20 février 2015

Urbex, les choses.


Licence Creative Commons - Poupée

  Urbex. 

Urbex (de l'anglais Urban Exploration) : activité, souvent illégale, consistant à explorer des lieux délaissés par l'homme.
Photographier la déliquescence. Plonger dans le passé. Imaginer un futur qui se délite. Objets abandonnés, ruines, abandon.

Licence Creative Commons - A travers la fenêtre

J'ai pris cette série de photographies en lisière de la forêt de Brocéliande, dans une ferme désaffectée du début XIXe au milieu d'une clairière isolée. C'est la première exploration de ce genre à laquelle Eric et moi nous adonnons. De la marche parmi les reliquats dispersés d'une vie disparue, parmi ces objets du quotidien dispersés au sol, entre ces murs bleus nus, ces vêtements et boîtes de conserves subsistant encore après que cette maison eut été vidée, se dégageait un sentiment étrange de persistance que j'ai eu envie de partager avec vous ici.

Licence Creative Commons - Desordre

 

Les Choses.

« L’œil, d’abord, glisserait sur la moquette grise d’un long corridor, haut et étroit. Les murs seraient des placards de bois clair, dont les ferrures de cuivre luiraient. Trois gravures, représentant l’une Thunderbird, vainqueur à Epsom, l’autre un navire à aubes, le Ville-de-Montereau, la troisième une locomotive de Stephenson, mèneraient à une tenture de cuir, retenue par de gros anneaux de bois noir veiné, et qu’un simple geste suffirait à faire glisser. La moquette, alors, laisserait place à un parquet presque jaune, que trois tapis aux couleurs éteintes recouvriraient partiellement.

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Ce serait une salle de séjour, longue de sept mètres environ, large de trois. A gauche, dans une sorte d’alcôve, un gros divan de cuir noir fatigué serait flanqué de deux bibliothèques en merisier pâle où des livres s’entasseraient pêle-mêle. Au-dessus du divan, un portulan occuperait toute la longueur du panneau. Au-delà d’une petite table basse, sous un tapis de prière en soie, accroché au mur par trois clous de cuivre à grosses têtes, et qui ferait pendant à la tenture de cuir, un autre divan, perpendiculaire au premier, recouvert de velours brun clair, conduirait à un petit meuble haut sur pieds, laqué de rouge sombre, garni de trois étagères qui supporteraient des bibelots : des agates et des œufs de pierre, des boîtes à priser, des bonbonnières, des cendriers de jade, une coquille de nacre, une montre de gousset en argent, un verre taillé, une pyramide de cristal, une miniature dans un cadre ovale.

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Plus loin, après une porte capitonnée, des rayonnages superposés, faisant le coin, contiendraient des coffrets et des disques, à côté d’un électrophone fermé dont on n’apercevrait que quatre boutons d’acier guilloché, et que surmonterait une gravure représentant le Grand Défilé de la fête du Carrousel. De la fenêtre, garnie de rideaux blancs et bruns imitant la toile de Jouy, on découvrirait quelques arbres, un parc minuscule, un bout de rue. Un secrétaire à rideau encombré de papiers, de plumiers, s’accompagnerait d’un petit fauteuil canné. Une athénienne supporterait un téléphone, un agenda de cuir, un bloc-notes. Puis, au-delà d’une autre porte, après une bibliothèque pivotante, basse et carrée, surmontée d’un grand vase cylindrique à décor bleu, rempli de roses jaunes, et que surplomberait une glace oblongue sertie dans un cadre d’acajou, une table étroite, garnie de deux banquettes tendues d’écossais, ramènerait à la tenture de cuir.

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Tout serait brun, ocre, fauve, jaune : un univers de couleurs un peu passées, aux tons soigneusement, presque précieusement dosés, au milieu desquelles surprendraient quelques taches plus claires, l’orange presque criard d’un coussin, quelques volumes bariolés perdus dans les reliures. En plein jour, la lumière, entrant à flots, rendrait cette pièce un peu triste, malgré les roses. Ce serait une pièce du soir. Alors, l’hiver, rideaux tirés, avec quelques points de lumière  – le coin des bibliothèques, la discothèque, le secrétaire, la table basse entre les deux canapés, les vagues reflets dans le miroir  – et les grandes zones d’ombres où brilleraient toutes les choses, le bois poli, la soie lourde et riche, le cristal taillé, le cuir assoupli, elle serait havre de paix, terre de bonheur.

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(...) Une table de chevet, ceinturée sur trois faces d’une galerie de cuivre ajourée, supporterait un chandelier d’argent surmonté d’un abat-jour de soie gris très pâle, une pendulette quadrangulaire, une rose dans un verre à pied et, sur sa tablette inférieure, des journaux pliés, quelques revues. Plus loin, au pied du lit, il y aurait un gros pouf de cuir naturel. Aux fenêtres, les rideaux de voile glisseraient sur des tringles de cuivre ; les doubles rideaux, gris, en lainage épais, seraient à moitié tirés. Dans la pénombre, la pièce serait encore claire. Au mur, au-dessus du lit préparé pour la nuit, entre deux petites lampes alsaciennes, l’étonnante photographie, noire et blanche, étroite et longue, d’un oiseau en plein ciel, surprendrait par sa perfection un peu formelle."

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Texte extrait de Les Choses, Georges Perec. Editions Julliard, 1965.


17 février 2015

Aventures du Général Francoquin au pays des frères Cyclopus, Yak Rivais.

Aventures du général Francoquin au pays des Cyclopus, Yak Rivais
  
La semaine dernière, j'ai eu la chance de pouvoir dévorer en avant-première les formidables Aventures du général Francoquin au pays des Cyclopus de Yak Rivais aux éditions Le Tripode, sorti jeudi 12 février en librairie. Je me suis immergée enchantée dans cette épopée cocasse et intelligente, occultée lors de sa première parution il y a 50 ans par le succès des œuvres pour la jeunesse de Yak Rivais, que j'avais découvertes enfant. La magie opère toujours, et dès les premières pages, je me suis souvenue avec délice de ma découverte du mémorable Les Sorcières sont N.R.V. dont l'humour et les jeux de mots ont certainement contribué, entre autres lectures, à me faire considérer le français et l'écriture comme un jeu et un plaisir.

A peine embarqué, on s'accroche, on rit, on s'esclaffe ! Dès les trente premières pages, les Aventures du général Francoquin décoiffent. Le lecteur époustouflé y apprend pour commencer que le pays voisin est tombé au main des révolutionnaires et qu'un certain général Franquin y est envoyé en mission par un Empereur qui veut faire main basse sur les ressources du dit pays. Le même lecteur découvre la maîtresse du général et l'amant de sa femme, puis la préceptrice se fait trousser le jupon par un mercenaire borgne, le jésuite est envoyé dans la porcherie, le carrosse et son convoi sont accostés par des tueurs à gages eux-mêmes poursuivis, et les indiens font leur apparition. Ouf ! Encore 560 pages ! Quel tournis, que de souffle, quelles aventures !

Yak Rivais nous entraîne avec drôlerie et vivacité dans une succession de péripéties et de retournements de situation qui rappellent à la fois le théâtre, les romans picaresques et la bande dessinée, sur fond de western et de révolution anarchiste. Cela s'encanaille bougrement au pays des Cyclopus, ça jambe en l'air et ça ribaude autant que ça diatribe et ça palabre ! Une ribambelle de truands y défile aussi vite que les pages se tournent et que les intrigues rebondissent : tueurs à gages égrillards et philosophes, généraux grivois et bourgeoises collet monté, ecclésiastiques tartuffiés et banquiers véreux, révolutionnaires romantiques, prostituées à la langue bien pendue, comédiens ambulants, indiens, poètes... « C'est plein d'invention, approuve Mistress, ingénieux, charmant, drôle, rapide comme un conte, comme une bande dessinée, oui, et l'on n'a pas le temps de s'ennuyer car le récit anecdotique rebondit, fourmille et se renouvelle constamment. Permettez-moi de vous féliciter. »
Lecteurs, à vos dictionnaires ! Ici les bordées d'insultes relèguent Haddock au rang des amateurs, et le moindre trublion féru de duel au pistolet et de jolies filles mêle allègrement l'oralité la plus truculente et le champ lexical le plus soutenu. Voici un livre dans lequel on rencontre épithalames, lamellibranches, psychagogues et géotrupes, galipettes verbales et figures de styles...

«  Pourquoi veux-tu le tromper ?
Ma revanche, dit Filasse. (Puis, minaudant:) Tu ne me déplais pas...
C'est une litote ? s'enquiert pédantesquement Double-Mouche.
C'est un salaud, répond Filasse. »

Les dialogues sont piquants, et les les réparties fusent. Yak Rivais réveille la langue française, la secoue, savoure le plaisir des mots, exploite toutes les possibilités de l'oral qu'il retranscrit savamment dans un langage explosif, coloré, joyeux, réinventé, savoureux, à la syntaxe libérée, au français émancipé et vivant à tel point qu'il deviendrait presque le personnage principal du récit. Quelles réjouissances ! Le roman est aussi champ d'expérience, dans lequel se glissent entre deux escarmouches, un « divertissement didaquatique » nommé « sourcellerie » – sorte de bande dessinée orale –, des exercices lipogrammatiques, ou encore une « expérience typographique » et une histoire vivante en calligramme... Yak Rivais se libère totalement des conventions, et l'on sent l'influence de Queneau (présent dans l'épigraphe, et qui a publié le premier ce livre chez Gallimard en 1967), de l'OuLiPo bien sûr et aussi du théâtre de l'absurde de la Comédie du langage de Jean Tardieu.


Dessins de Yak Rivais 
Cette liberté de langage libère la pensée, Francoquin au pays des Cyclopus est autant roman politique que roman d'aventures ou roman d'amour. Véritable satire, il nous renvoie avec humour à notre troïka, incarnée par les affreux Messieurs : l'Empereur, le Baron K et Gueule-de-Rat, qui empilent les couvre-chefs de politiciens et propriétaires de mines ou chemins de fer. Face à eux, un triumvirat révolutionnaire, composé des redoutables mais néanmoins délicieux Cyclopus Hyn, Catt-bis et Fédor Yahspoutine, dirige l'Armée Populaire de Libération. Lesquelles, des batifolages libertins ou des réflexions anarchistes et intellectuelles sont prétextes aux autres ? Entre deux ébats s'immiscent des réflexions intelligentes qui ne se prennent pas au sérieux. La littérature, la gratuité de l'humour, l'utilité des loi, et surtout la liberté primordiale et omniprésente sont questionnées à tour de rôle par les hommes main de Francoquin ou par l'innocente Chou-baby. Yak Rivais étrille chacun et à tout va, sans oublier les écrivains, les libraires et les éditeurs châtrés qui ne publient que ce qui leur ressemble. « J'ai le nez sensible, rétorque acidement Ralph. Votre société c'est de la m... Vos curés, vos flics, vos avocats, vos militaires, vos banquiers, vos pédagogues, vos journalistes, vos moralistes, vos politiciens, vos femmes enceintes, vos rationalistes, vos bonnes sœurs, vos écrivains glossotomiés, vos commis voyageurs, et tous vos incarnés de l'ânerie béate, et la cabale dévote, je les fourre dans un grand sac et je vous déclare : c'est de la m... ! ».

Cet anarchisme joyeux et déluré fait vraiment du bien, et tant d'éclats de rire dans un seul livre régalent au plus haut point. Il ne faut pas hésiter à se procurer sans tarder ce roman formidable ! En plus il est beau ! Et la galerie de portraits des personnages dessinés par Yak Rivais se cache à l'intérieur ! Sa tranche jaune égayera vos étagères, et l'éclatante typographie manuelle rouge vif vous accrochera le regard jusqu'à ce que vous ayez épuisé ses 600 pages. Cette superbe maquette est réalisée par la toute jeune Juliette Maroni qui a 24 ans, et je dois avouer que je suis épatée. Impressionnée, je le suis aussi par le travail éditorial du Tripode, qui n'a de cesse de nous fait découvrir ou redécouvrir des auteurs talentueux, comme Edgar Hilsenrath, Goliarda Sapienza, Jacques Abeille et ses magnifiques Jardins Statuaires illustrés par Schuiten ou encore Juan José Saer dont vous pouvez lire ICI une chronique détaillée du roman Glose. C'est au Tripode aussi que nous devons la découverte de L'homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk(Prix de l'Imaginaire 2014 du roman étranger), un conte merveilleux. Le Tripode, inspiré par Francis Ponge, à l'ambition de « concevoir des bombes à retardement, et non des mitraillettes », et c'est réussi.

« − C'est dangereux, Chou-Baby, d'être libre. C'est audacieux. C'est souvent au-dessus de mes forces. La liberté passe uniquement par où vous aurez choisi qu'elle passe. S'il y a des luttes collectives, pour la liberté, il n'y a pas de libertés collectives. La liberté est un constant engagement et un constant réajustement des valeurs.
Mais alors ? pouvons-nous concevoir qu'un jour je voie ma liberté dans une direction et plus tard dans une direction opposée ?
C'est concevable. Encore que vous preniez des extrêmes, et que la liberté consiste aussi dans la mesure du possible à se réserver le choix du futur. Si un jour, honnêtement et dans cette quête libertaire, vous hésitez à choisir une voie nouvelle alors que tout vous y porte, rappelez-vous que rien n'est pire que la soumission.
Accorder ses pensées, ses propos, ses actes, n'est pas accorder ses pensées, ses propos, ses actes à ses pensées, propos et actes antérieurs.
C'est effrayant ! médite Chou-Baby »

Yak Rivais - Editions Le Tripode

Aventures du Général Francoquin au pays des frères Cyclopus, Yak Rivais, éd. Le Tripode, 2015.

9 février 2015

Bellefleur, Joyce Carol Oates.


Bellefleur, Joyce Carol Oates, Stock.


« Ceci est une œuvre de l’imagination, et doit obéir, avec humilité et audace, aux lois de l’imagination. Que le temps se noue et se déploie, puis s’efface, pour redevenir formidablement présent ; que le "dialogue" se fonde parfois dans le récit et dans d’autres conversations présentées de façon conventionnelle ; que l’invraisemblable fasse autorité et soit investi d’une complexité habituellement réservée à la fiction réaliste : l’auteur l’a voulu ainsi. Bellefleur est une région, un état de l’âme, et il existe vraiment ; ses lois, sacro-saintes, sont tout à fait logiques. »

Quelle belle et juste introduction de Joyce Carol Oates à son roman monstre ! Dès la première page Bellefleur s'impose au lecteur comme une entité, unique, vivante, entière. Une fois passé le seuil du domaine familial, on y est happé sans retour possible, jusqu'à la dernière page, et lorsque celle-ci est refermée, l'on se surprend encore à rêver du Lac Noir et des montagnes de la région du Nautauga, à parcourir les innombrables pièces du manoir, à se pencher sur les eaux paisibles de l'Etang du Vison pour y apercevoir, peut-être, un visage disparu.

L'ouverture est magistrale : par une nuit de tempête, dans leur immense lit, deux amants se disputent puis s'aiment violemment, lorsque la femme se lève pour ouvrir la porte à un être dont elle pressent l'arrivée imminente. Comme au théâtre, tout les membres de la famille Bellefleur nous sont présentés par leur ordre d'arrivée dans l'entrée où ils accourent pour voir la femme introduire dans le manoir un animal pitoyable et trempé, qui se révélera le lendemain matin être un magnifique, immense chat roux. En quelques pages le décor et l'ambiance sont plantés. Déjà, la transposition d’événements, de ressorts psychologiques, et d'émotions réalistes en éléments gothiques nous fascine et nous plonge au cœur du roman. Page après page, l'auteur construit l'histoire d'une famille qui a ses propres mythes, ses légendes, et sa malédiction que personne ne sait définir, expliquer ou nommer.

Joyce Carol Oates

Joyce Carol Oates explique dans une préface américaine que j'essaie de traduire ici que « la "clé" de la plupart des œuvres de fiction est une voix, un rythme, une musique uniques ; une façon précise de voir et d'entendre qui va donner à l'auteur l'accès au monde qu'il essaye de créer. (Bien que ce monde soit parfois si réel dans l'imagination que sa construction, en termes artistiques formels, semble plutôt être une re-création, une re-construction.) » Pour elle, la clé qui a ouvert le monde des Bellefleur a été l'image du jardin muré, dans lequel Germaine, l'héroïne, est bercée dans son berceau, alors qu'un autre bébé est enlevé par un immense vautour. C'est autour de cette vision, chapitre placé au centre du livre, qu'ont émergés le manoir, ses terres, le Lac Noir et tout l'état de Chautauqua, la cartographie imaginaire d'un royaume qui échappe à toute logique spatio-temporelle, condensant à la fois l'histoire accélérée de l'industrialisation des Etats-Unis et le destin d'une famille.

La construction singulière de Bellefleur en fait une œuvre particulièrement riche et complexe, ambitieuse et réussie qui place pour moi Joyce Carol Oates parmi les meilleurs écrivains contemporains. Très loin de suivre le lassant et (trop) usité ordre chronologique des habituelles sagas familiales, Bellefleur réussit le tour de force de nous conter les six générations de la famille tout en restant centré sur les quatre premières années de vie de la petite Germaine. Les chapitres ancrés dans le présent alternent avec les retours sur le passé, mais surtout – et c'est ce que j'ai trouvé remarquable et réjouissant – avec de cours chapitres centrés soit sur un des nombreux membres de la dynastie Bellefleur soit sur un lieu ou un thème qui, reliant plusieurs anecdotes en un détour, nous laisse entrevoir les clés bien dissimulées de l'intrigue à travers l'énumération des paris insensés des hommes de la famille, de leurs chevaux, des « choses hantées » du manoir, des automobiles...

Il faut accepter de s'égarer dans le labyrinthe des époques, des noms, des faits divers. De se laisser bercer par ce va-et-vient d'une génération à une autre, par ces phrases très longues. De perdre ses repères. D'avoir oublié un événement mineur survenu 200 pages en amont et qui revêt tout à coup un sens particulier. La multitude des personnages se mêle parfois en une masse indistincte, lorsque, sans prévenir, le projecteur se braque sur un caractère secondaire que l'on découvre plus profond, plus complexe. Tout compte, tout est lié, et le motif se dessine sans que l'on s'en aperçoive, comme si l'on regardait de très près le détail d'une foule sur une photographie, passant d'un visage à un autre, et que l'on réalisait que quelques pas en arrière ont soudain suffit à nous révéler l'ensemble.

Extrait, Journal, Joyce Carol Oates.
Extrait du Journal de Joyce Carol Oates.


D'ailleurs le temps des Bellefleur est singulier, relatif. Labyrinthique, il attire en son sein, déroute, surprend. Souvent, il s'altère. Le suspens réside-t-il dans le futur ou dans le passé ? Arrive un point d'orgue où l'on se demande non ce qui va advenir mais ce qui est advenu. Les temps se mélangent. Ce qui va arriver est souvent annoncé, brièvement. Comme si ce n'était pas les faits qui importaient. Tel personnage bien vivant la page précédente est enterré depuis longtemps quelques paragraphes plus loin. Qu'est-il arrivé ? L’événement est à la fois passé pour les Bellefleur et à venir pour le lecteur. L'on ne sait plus si le narrateur est omniscient ou si le récit est une focalisation interne à Germaine tant la prescience que suppose à l'enfant sa mère devient reflet du point de vue emprunté par la narration. Et le fantastique plane, brouille les pistes... Le réel devient vision, étrangeté. Le passé est un conte de nourrice, le gothique fait incursion. Irréels, les enfants qui disparaissent, les vampires qui séduisent les jeunes femmes, les hommes-ours qui les enlèvent. Persistances rétiniennes et auditives, les miroirs magiques et les clavicordes hantés. Hors du temps, les pauses qui surviennent, instants de fraîcheur bucolique au bord l'étang de Raphaël, le merveilleux étang du Vison grouillant de vie, « un lieu secret tacheté de soleil ».

Précieux moments de lecture...

Bellefleur, Joyce Carol Oates, trad. Anne Rabinovitch, coll. La Cosmopolite, éd. Stock, 2010.

2 février 2015

Viva, Patrick Deville - L'écrivain et le miroir #2

Patrick Deville - Viva

Retour aux livres, avec le Viva de Patrick Deville, second coup de cœur parmi les nouveautés littérature de l'automne dernier. Ce roman à la fois court et ambitieux esquisse en un trait rapide et dense le bouillonnement intellectuel du Mexique des années 1930, terre d'asile pour qui fuit le climat délétère de l'Europe, chaudron artistique et révolutionnaire, territoire chaud et volcanique sillonné par les trajectoires tangentes d'écrivains, poètes, peintres, photographes, activistes communistes et anarchistes, syndicalistes, futurs guérilleros qui se croisent et repartent.

L’effervescence et l'oblitération.

Viva, le cri des révolutionnaires, le son de l'agitation. Et, au milieu de l'effervescence, deux destructions. Deux figures, dont les courbes n'entreront pas en collision, mais influenceront l'imaginaire de beaucoup qui se reconnaîtront d'elles. D'une part, Trotsky, le proscrit en exil, hébergé par les sulfureux peintres Diego Rivera et Frida Kahlo, écrit ses mémoires alors que la Russie rédige méticuleusement son oubli, compose son oblitération totale, lui apposant la marque finale et irrémédiable d'un piolet à l'arrière du crâne. De l'autre, Malcom Lowry qui compose Under the volcano – son chef-d’œuvre – et s'abolit progressivement, ne laissant subsister derrière lui qu'un Consul qui se noie dans la même « fantasmagorie mezcalienne » que son géniteur.

Les trajectoires tangentes.

En arrière-plan, le défilé des silhouettes qui sillonnent le livre, reliant les points, et que l'on voudrait énumérer plutôt que de disséquer le roman. Nadeau qui ne vint pas au Mexique mais opère dans le livre de Deville le lien entre Trotsky et Lowry, éditant l'un et admirant l'autre. Autour d'eux, entre eux, passant parfois à côté sans les croiser, d'autres figures de cet intellectualisme révolutionnaire. Les écrivains activistes Victor Serge, B. Traven, Nordahl Grieg. Pierre Naville, et les écrivains satellites qui gravitent autour des trotskistes de la Ligue communiste de France et des surréalistes, d'André Breton à Antonin Artaud – halluciné chez les Tahamuras, en quête du peyotl sacré. « Artaud est le paratonnerre qui doit dévier vers lui la foudre, le Grand Fusible qui va fondre ». Les écrivains activistes Victor Serge, B. Traven, Nordahl Grieg... Les philosophes Walter Benjamin, Max Stirner, Simone Weil... Les poètes Dylan Thomas, Alfonsina Storni, et Arthur Cravan, ce neveu d'Oscar Wilde qui composait des vers entre ses matchs de boxe, disparu dans le désert sans laisser de traces. Et puis, bien sûr, les artistes mexicains : Diego Rivera, Frida Kahlo, la photographe Tina Modotti. Encore...

L'écrivain et le miroir.

Patrick Deville tend des fils d'un auteur à un autre, tisse une toile au mille nœuds dont l'intertextualité serait le fil de trame qui dessine le motif infiniment variable de tous ces itinéraires artistiques qui traversent l'histoire de la littérature en se mêlant les uns aux autres au gré des rencontres, des influences, des héritages littéraires. Viva, à l'instar du Royaume de Carrère bien que de façon très différente, est aussi une interrogation du processus de l'écriture, le questionnement d'un écrivain qui interroge la trajectoire de ses précurseurs dans un espace et un temps délimité qui s'étire jusqu'à nous toucher. Palpable, la question est là : pourquoi écrire ? Comment ?


« Mais chez Lowry et Trotsky, c'est la question bien plus grande : savoir dans quel but vendre son âme au Diable. Pourquoi cette belle et terrible solitude et ce don de soi qui leur font abandonner la vie qu'ils aimeraient mener, les êtres qu'ils aiment, pour aller toujours chercher plus loin l'échec qui viendra couronner leurs efforts.
Ils ont le même goût du bonheur, un bonheur simple et antique, celui de la forêt et de la neige, de la nage dans l'eau froide et de la lecture. Chez ces deux-là, c'est approcher le mystère de la vie des saints, chercher ce qui le pousse vers les éternels combats perdus d'avance, l’absolu de la Révolution ou l'absolu de la Littérature, où jamais ils ne trouveront la paix, l'apaisement du labeur accompli. C'est ce vide qu'on sent et que l'homme, en son insupportable finitude, n'est pas ce qu'il devrait être, l’insatisfaction, le refus de la condition qui nous échoit, immense orgueil aussi d'aller voler une étincelle à leur tour, même s'ils savent bien qu'ils finiront dans les chaînes scellées à la roche et continueront ainsi à nous montrer, éternellement, qu'ils ont tenté l'impossible et que l'impossible peut être tenté. Ce qu'ils nous crient et que nous feignons souvent de ne pas entendre : c'est qu'à l'impossible chacun de nous est tenu.
»

Et tous ces livres éparpillés...

Cette immersion a fait naître en moi l'envie de me plonger dans mille autres écrits, de façon frénétique. Il faut lire Viva au milieu d'autres livres entrouverts, une encyclopédie à portée de main, pour découvrir mieux toutes ces figures entraperçues et agrandir sa bibliothèque. En revenant sur cette expérience, je pense à Henry Miller et Les livres de ma vie, à Herman Hesse et Une bibliothèque idéale, évidemment à Alberto Manguel et L’histoire de la lecture ou Journal d'un lecteur. Peut-être est-ce un syndrome de grand lecteur que de collectionner les livres qui parlent de livres, constituer, construire brique après brique sa bibliothèque idéale, une cathédrale qui ne sera jamais achevée, dont on change sans cesse le plan, les fondations ?


Viva, Patrick Deville, éditions du Seuil, 2014.  

Au-dessous du volcan, Malcom Lowry, Gallimard, 1949.  

Ma vie, Léon Trotsky, Gallimard, 1953.