16 décembre 2015

Un an déjà !


La fin de l'année arrive, et avec elle le premier anniversaire de Lou et les feuilles volantes et l'occasion de revenir sur tous les livres lus, et sur le chemin parcouru dans le jardin retrouvé depuis la naissance du blog. Voici donc, parce que l'année a été très riche, un long aperçu de ce qui l'a rythmée !


Lou et les feuilles volantes - Lou Dev



Les cinq chroniques qui ont eu le plus de succès :


Vite, trop vite - Phoebe Gloecner - La Belle ColèreVite, trop vite – Phoebe Gloeckner (éd. La Belle Colère)

« Au premier abord, Vite, trop vite pourrait être simplement le journal intime d'une adolescente qui sèche les cours, consomme alcool, sexe et drogue avec la même fureur, aime les garçons et couche avec des hommes. Cela pourrait être ce genre de livres qu'on découvre au collège par le bouche-à-oreille et qu'on s'échange à la récré, comme un rite d'initiation et qui avec le recul s’avéraient à la fois décevant, faussement moralisateurs et bien éloignés de nos psychés adolescentes. En bref, tout sauf Vite, trop vite. Phoebe Gloeckner en une claque magistrale, nous renvoie à la face, avec précision et justesse, toute l'ambivalence de ces années charnières où s'emmêlent et se confrontent le monde de l'enfance et celui des adultes, où les expériences du nouveau et de l'interdit s’accélèrent, dépassent et percutent de plein fouet la découverte de soi qui ne va jamais assez vite. »

Rock Psychédélique - David Rassent - Le mot et le resteRock Psychédélique – David Rassent (éd. Le mot et le reste)

« David Rassent, au fil des pages, relève avec talent le défi de dessiner ce psychédélisme qui fuse et nous file entre les doigts, esquisse les modifications infinies d'un prisme kaléidoscopique, relie les points scintillants des cercles exinscrits du triangle qui se crée entre le LSD, l'Orient et la fée électricité. […] La vision que nous transmet David Rassent du psychédélique est une appréhension particulière du son. Le son comme une matière vibrante qui transmet un ressenti brut. Le son comme victime sublime des superpositions, du phasing, des boucles, des distorsions électriques. […] A travers cette multitude, parallèle à cette onde, se tend le fil rouge de l'écriture de David Rassent, une écriture qui se fond dans la musique qu'elle décrit, fluide, sensuelle, ouverte à la perception, mêlant précisions techniques et sensations. David Rassent invoque les images, les « nuages de feu, néons de glace et abysses électriques », joue avec les éléments et les adjectifs, libère sa plume. La musique, entre ses mains, de lysergique devient hypnagogique. »

Aventures du général Francoquin - Yak rivais - Le TripodeAventures du général Francoquin au pays des frères Cyclopus – Yak Rivais (éd. Le Tripode)

« A peine embarqué, on s'accroche, on rit, on s'esclaffe ! Dès les trente premières pages, les Aventures du général Francoquin décoiffent. Le lecteur époustouflé y apprend pour commencer que le pays voisin est tombé au main des révolutionnaires et qu'un certain général Franquin y est envoyé en mission par un Empereur qui veut faire main basse sur les ressources du dit pays. Le même lecteur découvre la maîtresse du général et l'amant de sa femme, puis la préceptrice se fait trousser le jupon par un mercenaire borgne, le jésuite est envoyé dans la porcherie, le carrosse et son convoi sont accostés par des tueurs à gages eux-mêmes poursuivis, et les indiens font leur apparition. Ouf ! Encore 560 pages ! Quel tournis, que de souffle, quelles aventures ! Yak Rivais nous entraîne avec drôlerie et vivacité dans une succession de péripéties et de retournements de situation qui rappellent à la fois le théâtre, les romans picaresques et la bande dessinée, sur fond de western et de révolution anarchiste. Cela s'encanaille bougrement au pays des Cyclopus, ça jambe en l'air et ça ribaude autant que ça diatribe et ça palabre ! »

Un printemps à Tchernobyl - Emmanuel Lepage - FuturopolisUn printemps à Tchernobyl – Emmanuel Lepage (éd. Futuropolis)

« Avec Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage nous offre le récit personnel de ce voyage particulier, mêlant avec virtuosité reportage et intimité du vécu, croquis pris sur le vif et illustrations après coup. Dès la première page, j'ai été saisie par son univers graphique et la force de son trait, la discrétion et la justesse des paroles qui accompagnent son dessin puissant. Immersion. [...] Le gris s'impose, il emplit les pages. Dense, sombre, profond. Une première double planche, des pylônes électriques, des noirs fondus, fuligineux, et quelques touches bistre. Dans les bulles blanches, les paroles d'Emmanuel Lepage, comme un bulletin d'information radiophonique, se rajoutent au dessin sans le troubler. »



10 jours dans un asile - Nellie Bly - éditions du Sous-sol10 jours dans un asile – Nellie Bly (éd. du Sous-sol)

« En une centaine de pages seulement, l'on assiste à la naissance d'une reporter d'un genre nouveau qui par sa manière unique de mettre sa féminité et sa voix vive au service d'une écriture relatant avec honnêteté des faits vécus en toute subjectivité, deviendra la pionnière du renouveau du journalisme américain. […] Si, avec le développement du journalisme de terrain et de l'investigation undercover, d'autres grands noms de journalistes infiltrés ont supplanté Nellie Bly en popularité — de Jack London dans les bas-fonds de Londres à Hunter S. Thompson chez les Hells Angels, de la narrative non fiction au journalisme gonzo —, elle a par son audace sorti les femmes des rubriques modes des magazines et leur a ouvert en grand les portes du reportage. »

Parce que c'est de saison, le cadeau incontournable que vous devez offrir ou demander à Noël :

Et quelquesfois j'ai comme une grande idée - Ken Kesey - Monsieur Toussaint LouvertureEt quelquefois j'ai comme une grande idée – Ken Kesey (éd. Monsieur Toussaint Louverture)

« "Dévalant le versant ouest de la chaîne côtière de l’Oregon… viens voir les cascades hystériques des affluents qui se mêlent aux eaux de la Wakonda Auga." Et quelquefois j'ai comme une grande idée est splendide dès l'ouverture, dès cette première phrase et son tutoiement impérieux, dès ce torrent de mots qui vous alpague et vous tire par le bras pour vous plonger dans les eaux froides de la rivière et l'amphithéâtre des montagnes. Deux pages seulement suffisent, deux pages de ruissellement entre les ronciers, deux pages d'une rivière implacable, apparemment calme, et d'une maison de bric et de broc qui s'accroche à la berge. Et soudain, la chute terrible. Une image qui vous laisse pantois, vous retourne complètement et ne vous lâchera pas, accrochée à vous comme le singe qui ronge la nuque, persistance rétinienne qui se prolonge jusqu’à la toute dernière page. Deux pages suffisent pour vous convaincre que vous tenez entre les mains un livre qui s'imprimera en vous, un livre dont l'écho vous accompagnera longtemps. Un grand livre. »
A lire ici.



Le livre à retenir cette année, et une chronique à deux voix en duo avec Eric Darsan :


Cordelia la guerre - Marie Cosnay - éditions de L'OgreCordelia la guerre – Marie Cosnay (éd. de L'Ogre)

« Un seul coup : entre Cordelia la guerre. Elle est la figure antique et dressée qui pointe du doigt. Elle, monstre. Qui fait tomber les masques. Sous ses pas, le roi est nu. Ni tragédienne ni comédienne : opérante. Cordelia la guerre n'avale pas ; elle crache dans un flot de paroles les non-dits et les inacceptables. Inondations, crues, pluies obliques dans ses pages. Vague qui nous submerge, nous emporte, lame poétique qui tranche et déferle. Avec elle volent les hiboux et les furies. Cordelia la guerre, l'impitoyable. Coup de pied dans la fourmilière, table rase. Sa colère est contagieuse.
Contagion contre contagion. Déterminée à sortir des terres minées, Marie Cosnay dépasse, pose les choses et les mots comme ils sont, qui connaît la chanson, mine et l'air de rien. Rien ne peut venir de rien, dit-on, dit Lear. Morale pas chère dont on fait les dictons. Diktat et division. Multiplication des pactes. Ne pas claironner. Lear pour lire. Ecrire pour ne pas oublier. L'écriture comme ligne de fuite, ouvrant de multiples perspectives aux multiprises de l'angle mort et de la pulsion du même nom. »


Pablo Katchadjian, l'auteur incontournable dont je ne vous ai pas parlé ici, mais sur Un dernier livre :


Quoi faire - Pablo Katchadjian - Le Grand OsQuoi Faire (éd. Le Grand Os)

« Difficile, pour parler du livre, de planter un décor. Surtout quand celui du rêve a des trous, comme un vieux chiffon. Vieux chiffon dont se compose un individu transformé en décor d’une université anglaise. Individu dont Alberto et le narrateur constituent la réalité. Réalité qui est peut-être un rêve. Voici que l’on se perd. Que croire, et qui, quand les voix n’appartiennent pas à ceux qui parlent et que les objets peuvent avoir deux visages à la fois ? "Si les contenus sont irrationnels, le système des contenus, lui, est la seule chose rationnelle et nous devrions compter là-dessus", énonce le narrateur qui réaffirme plus loin : "le système des contenus ne répond pas à nos besoins, il répond à sa propre logique qui nous exclut." Appliqué aux cadres fatigués du roman, voilà qui provoque une explosion. »
A lire ici.


Merci (éd. Vies Parallèles)

« Piégé, le lecteur ne peut quitter le système créé ; accroché au cadre des répétitions, il s’habitue déjà. Le maître, l’esclave, soit. Dialectique. On attend du narrateur qu’il tue le maître. "A partir du moment où je décide d’être libre, je le deviens, car l’instant de ma décision est celui de la prise de conscience de la différence entre esclavage et liberté et que la liberté c’est précisément cette conscience d’une différence", répond-il. Dialectique, et dialogue de sourds. Personne ne veut jamais rien entendre à rien. […] Le narrateur est un homme dépossédé. Sorti de cage, il ne sait quoi faire. Soufflés par d’autres, ses coups d’éclat à venir : « c’est pour t’aider à choisir le chemin le plus court que je te dis tout ça. » Dépossédé de ses idées incomprises. Dépossédé de ses actions quand la racine le pousse. Agit-il, ou est-ce son autre ? Ou alors agit-il avec l’autre de l’autre ? Son autre avec l’autre de l’autre. Délire, trou noir. »

 

Une invitation à respirer dans le jardin retrouvé :


Lou et les feuilles volantes - Lou Dev

Le potager en carrés.

Le jardin en hiver.

Le grand désordre de printemps.

Le jardin, le temps, l'espace.

Virginia, le temps des récoltes.

 

 

Deux promenades photographiques :


Lou et les feuilles volantes - Lou Dev

Rome, détours culinaires et délices italiennes. (ici)

Urbex, les choses. (ici)

 

 

 

 





 

Pour conclure ce billet d'anniversaire, tous mes remerciements à vous tous, aux auteurs, et aux éditeurs !

A. Igoni Barrett, A. J. Albany, Alison Bechdel, Claro, Dany Laferrière, David Rassent, Emmanuel Carrère, Emmanuel Le Page, George Makana Clark, Henry Miller, James Agee, Joyce Carol Oates, Ken Kesey, Luigi di Ruscio, Marie Cosnay, Nellie Bly, Nicolas Cavaillès, Patrick Deville, Phoebe Gloeckner, Sébastien Porte & Cyril Cavalié, Yak Rivais
Alternatives, Anacharsis, Christian Bourgois, Denoël, Editions du Sonneur, Editions du Sous-sol, Futuropolis, Gallimard, L'Ogre, La Belle Colère, Le Bec en l'air, Le mot et le reste, Le Nouvel Attila, Le Seuil, Le Tripode, Monsieur Toussaint Louverture, P.O.L, Stock, Zulma

Merci à tous !

Lou.

8 décembre 2015

Un nouvel art de militer, Sébastien Porte & Cyril Cavalié.


Un nouvel art de militer - photographie de Cyril Cavalié
Opération de séduction de la brigade activiste des clowns, un jour de fête nationale. Paris, juillet 2007. Cyril Cavalié.

Terribles attentats parisiens ; instauration d'un état d'urgence qui interdit les manifestations et assigne à résidence des militants écologistes ; annonce du risque de non-respect de la Convention européenne des droits de l'homme par la France ; vague brune qui déferle... Je ne m'étendrai pas plus ici sur le contexte dans lequel cet article est rédigé, non plus que sur la désinformation pratiquée par les chaînes d'information en continu et autres médias détenus par des groupes financiers, je vous inviterai simplement à consulter le Portail des médias libres et indépendants lancé lundi par Bastamag dans le but de proposer chaque jour « une sélection d’articles, issus d’une soixantaine de sources – sites d’information, revues, magazines, blogs – sur l’économie, les questions sociales, l’écologie, la politique et les alternatives. »

Revenons sur le livre qu'il s'agit ici de chroniquer. Un nouvel art de militer (happenings, luttes festives et actions directes), texte de Sébastien Porte accompagné des belles photographies de Cyril Cavalié, publié en 2009 par les éditions Alternatives, esquisse le portrait de jeunes collectifs militants tels que les Désobéissants, la Brigade activiste des clowns, Jeudi Noir, les Enfants de Don Quichotte, la Guerilla Gardening, les Robins des toits, les Déboulonneurs ou les Anonymous et autres lanceurs d'alerte... Tous appartiennent à cette génération née au monde avec la chute du mur de Berlin, devant laquelle on brandit comme une fatalité le tableau d'un avenir social, économique, et climatique particulièrement sombre. Plus ancrées dans la tradition anglo-saxonne qu'hexagonale, les actions directes de ces collectifs, telles que présentées ici, ont eu avec Act-up et Greenpeace quelques prédécesseurs en France, mais ne sont véritablement devenues fréquentes qu'au début des années 2000 avec les coups d'éclat des Faucheurs volontaires d'OGM.

Un nouvel art de militer - photographie de Cyril Cavalié
Action du collectif Bande d'arrêt d'urgence. Paris, décembre 2007. Cyril Cavalié.

Mettant l'accent sur la « matière nouvelle de l'engagement militant », c'est-à-dire la forme que prennent ces actions, Un nouvel art de militer fait l'état des lieux de ce nouvel activisme des années 2000-2010 et, à travers un retour sur le collectif des Désobéissants, présente en théorie et en pratique la désobéissance civile et l'action directe non violente. Cinq chapitres correspondent à autant de domaines d'action et d'engagement : l'écologie militante, le cyberactivisme, le combat pour le droit au logement, la lutte contre l'intrusion de la publicité dans les sphères publiques et privées, et l'utilisation de la « dérision massive » qui dénonce l'absurde par l'absurde. Le lecteur curieux trouvera également six zooms décrivant des collectifs particuliers, et même quelques fiches pratiques à l'usage du militant débutant : « La communication non violente », « Techniques de blocage et de résistance ou comment durer face aux forces de l'ordre sans prêter le flanc à des accusations de violence », « Au poste » (petit guide en cas de contrôle d'identité ou garde à vue), « Hacking workshop », ou encore « Système D : la résistance au système » (avec idées pour pochoirs), etc.

Les collectifs dont il est question se situent entre les deux pôles militants plus classiques que sont d'une part les partis politiques, syndicats et associations et d'autre part une mouvance autonome proche du courant anarchiste qui se manifeste notamment dans des projets de vies alternatifs. Les trois sphères sont perméables et de nombreux militants naviguent de l'une à l'autre, multipliant les façons de s'exprimer et d'agir. Si de nouvelles formes de contestation naissent, c'est malheureusement que « les raisons d'agir sont de plus en plus nombreuses », relève Sébastien Porte, qui qualifie de « combat polymorphe » et de « lutte fractale » la très grande diversité des collectifs. Ceux-ci répondent à des raisons d'agir précises par des actions ciblées qui ne cherchent pas à englober mais à pointer à chaque fois un nouveau défaut de notre société. Lorsque certains se déguisent et parcourent les rues de nuit pour éteindre les néons publicitaires voraces en électricité qui polluent l'obscurité nocturne, d'autres déroulent un tapis vert sur le périphérique parisien pour dénoncer la pollution automobile. « Audace, vitalité, mouvement, liberté et humour » composent le fil conducteur des actions et les différents collectifs sont reliés par l'introduction de l'imaginaire dans le domaine de la lutte, une irruption allant de pair avec l'utilisation du pouvoir de l'image.

Un nouvel art de militer - Cyril Cavalié
En colère contre l'omniprésence de la publicité, un activiste prend pour cibles les affiches du métro parisien (mars 2006). Cyril Cavalié.

« Pour ludique et spontanés qu'ils paraissent, les exploits des nouveaux collectifs n'en sont pas moins le résultat de stratégies minutieusement élaborées, planifiées à l'avance avec une distribution rigoureuse des rôles et une organisation réfléchie des étapes. » Le socle de ces « exploits » est la pratique systématique de l'action directe non violente. L'on pourrait dire pour résumer que l'action directe vise l'efficacité et utilise « la mise en relief d'un élément palpable comme proposition minimale » et qu'au-delà de son message pacifiste, le but de la non-violence est aussi de diminuer la violence de l'adversaire. D'autant plus que bien souvent, la pratique de la désobéissance civile amène à agir en dehors de la légalité, et qu'il importe de montrer de façon flagrante la disproportion entre la non-violence de l'action et les dispositifs mis en place pour sa répression... Autre point commun des nouvelles formes de contestation, une organisation en réseau inspirée de la théorie du rhizome de Deleuze : renforcée par l'utilisation d'internet, l'horizontalité omnidirectionnelle remplace l'habituelle hiérarchie pyramidale. Potentiellement éphémère, le collectif peut être dissous, recréé, modifié selon l'action à mener qui est sa raison d'être, ce qui explique que certains des collectifs présentés par Sébastien Porte et Cyril Cavalié en 2009 n'existent plus aujourd'hui alors que d'autres sont apparus.

« Le XXe siècle a connu le militantisme des sociétés industrielles, celui du XXIe siècle est un militantisme de la société d'information. » Dans une civilisation à l'intérieur de laquelle l'image tend à devenir toute-puissante, le choix d'actions basées sur l'événement et le « coup » médiatique semble pertinent pour attirer l'attention et faire passer le message. Tout l'enjeu réside alors dans la maîtrise et l'exploitation de cette image : élaboration d'un message simple et percutant, production de contenu par le collectif lui-même pour maîtriser la propagation de l'information, désignation d'un militant responsable des relations presse, médias voire forces de l'ordre prévenus en amont... De ce jeu sur l'image et sa diffusion dépend la réussite de l'action, réussite qui réside en grande partie dans « la question de l'acceptabilité sociale de l'acte de contestation », seule façon de toucher l'opinion publique. Le jeu n'est pas évident, et il faut savoir jongler entre les « instantanés de choc faciles à appréhender » et une « vision globale et complexe de la planète qui s'inscrit dans le long terme, et qui seule doit guider l'action ». Bien qu'enthousiaste, Un nouvel art de militer met en garde contre le danger d'enfermement du discours dans des formats courts, risque inhérent aux actions directes. Il ne faut pas oublier de se méfier des messages lapidaires, de la saturation et de la surenchère, et savoir continuer en parallèle d'actions ciblées le travail et la réflexion de fond.

Un nouvel art de militer - Cyril Cavalié
Action de sensibilisation dans le métro parisien contre la vidéosurveillance, signée Souriez vous êtes filmés. Mai 2007. Cyril Cavalié.


Les raisons d'agir, on le sait, ne manquent pas, et je trouve toujours très juste aujourd'hui la réflexion de Sébastien Porte sur « un monde qui, voilé derrière son alibi démocratique, est de plus en plus oppressif et sécuritaire. Un monde en voie de paupérisation et de désocialisation, où les intérêts immédiats de quelques-uns, postés aux sources du pouvoir et de l'argent, priment sur la vie des autres. Tous dénoncent ce fascisme doux, cette barbarie latente, ce cauchemar climatisé vers lesquels les sociétés occidentales, lentement, ont commencé à glisser. » Mais pourquoi militer différemment ? Par besoin de réenchantement, parce que comme évoqué plus haut la société évolue vers l'horizontalité et le réseau, parce que les anciennes formes de contestations (syndicalisme, grèves, manifestations en défilé...) ne fonctionnent plus : les réponses apportées par Un nouvel art de militer sont multiples. Le décalage entre la population et la sphère politique engluée dans des programmes et pratiques voués à l'échec a créé un « espace laissé vacant entre la réalité de la société et la fiction de sa représentation politique », espace que les collectifs viennent combler, non pour prendre le pouvoir mais pour créer un contre-pouvoir et provoquer un éveil des consciences. A l'inverse des discours addictifs et lénifiants relayés par la télévision, les nouveaux militants agiraient comme une sorte de signal d'alarme nécessaire criant que nous vivons dans un monde de plus en plus matérialiste, consumériste, pollué, surveillé.

Depuis la parution d'Un nouvel art de militer, et le début des années 2010, encore d'autres formes de militantisme ont émergé et l'on a vu fleurir de grands rassemblements populaires, d'Occupy Wall Street aux Indignés de la Puerta del Sol. En France, un certain nombre de militants se sont radicalisés, et l'élan initié par les opposants au désastre écologique annoncé du projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes a donné naissance à plusieurs Zones A Défendre. De plus en plus de militants dénoncent les violences policières et une répression elle aussi radicalisée. L'ambiance générale semble de moins en moins festive. Ce qui n'empêche pas de nouveaux collectifs de se constituer et de mener des actions pleines d'humour, à l'instar de Culotte Gate qui, en novembre dernier, a procédé à un envoi massif de culottes tachées de (faux) sang à l'Assemblée nationale, en réaction à son refus de baisser à 5,5 % la TVA sur les protections hygiéniques (actuellement taxées à 20 %) et de les reconnaître comme produits de première nécessité. Culotte Gate, soutenu par l'association FièrEs, est né spontanément d'une discussion sur le forum de Madmoizelle.com, et a joliment réussi son coup en outrepassant avec originalité, le tabou encore bien présent sur les règles et, avec la manifestation en rouge et blanc organisée par le collectif Georgette Sand à l'origine du débat, a profité d'une belle médiatisation.

Espérons donc que les voix continueront à se faire entendre, malgré les interdictions, les assignations, les perquisitions, malgré tous les cons, que surtout l'humour perdure, et que vive la liberté d’expression, de réunion et de manifestation !

Vous pouvez retrouver les photos qui illustrent cet article à l'intérieur d'Un nouvel art de militer et sur le site de Cyril Cavalié, que je remercie de m'avoir laissé les utiliser.  Vous pouvez en apprendre plus sur le blog du livre ici : http://citoyensdanslaction.blogspot.fr/2009/03/le-livre-et-son-contenu.html.

Concernant l'état d'urgence en France, n'hésitez pas à consulter les liens suivants :



Un nouvel art de militer (happenings, luttes festives et actions directes), Sébastien Porte & Cyril Cavalié, éditions Alternatives, 2009.


25 novembre 2015

Et quelquefois j'ai comme une grande idée, Ken Kesey.

Ken Kesey - Et quelquefois j'ai comme une grande idée - Monsieur Toussaint Louverture ©LouDev
© Lou Dev

 « Dévalant le versant ouest de la chaîne côtière de l’Oregon… viens voir les cascades hystériques des affluents qui se mêlent aux eaux de la Wakonda Auga. » Et quelquefois j'ai comme une grande idée est splendide dès l'ouverture, dès cette première phrase et son tutoiement impérieux, dès ce torrent de mots qui vous alpague et vous tire par le bras pour vous plonger dans les eaux froides de la rivière et l'amphithéâtre des montagnes. Deux pages seulement suffisent, deux pages de ruissellement entre les ronciers, deux pages d'une rivière implacable, apparemment calme, et d'une maison de bric et de broc qui s'accroche à la berge. Et soudain, la chute terrible. Une image qui vous laisse pantois, vous retourne complètement et ne vous lâchera pas, accrochée à vous comme le singe qui ronge la nuque, persistance rétinienne qui se prolonge jusqu’à la toute dernière page. Deux pages suffisent pour vous convaincre que vous tenez entre les mains un livre qui s'imprimera en vous, un livre dont l'écho vous accompagnera longtemps. Un grand livre.

Oublié par l'édition française depuis sa publication américaine en 1964 jusqu'à ce que sa rumeur arrive aux oreilles de Monsieur Toussaint Louverture, Et quelquefois j'ai comme une grande idée est un livre immense, magistral dans la forme et le fond. En près de neuf cents pages tirées au cordeau, pas une phrase qui ne soit pas belle et parfaitement à sa place, en équilibre sur le fil tendu par Ken Kesey entre le grand souffle classique de l'épopée des pionniers du Nord-Ouest, et l'ouragan de l'écriture moderne initiée par la Beat Generation. Baroud d'honneur d'un clan de bûcherons de l'Oregon – les Stamper, affrontement entre syndicalistes et briseurs de grève, antagonisme de deux frères que tout oppose, récit d'une vengeance ou fresque de la peur de déchoir d'un monde qui bascule, de multiples niveaux lectures s'y imbriquent et s' y croisent. 
 
Entremêlés, enchevêtrés, sont les voix, les strates, les mémoires et les drames... Et la force qui se dégage de la mêlée, la force incroyable de la narration qui régit tout, cette force gonfle inexorablement comme gonflent les eaux de la Wakonda Auga ou les rancœurs des hommes, pareille à la force immuable de la Nature, des montagnes, des forêts, des rivières, des marées. La musique de l'écriture de Ken Kesey a un rythme singulier et fluide, aux accélérations par instants fulgurantes qui réussissent à tenir le IT, le pulse, « comme parfois lorsqu’un groupe de jazz décolle complètement dans la perfection d’un swing collectif ». Les focalisations internes et externes alternent sans cesse, le récit jongle d'un personnage à l'autre sans que l'on sache toujours à qui appartient la voix, l'on devine qui parle au ton, aux indices, aux parenthèses, aux italiques, aux incises. Il faut suivre le beat de la « technique narrative moderne », se laisser porter et prendre aux tripes, admirer les boucles, les variations, les improvisations, lorsque les arbres s'abattent sous les ordres de Hank, que les mots de Lee se défoncent à l'herbe, qu'à l'arrière-plan les voix se brouillent et que l'auteur s'ouvre aux perceptions lysergiques.

Ken Kesey - Et quelquefois j'ai comme une grande idée - Monsieur Toussaint Louverture ©LouDev
© Lou Dev
Une des nombreuses pistes pour remonter la trace du génie de Et quelquefois j'ai comme une grande idée pourrait être la danse entre les deux puissances entrelacées que sont la nature et la musique. Sur le camp d'abattage, les grésillements country du transistor ; sous les néons du rade de la ville, les deux musiciens à la carrière minable ; au flanc des montagnes, le tintement du carillon de Hank, qui résonne dans le vol des oiseaux marins et dans les cimes mousseuses, dans le pollen floconneux comme une neige tiède, dans le reflet du soleil comme une pomme en train de grésiller et de juter sur le gril d’un ciel d’été indien, au cours de longs passages dont la beauté vous coupe le souffle. Lorsque soudain, immiscés dans le décor mythologique de la vallée, jetant une lumière étrange sur les hommes régit par cette Nature exigeante, inattendue, déstabilisante, voici l'étrange plainte d'un oscilloscope ou de je ne sais quelle bande-son tirée d'un film de S.F., traversée express de nuages drapés d'ombre et des nappes ondoyantes d'un brouillard de neige carbonique, et les vinyles hard bop de Lee – hasard aride d’osselets jetés dans des dunes où fourmille la rouille… terre brûlée, ciel brûlé, lune d’ébène brûlée… cités brûlées vent qui disperse des mémos arides personne ne les lit C’EEEST quoi ?

Allant plus loin, l'on pourrait aussi lire dans l'opposition entre les frères Stamper l'intrusion du bouleversement culturel des années 60 dans les petites villes de l'Ouest atemporel, la collision entre ce morceau de la belle et sauvage et démente Amérique d’où Kerouac aurait pu extraire au moins de quoi écrire six ou sept romans et la génération de névrosés de Lee sillonnant l’Amérique en foules ferventes, équipés de rouflaquettes, de sandales et de guitares à cordes métalliques, cherchant sans relâche la terre de ses ancêtres… mais paniquée à l'idée de s'enraciner. D'un côté, donc, Hank, l'aîné, le bûcheron, chasseur, sportif, incarnation de la virilité de qui se dégage une force naturelle et obstinée qui attise les jalousies et le ressentiment. De l'autre, Lee, l'étudiant qui a vendu son combi Volkswagen pour revenir de la côte Est, l'intellectuel paranoïaque, coupé de la nature et nourri aux Captain Marvel, aux barbituriques et aux amphètes. Tous deux séparés par la cage de l'ego de Lee et l'inaptitude au dialogue de Hank, par une commune incapacité à l'empathie, deux mondes qui se juxtaposent sans pouvoir communiquer. 
 
Autour d'eux gravitent la foule de leurs semblables, et le concentré de tous les désirs et toutes les peurs qui peuvent animer les hommes, du sentiment d'être exceptionnel à la nécessité de trouver un bouc émissaire qui allégerait la permanence de la grisaille et cristalliserait les haines. L'on voudrait, pour le lecteur de cette chronique, développer le contexte, raconter la grande histoire du syndicalisme américain, du bûcheronnage et du conflit entre les Wobblies et les gyppo loggers, parler de l'attachement de Ken Kesey à l'Oregon puis de son aventure avec les Merry Pranksters et leurs expérimentions sonores qui préfigurent le rock psychédélique (voir ici). Décrire encore les séquoias, les grands cerfs et le passage des oies du Canada. Puis évoquer dans le désordre toutes les gueules cassées qui parcourent Et quelquefois j'ai comme une grande idée : le clan Stamper, le patriarche Henry, Hank et Lee bien sûr, l'incroyable Joe Ben, Souricette, Viv – la pâle fleur sauvage et sa découverte de Wallace Stevens, Andy et Orland et Ben qui a disparu ; continuer avec Teddy le barman, le vieux tailleur de billons alcoolique, l'agent immobilier et son beau-frère transparent, Draeger du syndicat et Floyd Evenwrite aux mains moites, et encore Boney Stokes et Simone, sans oublier Jenny l'Indienne sur qui il faudrait s'arrêter au moins le temps de psalmodier une malédiction ou de déchirer une feuille de la Bible.

Tous sont salement humains. Nous aussi. C'est peut-être par là qu'il aurait fallu commencer. Et c'est sûrement pour cela qu'il faut lire Et quelquefois j'ai comme une grande idée, et s'en remettre au conseil final de l'éditeur : « Ne vous laissez pas décourager, prenez le temps, remettez à plus tard si besoin, mais n'abandonnez pas, c'est l'un des plus grands livres qu'il nous ait été donné de lire. » Remercions donc ledit éditeur, l'époustouflant Monsieur Toussaint Louverture, qui a rendu accessible en français ce chef-d’œuvre. Après une première édition en 2013, Et quelquefois j'ai comme une grande idée paraît cet automne dans un nouveau format qui inaugure Les Grands Animaux, une première collection qui « va s'efforcer de réunir de grands livres, des romans cultes et des chefs d'œuvres dans des traductions toujours travaillées jusqu'au bout, accompagnées d'une préface ou d'une introduction inédite, et, tout à la fois, publiés de façon éclatante et abordable. » Tout est dit, bien qu'on puisse rajouter (encore), qu'en effet la publication en or et noir est superbe jusque dans sa finition, qu'elle permet en plus la découverte de la peintre russe Lioubov Popova, et que l'on a vraiment hâte de lire les titres qui suivront...

Ken Kesey - Et quelquefois j'ai comme une grande idée - Monsieur Toussaint Louverture ©LouDev
© Lou Dev


Et quelquefois j'ai comme une grande idée, Ken Kesey, trad. Antoine Cazé, coll. Les Grands Animaux, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 894p., 2015.

5 novembre 2015

10 jours dans un asile, Nellie Bly.

10 jours dans un asile - Nellie Bly - éditions du sous-sol
Publié par les Editions du sous-sol, ce court reportage undercover à l'intérieur d'un asile, d'une efficacité redoutable, est particulièrement intéressant, non moins par la personnalité et l'histoire de son auteur que par le sujet qu'il expose. Suivi de deux enquêtes sur les bureaux de placements des domestiques et les fabriques de conserves, il met en lumière le talent et la pugnacité de Nellie Bly, journaliste outre-Atlantique de la fin du 19e siècle. En une centaine de pages seulement, l'on assiste à la naissance d'une reporter d'un genre nouveau qui par sa manière unique de mettre sa féminité et sa voix vive au service d'une écriture relatant avec honnêteté des faits vécus en toute subjectivité, deviendra la pionnière du renouveau du journalisme américain.

Nous sommes à New York, en 1887. L'Union Pacific et le Central Pacific ont depuis longtemps joint leurs lignes, la conquête de l'Ouest est presque achevée, et la presse américaine, en retard sur l'Europe, prend un formidable essor. Les journaux de Joseph Pulitzer et de William Randolph Hearst rivalisent à grand renfort de titres racoleurs et d'enquêtes inédites, lorsque le New York Sun du 26 septembre 1887 publie dans ses colonnes Who is this insane girl ?, un article sur une avenante inconnue qui vient d'être jugée folle et internée. La mystérieuse jeune femme n'est autre que Nellie Bly, vingt-trois ans, mandatée par Joseph Pulitzer qui dirige le New York World, pour une enquête infiltrée à l'intérieur d'un asile situé sur une île au large de Manhattan, le Blackwell's Island Hospital. Son reportage, avant de devenir un livre, sera publié par le World en octobre 1887 sous la forme d'un feuilleton intitulé Behind asylum bar, et provoquera un tollé qui aboutira à une allocation supplémentaire d'un million de dollars pour les hôpitaux psychiatriques.

Derrière les grilles de l'asile.


« L'asile d'aliénées de Blackwell's Island est une souricière à taille humaine. Il est facile d'y entrer, mais une fois à l'intérieur, impossible d'en sortir. »

Nellie Bly, New York World, 9 oct 1887, Behind asylum bars, extrait
"Behind Asylum Bars", New York World, 09 oct 1887, extrait.
L'on retrouve dans 10 jours dans un asile beaucoup de ce que dénoncera près de trente ans plus tard Albert Londres dans Chez les fous, à propos des asiles français : les conditions de détentions déplorables, les sévices infligés par le personnel, les patientes encordées, le manque de financement... L'asile n'est pas le lieu où l'on soigne, mais celui où l'on enferme loin des yeux ceux qui dérangent, ceux dont on ne peut s'occuper faute d'argent, les rebuts d'une société en pleine mutation. Nellie Bly y fréquente de nombreuses immigrées, détenues sans avoir eu une chance de s'expliquer, personne n'envisageant de requérir les services d'un traducteur. D'un ton mordant et ironique, elle se moque des techniques douteuses de diagnostic des médecins, si facilement dupés malgré le tranchant de leurs discours d'experts scientifiques qui ne sauraient se remettre en question.

Dès l'entrée dans l'asile, l'ironie se transforme en dégoût. Comment supporter les mauvais traitements sans sentir sa santé mentale s'affaiblir ? « Pour la première fois, je devais avoir vraiment l'air d'une folle. […] A grands coups de démêloir, mes cheveux encore humides de la veille furent tirés de tous les côtés. Je protestais en vain, puis je serrais les dents et souffris en silence. Refusant de me rendre mes épingles à cheveux, une des infirmières me fit une tresse qu'elle noua avec une bande de tissu rouge. Ma frange frisée refusait d'être plaquée en arrière, il me restait au moins ça de ma gloire passée. » Au froid, à l'araignée cachée dans la mie du pain rassis, succèdent le bain glacé à la file indienne, la honte de la nudité, la parodie de l'uniforme. Parmi la multitude des souffrances subies par les pensionnaires de l'asile, la séance semble peut-être anodine, mais l'on devine à quel point un tel mépris de l'intimité et de l'intégrité physique traumatise. L'on ne peut qu'admirer le courage de la jeune femme qui a donné de son corps et abandonné de force pudeur et dignité humaine, pour pouvoir rapporter son témoignage avec honnêteté et sobriété.

Le girl stunt reporting, des coups montés pour « démêler le vrai du faux ».


The Nellie Brown mystery in the New York Sun (New York World 9 oct 1887)
"The Nellie Brown mystery", New York World, 9 oct 1887.
Suite à son séjour au Blackwell's Island Hospital, Nellie Bly multipliera les infiltrations et les coups d'éclat. Mais, au-delà de son cran légendaire, le récit de son entrée dans ce premier rôle est toujours empreint de beaucoup de finesse et d'humour, et tout lecteur sourira au spectacle de son entraînement devant le miroir ou se sentira complice des rires dissimulés par la jeune femme derrière son mouchoir. La force de l'effet produit par ce reportage undercover provient autant, sinon plus, de la mise en scène d'elle-même d'une jeune femme blanche middle-class qui simule l'hystérie pour se faire interner et enquêter que de la dénonciation des conditions d'internement des aliénés. 10 jours dans un asile ! Le mystère Nelly Brown résolu ! Une journaliste dupe les médecins ! C'est ainsi que l'on imagine sans peine le crieur scander la nouvelle et distribuer à tour de bras des exemplaires du World contre la modique somme de deux cents aux quidams qui se précipitent vers la promesse d'une aventure trépidante et inattendue, garantie authentique.

L'art et la manière de Nellie Bly font des émules, et la décennie qui suivra baptisera girls stunt reporters les nombreuses femmes qui imiteront son style et ses techniques. Citons Ada Patterson, la « Nellie Bly de l'Ouest » ou encore Winifred Black, qui ira jusqu'à simuler l'évanouissement en pleine rue afin d'enquêter sur les services de soins publics pour le compte du San Franscico Examiner de Hearst. Souvent décriée et méprisée par les sérieux tenants masculins de la profession, cette vague féminine qui a déferlé avec fracas sur les unes de la presse populaire est peu restée dans les mémoires de notre côté de l'Atlantique. Si, avec le développement du journalisme de terrain et de l'investigation undercover, d'autres grands noms de journalistes infiltrés ont supplanté Nellie Bly en popularité — de Jack London dans les bas-fonds de Londres à Hunter S. Thompson chez les Hells Angels, de la narrative non fiction au journalisme gonzo —, elle a par son audace sorti les femmes des rubriques modes des magazines et leur a ouvert en grand les portes du reportage.

Nellie Bly, figure emblématique de l'émancipation des femmes.


« Je résolus à cet instant de mettre ma mission au service de mes sœurs en souffrance, et de révéler les conditions parfaitement arbitraires de leur internement. »

Ten days in a mad-house - Nellie Bly
Ten Days in a Mad-House,  New York: Ian L. Munro, Publisher, n.d.
Au sein de l'univers résolument sexiste dans lequel elle navigue, Nellie Bly réussit le tour de force non seulement de ne pas mettre de côté sa féminité, mais de l'utiliser sciemment. S'inquiétant régulièrement pour les bouclettes de sa frange, elle se sert de son corps autant que de son esprit, déployant force ruses féminines pour s'introduire dans des milieux réputés inaccessibles. C'est une formidable réappropriation de soi, dans une société où le pouvoir et l'expertise sont les domaines exclusifs des hommes pour qui la respectabilité d'une femme réside dans sa pureté et son souci des convenances. Dès lors que Nellie incarne, pour les besoins d'un reportage, une femme des classes sociales les plus basses, on lit en filigrane sa conscience de s'exposer physiquement et moralement aux assiduités appuyées des hommes, qu'ils soient médecins, contremaîtres, placeurs de domestiques ou passants, et contre lesquelles l'armure de son statut social la protège un minimum habituellement. Il est intéressant de relever que pour régler la question de son internement dans un établissement psychiatrique, on lui demande à de nombreuses reprises si elle est une femme entretenue ou une femme de mauvaise vie ; et de constater l'image hyper-sexualisée accolée aux femmes pauvres, aux immigrées... et aux hystériques, appellation aux contours flous qui englobe des troubles aussi divers que variés, et que certains médecins de l'époque prétendent soigner à l'aide de vibromasseurs permettant d'atteindre le paroxysme hystérique de la crise (sic).

« Des grappes de filles obstruaient aussi le couloir et les escaliers. C'était un panorama inédit de notre époque. Des filles qui riaient aux éclats, se désolaient, dormaient, mangeaient, lisaient, toutes assises du matin au soir, attendant qu'on leur offre la possibilité de gagner leur vie. »

Dès ses premiers pas de journaliste, Nellie Bly œuvre à l'émancipation des femmes. Elle se fait d'ailleurs repérer par la lettre au Pittsburgh Dispatch, en réaction à un article qui décrit l'ouvrière comme une monstruosité et liste les rôles et tâches auxquels les femmes devraient être cantonnées. Nellie écrira au cours de sa carrière de nombreux articles sur la justice sociale, le droit des ouvrières (les « esclaves blanches de New York »), la nécessité de protéger les femmes par un cadre légal, que ce soit dans leur vie professionnelle ou conjugale. Vingt-cinq ans après 10 jours dans un asile, elle se joindra aux suffragettes, couvrant en 1913 la grande Women Suffrage Parade de Washington, D.C.. Nombre de ses consœurs journalistes y seront présentes, notamment Ida B. Wells, l'une des premières journalistes afro-américaines, rédactrice en chef du journal antiségrégationniste Free Speech and Headlight, qui lutta pour le droit des femmes et dénonça les lynchages contre les noirs grâce à sa propre pratique du journalisme d'investigation. Nellie Bly fut également la première femme non accompagnée par un homme qui accomplit un tour du monde, battant de huit jours Phileas Fogg, exploit dont elle tira un livre bientôt à paraître aux Editions du sous-sol. Ce deuxième opus sera suivi par un troisième reportage, intitulé 6 mois au Mexique, et j'aurais le plaisir de chroniquer ici l'année prochaine ces deux titres.



10 Jours dans un asile (Ten Days in a mad-house), est traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hélène Cohen, et paru aux Editions du sous-sol, nées de la revue Feuilleton, toutes deux menées par Adrien Bosc. 2015.



23 octobre 2015

Le Cri des oiseaux fous, Dany Laferrière.


« C'était moi, mais ce n'est plus moi. J'ai un autre projet, cette nuit. Je veux engranger le plus de sensations, d'émotions et d'images possible pour les emporter avec moi. Pour faire face aux “giboulées du Nord.” »
Dany Laferrière - Hannah Assouline/Opale/Leemage/Zulma
 
Port-au-Prince, Haïti. Dans une salle fermée du conservatoire, des étudiants se préparent à jouer Sophocle en créole. Dans quelques heures, Antigone fera face à Créon. Sur une plage, un jeune journaliste est assassiné par les tontons macoutes. La mort de son meilleur ami est concomitante, pour Vieux Os, à la décision de quitter l'île secrètement le lendemain matin afin d'échapper à la dictature qui prépare son élimination. Il ne reste plus au jeune écrivain de vingt-trois ans que le soleil implacable d'une après-midi et la touffeur d'une nuit pour se nourrir une dernière fois de son île avant de s'envoler vers Nord et son soleil « froid comme la mort ». Livre charnière dans l'œuvre de Dany Laferrière, Le Cri des oiseaux fous est l'histoire de cette dernière nuit d'au revoir et d'errance à travers la ville.

« L'exil est pire que la mort pour celui qui reste. L'exilé est toujours vivant bien qu'il ne possède aucun poids physique dans le monde réel. » Déjà Haïti s'efface et Vieux Os s'éloigne. Au long des heures qui s'écoulent, il devient le spectateur de l'île. Les acteurs, les souvenirs, les amours, les absents et les dictateurs défilent devant lui qui parcourt les lieux et le temps à la recherche de ceux qu'il veut croiser une dernière fois pour leur adresser son adieu. A ceux qui doivent rester « faire face à la bête », l'au revoir ne peut être que muet comme un « secret honteux ». Vieille habitude, dans ce pays où lorsque l'on quitte ses amis on ne les salue pas, de crainte de ne pas les revoir vivant le lendemain.

Dialectique de l'exil. « Je parle, je parle, simplement parce que je commence à avoir plus peur de l'inconnu incolore et inodore que de l'effroyable connu si touffu et nauséabond ? » Partir pour ne plus avoir peur à chaque instant de la balle de la nuque ; choisir le cancer de la prostate. Quitter la chaleur, la vitalité, la sensualité, le désordre ; se diriger vers le froid et le confort léthargique. Quitter la dictature qui veut vous tuer ; craindre l'inconnu plus encore. Quitter un pays dans lequel rôdent les léopards et les tontons macoutes, mais ne jamais réussir à échapper à soi-même. Abandonner derrière soi des dieux vaudou frileux et une partie de son esprit, emporter une accumulation de petites pertes. A la fille qui demande ce qu'Haïti va devenir si tous partent, la mère répond qu'elle ne sera pas pire que s'ils meurent tous.

Comment se sentir citoyen d'un pays qui veut votre mort ? Sur l'île, ils sont seuls. Otages. La dictature les retient prisonniers. Au long de la nuit de marche, au fil des rêveries, Dany Laferrière revendique le droit d'être un individu. Le droit de détourner les yeux du Palais national, de regarder plus loin, « de l'autre côté de la colline ». De ne pas parler de la dictature. De ne pas jouer le jeu d'un pouvoir qui vous emprisonne en se plaçant au centre de tout. De sortir de l'îlot mental auquel sa présence vous circonscrit, d'échapper au « cercle de feu » à l'intérieur duquel on mesure l'honneur d'un jeune poète démuni et désargenté à l'aune des remous qu'il provoque dans une dictature établie. Le droit de parler de culture sans parler de politique. D'avoir des désirs qui lui sont propres. « Et l'indifférence que j'ai toujours manifestée pour le pouvoir et sa propagande diabolisante ne jouerait pas en ma faveur. Car le rêve de tout pouvoir est qu'on s'intéresse à lui. »

Dany Laferrière, Le Cri des oiseaux fous, Zulma éditions
Ultime insurrection, ces pages vibrantes et empreintes de poésie qui occupent l'espace malgré la dictature, cet hommage au parfum des ilangs-ilangs, à la vie qui grouille, à la mer magnifique au-delà les déchets du rivage, à la grand-mère Da de Petit-Goâve, assise sur sa dodine une tasse de café à la main. Sensualité de la cuisine de poisson et bananes vertes des femmes de Brise-de-mer, sensualité de la grâce mouvante des jeunes filles de Pétionville, vibration de leurs corps et palpitation de leurs âmes, flamme de Sandra l'endiablée et douceur du cœur de Lisa qui s'endort. Dense nuit où dansent la musique des corps et des mots, l'amour du rythme et du jazz, qui traversent toute l'œuvre de Dany Laferrière. Du souvenir au spectacle du théâtre, du rêve qui s'étire et déforme le temps à la réalité planante qui l'accélère, de la noirceur de la nuit à la naissance du jour, le lecteur allonge le pas sur les traces de Vieux Os, opérant à son insu d'incessants allers retour du visible à l'invisible. Magie vaudou de cette écriture pulsatile placée sous l'égide de Legba le médiateur... Ce sont une grande sensibilité et une grande humanité qui animent Dany Laferrière, lui qui remet avec sagesse la contemplation au cœur du mouvement d'écrire.

Le Cri des oiseaux fous, qui n'était plus disponible depuis une dizaine d'années, s'impose comme une présence. Sa lecture est riche et essentielle, et l'on remercie chaleureusement pour sa réédition les éditions Zulma qui savent provoquer de précieuses rencontres entre auteurs et lecteurs.

Le cri des oiseaux fous, Dany Laferrière, éditions Zulma, 2015.



11 octobre 2015

Dialogues impromptus autour de Cordelia la guerre.

« Je construirai un diptyque, ici nous sommes emportés par les eaux, là mon présent à bouffer à des arbouses ou comment ça s'appelle. »
« Les canons sciés dépassent du bosquet. Ça fait une forêt deuxième, un étage hérissé au-dessus des feuillages moussus. Petit peuple hérissé. »

Marie Cosnay - Cordelia la guerre - éditions de l'Ogre


Bombardements en Orient. Réfugiés. Frontières. Chômage. Immolations. Femmes, enfants, esclaves, noyades, prisonniers. Morts. Masse. Du papier, du neutron, plus, plus. Trop de publications. Trop de paroles. Ça parle pour ne rien dire. Images, ondes, bruit : bombardement, bombardement, bombardement.

Traitement uniforme de l'actualité. Raz de marée de la pensée unique, idéologique, composée d'une multitude d'idées simples et identiques qui se renforcent, se rendent et se forcent à rentrer dans les rangs. Slogan et bras que l'on retient à grand-peine, sur lequel on s'assoit en guise de balai. Strange days et Strangelove, estrange époque où il est plus facile de désintégrer l'atome que de vaincre un préjugé. Tais-toi si tu l'oses ou prends ta dose. Ne pas dire, ou trop. Surinformation. Information sur information. Les mots ou la chose. Avec ou contre nous. Dialectique de l'instant. Choisir son camp. Prendre pour argent, content.

Scène internationale, scène sociale, scène politique, scène littéraire. Sur les planches alignés, sont les comédiens. Arc de cercle. Ou alors : sur les planches entassés, sont les comédiens. Pêle-mêle, forme vague, indistincte, qui parle trop fort, qui vocifère, déblatère, fait du cinéma côté jardin, et puis court. Tape du pied. Se croit visible quand elle beugle être transparente. L'assène. Scène déjà vue, scène figée, scène à la dérive, charriant le flot d'immondices passées vers un pire aval.

Léviathan, animal polymorphe. La queue du dragon, le serpent et le lion sur le même bateau. Veau d'or et vau-I'eau. Les flics et les enflures d'abord. Identification. Différenciation. Soudain le flot face à la forme vague. Pas si vague, la Vague. Revancharde, plutôt. Le bleu des Vosges et Versailles. Traité, tranchées et gaz moutarde. Et quatorze, de nouveau. Un siècle plus tard, la guerre sur le tard, mais préparée. Dans la lignée, la ligne de mire, de démarcation, la visée opportune : la tune. Les mots pour le dire et ceux pour le taire. Plus un mensonge est gros (plus il est répété) et plus il passe (pour une vérité). La parenthèse et la passe. Concentration des médias et dilution de l'information. Précipité vert de gris vers l'impasse.

Un seul coup : entre Cordelia la guerre. Elle est la figure antique et dressée qui pointe du doigt. Elle, monstre. Qui fait tomber les masques. Sous ses pas, le roi est nu. Ni tragédienne ni comédienne : opérante. Cordelia la guerre n'avale pas ; elle crache dans un flot de paroles les non-dits et les inacceptables. Inondations, crues, pluies obliques dans ses pages. Vague qui nous submerge, nous emporte, lame poétique qui tranche et déferle. Avec elle volent les hiboux et les furies. Cordelia la guerre, l'impitoyable. Coup de pied dans la fourmilière, table rase. Sa colère est contagieuse.

Contagion contre contagion. Déterminée à sortir des terres minées, Marie Cosnay dépasse, pose les choses et les mots comme ils sont, qui connaît la chanson, mine et l'air de rien. Rien ne peut venir de rien, dit-on, dit Lear. Morale pas chère dont on fait les dictons. Diktat et division. Multiplication des pactes. Ne pas claironner. Lear pour lire. Ecrire pour ne pas oublier. L'écriture comme ligne de fuite, ouvrant de multiples perspectives aux multiprises de l'angle mort et de la pulsion du même nom.

Le livre érinye exécute. Femme et force, libre, afflue. Marie écrit et les têtes tombent comme les héros. Plus de piédestal. Là-haut est une frontière orée où tout se brouille. Ils y perdent leur superbe, les Lear, les Kent, les pauvres Tom. Les salauds de riches dans leurs palais-cubes. Les décalés, les calques, les éminents qui miment et ne riment à rien. Hors, ils sont, ceux qui se pensent élevés. Dans leurs hauteurs, elle les débusque, Cordelia la guerre. De ses serres, elle saisit, arrache et déplume. Ebouriffe sans esbroufe. Dépiautés, Shakespeare et ses sbires. Aveuglés qui négligez ceux d'en bas, voyez venir les oubliés, ceux des parvis et des maisons de l'emploi.

Cordelia la guerre, ivre livre qui délivre la parole des indigents, indigènes nu-pieds qui, sans-voix, slament, hantent, le langage des possédants édentés qui, sous couvert d'argent, continuent d'ânonner les âneries des dits puissants. Ivre livre qui renforce la détermination dans nos choix de vie, des cris à l'écrit, de l'effraie à l'or frais. Ivre livre, rempart contre les rampants et leur pensée inique. Interfère dans le martèlement, ouvre l'évidence, la forge et force l'or à se changer en mais. Où donc, sous couvert de ne pas dire l'évidence, la subjugue par de subliminales interférences. Traduire l'infection d'un monde mal pensé. Guérir le mal commun par le bien dit.

Polysémie, sème les mots et joue avec les codes. Décode. Dénonce les impostures et les fausses postures. Affronte les discours aseptisés. Ivre livre, oui, celui qui remet de la vie dans le verbe et dans les actes. Enfin, la langue s'ébroue ! Encore faut-il qu'elle soit parfaitement maîtrisée pour la secouer ainsi. Et la tirer avec effronterie.

Tirage de tête et chef de file, Cordelia la guerre préfigure une nouvelle forme de littérature, frontale et elliptique. Qui dit, rapide, l'action, évite la rime facile qui paraphrase à la périphérie des villes. Poésie, prophétie, stase et extase, incantation : Marie s'abyme sur le promontoire à l'endroit des paroles, fait feu de tout bois, prophylactique et propédeutique à la fois.

Marie dit les pages. Numérote. Intervient. Prévient, commente, résume. Petit 1, petit 2, petit 3. Sent bien que c'est une histoire. Que ce sont des. Mais ne le dit pas tout à fait. Elle tait l'évidence. Expédie. Mais où est donc or ni car ? Après les conjonctions, les phrases s'abstiennent, souvent. Pas besoin de s'étendre, de coordonner, de subordonner : l'on comprend sans que. Au lecteur d'être vif. A lui de saisir, entre les lignes, les obliques, les perpendiculaires, les arches de feu, et la valse des pronoms. On, tu, nous. Je. Rare et soudain, le je. Intéressant.

Comprendre et prendre position. D'un côté de vieux paternalistes et de jeunes loups sans foi ni loi, le virtuel pour seule vertu. Faux métiers, faux selfs et faux sang bleu. La clique de Neuilly et ses têtes à claques, fils de Puteaux entrés dans Paris. Urbains, trop urbains, qui clignent de l’œil à la vue de l'ordre nouveau et transhumain qu'ils échafaudent. Face à eux, le coin du feu, les valeurs vraies, transvaluées, justes et réajustées, des nu-pieds. Luttes éclipsées dans la marge, réel réenchanté des mondes en chantier. Magie opératoire, humanisme antique, concret, des femmes et hommes vrais, qui embrassent la vie et le réel. Tout le réel. Pas le fantôme dans la matrice qui se dit tel.

Ectoplasme fuchsia, chevaux blancs, cheveux incandescents, et pleurent les serpents auprès des flics et des cow-boys. Fantastique qui accroît l'ultra-réel, alors que luttent les humains en vérité. Oui, les femmes sont vraies, et belles, femmes intelligentes et sans honte qui résistent et mènent à la bataille. Féminité imprégnée de puissance, incarnée. Zelda, si concrète par ses faiblesses et touchante par sa force, sans repos, qui pointe du doigt le palpable et le véritable. Cordelia et Gabrielle, si réelles. Deux femmes dressées qui avancent dans les halliers et les ronciers, avec leurs pieds nus et blessés. Et ces hommes qui les poursuivent jusque dans les bois comme on chasse les fantômes, ces hommes qui croient les aimer ou les haïr, et ne conçoivent que des images, écrans, fumée. Entrez dans le vrai, hommes, et voyez-les. N'adorez pas les fausses idoles, les amnésiques, les disparues. « Elle dit : femmes, femmes, mes sœurs ». Elle seule dit ce qui est. « Tout ce qui était épinglé s'arrache, s'envole et fait fureur. Une furie ramassée dans le corps et l'image d'un oiseau. »

Lou & Eric

Vous pouvez retrouver ces dialogues impromptus sur le site d'Eric ici, et Cordelia la guerre de Marie Cosnay, aux éditions de l'Ogre, dans toutes les bonnes librairies.

Cordelia la guerre, Marie Cosnay, éditions de L'Ogre, 2015.

26 septembre 2015

C'est la rentrée ! #4 : Low Down, A. J. Albany.


Low Down, A.J. Albany, Le Nouvel Attila

Jazz, came et autres contes de la princesse be-bop.


L'annonce prometteuse du sous-titre colle parfaitement à ce petit livre mordant sorti au début du mois chez Le Nouvel Attila. Du jazz : partout, entre les pages, en filigrane, en sourdine. De la came : en intraveineuse, première nécessité, défonce ravageuse, qui veille en maîtresse jalouse sur les carrières et les beautés déchues, qui attrape les corps et les entraîne au fond d'une Los Angeles. Une princesse be-bop « d'ascendance musicale royale, fille du légendaire Joe Albany », gamine blonde et sémillante, caustique, paranoïaque, qui nous conte l'enfance avec son père, pianiste blanc à la trajectoire abîmée qui a joué avec les plus grands avant de sombrer dans l'héroïne et l'oubli.

Low Down, conçu à l'origine comme un recueil de notes pour le réalisateur Jeff Preiss – qui l'a adapté sur grand écran l'année dernière – construit en de courts chapitres l'enfance et l'adolescence décousues de l'auteur, comme autant de morceaux en différentes tonalités. Une écriture rythmée, quelques punchlines qui balancent, un ton incisif, et voilà que l'on se surprend à lire le livre à voix haute. Forcément, l'on pense à Dan Fante, autre petit-fils de rital et fils d'artiste à L.A. qui arpente en limousine le même Hollywood des années 70. On pense bien sûr aussi à Phoebe Gloeckner alias Minnie Goetze qui, quelques 350 miles plus au nord, vit à San Francisco une adolescence californienne aussi déstructurée et à la coupe pleine à ras bord de drogue et d'adultes à la ramasse où mal intentionnés. Mais dans la version d'Amy Jo, le père est adulé, héros bringuebalant et sous-estimé.

Hipsters et héroïne.


« J'ai rencontré une fille géniale que j'ai dans la peau, qui m'a dans la peau, — vingt-deux ans, jeune, dans le vent (ex-chanteuse, grande copine de Brubeck, elle connaît tous les gars à la peau noire, c'est une ancienne hipster), d'une beauté vraiment chic et classe – elle a un esprit déjanté, supérieur à celui de toutes les filles que j'ai connues... — elle est pleine de vie juvénile, d'une intelligence redoutable. Quel amour... Rien d'une fille normale et chiante, sans être une tarée. On a tout de suite flashé – c'est dingue et génial. » (extrait d'une lettre d'Allen Ginsberg à Jack Kerouac, citée dans Low Down.)

A. J. & Joe Albany, 1977 © Low down
Gamine, Amy Jo Albany fréquente moins de hippies que de hipsters rescapés des années 40 et de la Beat Generation. Une mère heureusement absente, amoureuse de « la bouteille de l'oubli », dont le plus grand exploit est de s'être fait plaquer par un Allen Ginsberg encore hétéro ; un père dont la vie a basculé lorsqu'il a rencontré la même année Charlie Parker et l'héroïne. Bird fera de Joe Albany son deuxième choix, Lester Young dira qu'il était « le meilleur pianiste blanc », il réussira à présenter une de ses compositions à Monk sans se faire virer, et plus tard Chet Baker touchera le fond à New York avec lui, mourant à quelques jours d'intervalle des mêmes addictions. L'héroïne est une vieille compagne dont il veut mieux ne pas changer, songe la fillette qui fait prendre un bain au père qui a essayé le speed. « Ce rencard avec une garce pressée, folle à lier avait failli le tuer. Mieux valait qu'il s'en tienne à son amour tranquille et plus tendre, celui qui lissait son front et allégeait ses soucis. »

Pendant quelques années, entre deux séjours en rehab et avant de s'envoler pour l'Europe, Joe élève sa fille dans les hôtels où il vit et les rades minables où il joue pour payer de quoi nourrir le singe, la promène avec Art Pepper dans les parcs squattés par les hippies et les SDF, et s'acharne à à lui enseigner les arcanes du bop. « J'ai beau aimer le jazz, lorsque j'étais obligée d'analyser la moindre quinte diminuée, harmonie suspendue ou riff mop-mop, cela me tapait sur le système. » N'empêche, Amy Jo restera musicophile devant l'Eternel, collectionnera les disques les plus variés et les souvenirs émus, gardant une place spéciale pour sa rencontre à 4 ans avec le grand Louis Armstrong, « supérieur à mes yeux au père Noël ou à Dieu. » Le jazz reste pour toujours lié au « voltigement des doigts » et au « martèlement des pieds » du père auquel elle voue un amour inconditionnel, prête à le défendre becs et ongles contre les faux amateurs et les vrais ivrognes. « Je les emportais à tire-d'aile vers un caveau souterrain où, devenue le bourreau masqué, j'étais prête à mettre fin à la vie des imbéciles et des emmerdeurs, partout incapables d'apprécier la beauté qui aurait dû leur sauter aux oreilles. »

Jouer à saute-clodo sur Hollywood Bd.


« Il semblait que notre destin était d'être toujours en mouvement, comme de malheureux requins. »

Amy Jo a beau avoir le meilleur père du monde, qui range toujours son matos loin des yeux, s'inquiète pour sa virginité (un peu tard), l'emmène avec lui dans les caveaux de jazz d'Amsterdam pour lui mettre du plomb dans la cervelle, il faut reconnaître qu'elle n'a pas toujours eu une enfance facile. « Etre livré à soi-même quand on est un petit bout de chou de six ans peut vous vriller le cerveau. Il m'arrive encore de temps en temps de passer à côté d'un gosse et de comprendre qu'il en est là. Ca se voit à leur visage dur et à leurs yeux, à la fois vides et sages, prêts à pleurer et à vous envoyer paître à tout moment. Je les regarde, et je me vois, petite. » Les anecdotes invraisemblables racontées avec gouaille ont beau faire rire, elles restent sordides, et développent autant la débrouillardise que la paranoïa, et il faut savoir faire avec ce que l'on a avant que cela ne soit envoyé au mont-de-piété. Par chance, les sols en formica des centres de réhabilitation sont « formidables pour les glissades », et restent les raviolis de la grand-mère italienne, les virées en bagnole avec les acolytes du paternel, et surtout le ciné et les rediffusions de films à la télé.

« L'astuce, c'était de garder, dès le départ, suffisamment de distance entre soi et toutes les planches pourries transitoires qui jalonnaient notre route. C'était la seule manière de supporter la déception éprouvée lorsque, à tous les coups, ils décideraient de vous rejeter. »

Au fil des pages défile un festival de freaks, de losers, de paumés, de tapins, de travestis, de producteurs de porno, une kyrielle de personnages trop incroyables pour avoir été inventés et auxquels Amy Jo est systématiquement confiée par un père étrangement naïf. Pour le plaisir de l'énumération, l'on citera un danseur de claquettes ; une ex gogo danseuse qui a abandonné son chimpanzé et son serpent ; Koko le clown shooté à la mescaline qui joue à « sauras-tu-attraper-la-trompe-de-l'éléphant » ; Ralph l'ex-bijoutier de la mafia dont l’œil de verre à l'envers regarde vers l'intérieur du crâne ; Izzy l'astrologue en peignoir de soie ; Danny le bigleux aux lectures pendables ; la vieille nymphomane et son caniche à l'haleine fétide ; le prêtre alcoolique défroqué... « Les hôtels de Hollywood et du centre-ville de L.A. sont peuplés de gens ainsi oubliés. Des gens qui ne payent pas de mine, avec leurs plaques électriques et leurs vieilles pantoufles, mais qui mériteraient qu'on s'intéresse à eux, car ils sont souvent bien plus passionnants que les riches connards qui se pavanent autour de Beverly Hills, pleins de morgues et de rien d'autre. » Les amis d'Amy Jo logent dans le même hôtel et sont souvent de véritables fils de pute – au sens propre du terme.

©John O'Neill (jjron)
Depuis les caniveaux, les escaliers de secours et les toits des hôtels, Amy Jo dessine sa propre topographie d'Hollywood Boulevard, de Vine Street à North Western Avenue. Le St Francis Hotel où crèchent régulièrement Joe Albany et sa fille est celui où James Earl Ray a prémédité l'assassinat de Martin Luther King sous le pseudonyme d'Elias Galt, et la vieille Jane's House qui effraie la fillette a vu grandir les enfants de Charlie Chaplin. La forme d'une ville change plus vite, on le sait, que le cœur d'un mortel, et la poésie urbaine qui se dégage de l'artère mythique déjà en pleine décrépitude empreint le livre d'un relent de beauté déliquescente éclairée au néon. « Aujourd'hui, tout est plus mort qu'un cadavre dont la tête s'est fait défoncer à coups de gourdin, pour faire bonne mesure. Chaque nouvelle statue de pacotille peinte à la bombe dorée porte un nouveau coup à la tête du cadavre. » On ressort de Low Down ravi et ébouriffé, du be-bop dans les oreilles, L.A. dans la peau, et conquis par la fougue du Nouvel Attila, l'éditeur qui met du sang dans son vin.

Pour finir, attirons l'attention sur la « maquette des plus chaloupées » créée par le graphiste Sylvain Lamy qui sévissait aussi il y a peu aux éditions Cambourakis, et que l'on retrouve maintenant dans l'équipe de 3oeil, atelier de création graphique.

Low Down, A.J. Albany, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Clélia Laventure, éd. Le Nouvel Attila, 2015.