteurs ont proposé à Emmanuel Lepage d'aller sur place réaliser avec le dessinateur Gildas Chasseboeuf un carnet de voyage dont la vente bénéficierait à l'association les Enfants de Tchernobyl. Ce carnet, Les Fleurs de Tchernobyl, est disponible aux éditions La boîte à bulles.

Un printemps à Tchernobyl - Emmanuel Lepage - Futuropolis
Avec Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage nous offre le récit personnel de ce voyage particulier, mêlant avec virtuosité reportage et intimité du vécu, croquis pris sur le vif et illustrations après coup. Dès la première page, j'ai été saisie par son univers graphique et la force de son trait, la discrétion et la justesse des paroles qui accompagnent son dessin puissant. Immersion. Un voyage en train dans une nature triste et forestière. La frontière ukrainienne, les hommes armés, la nuit. Au premier plan, une voix : La supplication de Svetlana Alexievitch. La parole des hommes et femmes chassés de Tchernobyl. Vient le récit de la catastrophe, vue de la France aveugle par le jeune Emmanuel, puis les bilans chiffrés de l'OMS et des ONG. Les images de masque à gaz, les « liquidateurs » sans visage.

Le gris s'impose, il emplit les pages. Dense, sombre, profond. Une première double planche, des pylônes électriques, des noirs fondus, fuligineux, et quelques touches bistre. Dans les bulles blanches, les paroles d'Emmanuel Lepage, comme un bulletin d'information radiophonique, se rajoutent au dessin sans le troubler. Déjà, l'on sent que l'image domine, qu'elle est préexistante. D'ailleurs l'auteur confie dans une interview que les textes « sont souvent écrits à la fin, l’image déjà réalisée. » Les techniques se mêlent, aquarelle, fusain, crayon gras, pastels. Avant l'arrivée, avant l'expérience, l'Histoire est monochrome.

Un printemps à Tchernobyl - Emmanuel Lepage - Futurropolis

Mais à Volodarka, dans la maison louée 30 € par mois, les premières teintes se glissent dans les cases, viennent éclairer ce noir omniprésent. Ocres et brunes, les premières rencontres avec les habitants restés au village ancrent les images dans le réel. Peu à peu la couleur fait intrusion. Perçant, le jaune entoure le « trèfle radioactif », le symbole du risque d'exposition aux rayonnements ionisants que l'on croise sur les panneaux de signalisation. Rappel du passé, le rouge de la faucille et du marteau soviétiques domine les bâtiments abandonnés de la ville fantôme. Et soudain, surgissent les couleurs vives d'une splendide double planche. Au cours d'une excursion en forêt dans une zone « sale », la luxuriance de la Nature explose, saute aux yeux. Vert, jaune, bleu. La beauté saisit. Les troncs rouges des arbres, le vert profond d'une nature redevenue vierge de toute activité humaine nous émerveillent presque. Pourtant, des abribus ensevelis sous la végétation s'y cachent, et sous la mousse l'on devine les restes d'une route. Derrière le calme et volupté transparaît encore en filigrane l’événement technologique.

Un printemps à Tchernobyl - Emmanuel Lepage - Futurropolis

Avec la couleur, arrivent le doute et la culpabilité. Comment oser dire que là-bas, dans le paysage d'une catastrophe qui devrait être une mise en garde constante pour tous, la beauté est présente ? L'artiste doit-il dessiner ce qu'il voit ou ce que l'on attend de lui ? Au fil des pages, Un printemps à Tchernobyl renvoie Emmanuel Lepage à ses questionnements les plus personnels, et cette intimité de sa relation au désastre est en elle-même une expérience de lecture bouleversante. Pourquoi vouloir aller à Tchernobyl ? Pourquoi dessiner ? Les confessions s'immiscent dans reportage. Avant le départ, les interrogations sur les risques de contamination se mêlent à la peur de ne plus pouvoir dessiner à cause d'un blocage de la main survenu en pleine séance de dédicace.

Un printemps à Tchernobyl - Emmanuel Lepage - Futurropolis
Emmanuel Lepage nous livre sa douleur, l'impossibilité de vivre sans le dessin, le besoin de retranscrire par l'image les choses vécues pour les partager, et la peur de ne voir le monde qu'à travers une vitre. Après la première visite de la Zone, nous plongeons dans les souvenirs en noir et blanc de l'adolescent qu'il a été, solitaire dessinant des mondes sans l'homme, des paysages post-apocalyptiques d'hiver nucléaire. Que fait-il là, en Ukraine ? « Dessiner c'est essayer de rendre visible ce qui ne se voit pas. Soulever une peau. » Est-ce le réel qu'il est venu chercher à Tchernobyl ? Un réel qui là-bas, plus qu'ailleurs, n'existe pas. Dans la Zone, le doute est cartésien, la connaissance empirique est illusion, tromperie des sens. La beauté qui frappe l’œil, l’enchantement de la nature libérée des hommes ne sont que mensonge. Le rayonnement radioactif est invisible, il faut sans cesse se le remémorer. Seule la contagion, fantasmée, est vérité. Comment le peindre, comment le dire ? Le réel poursuivi se métamorphose en imaginaire. « Ce n'est pas la mort que je suis venu toucher... mais ce qui se dérobe au regard... l'inconnu... le mystère... et c'est la vie qui m'a surpris. »

Les scènes bucoliques et printanières deviennent troublantes, la mort et la vie sont intimement liées. L'envie de s'allonger dans l'herbe est brutalement chassée. Rapide retour à la réalité. L'on bascule de nouveau dans le noir, le gris. Sur le bitume, loin des lichens. « A Tchernobyl, c'est l'homme qui se chasse de la terre. » Alors, pour montrer l'invisible, Emmanuel Lepage choisit d'inscrire sous chaque dessin le nombre de microsieverts par heure, de glisser dans ses paysages d'une nature belle et opulente des rappels en épée de Damoclès. Ici, un panneau danger nucléaire, ici un landau poussé par un homme au visage dissimulé par le masque à gaz des liquidateurs. Le « tic tic » du dosimètre est omniprésent, comme celui du crocodile dans Peter Pan. Silence des pages sans texte et présence du bruit de fond. Fascination des hommes pour le « cœur des ténèbres ». A Volodarka, si tu n'es pas entré dans la Zone, tu n'es pas un homme. Si tu bois de la vodka, les rayons ne t'atteindront pas. Redoutable « roulette russe technologique » de l'homme qui a besoin de se donner une impression de maîtrise, par peur d'affronter la réalité. De retour de Hiroshima, Emmanuel Lepage reviendra avec le même constat sur l'incapacité de l'homme a retenir les leçons de l'Histoire et sur la difficulté d'affronter l'invisible.

Un printemps à Tchernobyl - Emmanuel Lepage - Futurropolis

Un printemps à Tchernobyl est une lecture troublante, terrible et indispensable. Rarement j'ai été aussi bouleversée par une bande dessinée. Emmanuel Lepage transcende avec énormément de talent la force intime de son récit par la beauté de son dessin, et il y a fort à parier que son œuvre restera.

Pour aller plus loin

Le site de l'association Les Enfants de Tchernobyl.
L'article de la journaliste de Télérama qui a accompagné le voyage.
Une interview d'Emmanuel Lepage à propos du carnet Les Fleurs de Tchernobyl :


Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel  Lepage, éd. Futuropolis, 2012.