9 juillet 2016

Starhawk : la lutte est belle !


« Dédicacé à celles et ceux qui partout s'insurgent, provoquent des troubles, provoquent la paix, jardinent et combattent les incendies. », Starhawk.

Chroniques altermondialistes, Starhawk, éditions Cambourakis


Seattle, 1999, sommet de l'OMC. Washington, 2000, réunion du FMI et de la Banque Mondiale. Prague, 2000, réunion du FMI et de la Banque Mondiale. Brésil, 2001, Forum Social Mondial de Porto Alegre. Québec, 2001, sommet pour la Zone de libre-échange des Amériques. Gênes, 2001, réunion du G8. Manifestations. Batucadas, barricades, couleurs, slogans, blocage des sommets — « La rue elle est à qui ? Elle est à nous ! » Lacrymo, police montée, flics antiémeute, flashballs, répression. L'énergie de la colère du peuple face « l'incroyable activité destructrice et l'injustice du système » et de toutes formes d'oppressions. Le mouvement mondial pour la justice globale qui émerge entre 1999 et 2001 et prend d'emblée la claque du 11 septembre : « comment remettre en cause la politique économique globale quand “capitalisme” et “liberté” sont présentés comme synonymes dans les médias et vus par le public comme les innocentes victimes du terrorisme », comment lutter quand la menace terroriste sert de prétexte au durcissement de la répression étatique ?


Nos joies sont ingouvernables - Loi Travail slogan graff

« Mais plus que tout, nous devons clarifier notre vision du monde que nous voulons créer afin d'être en mesure de mobiliser les espoirs et les désirs des personnes autant que leur colère. Et nous devons être créatif·ve·s, visionnaires, sauvages, sexy, bigarré·e·s, drôles et joyeux.ses face à la violence dirigée contre nous. »
 
Anarchiste, féministe, écologiste, sorcière néo-païenne, Starhawk milite et manifeste depuis les années 1960. Elle est à l'origine de la création de nombreux covens, forme des militants à l'action directe non violente partout dans le monde, écrit et appelle chacun à tisser un monde d'une étoffe nouvelle. Rêver l’obscur - Femmes, magie et politique, premier volume de la collection « Sorcières » revenait sur sa lutte antimilitariste et antinucléaire des années 1970-1980 et l'importance des rituels et de l'empowerment, Chroniques altermondialistes réunit une trentaine de textes de Starhawk écrits entre les manifestations de Seattle et les jeunes lendemains du 11 septembre. Récits sur le vif de manifestations écrits après la mêlée ou même pendant, retour sur des formations dispensées en Europe et Amérique du Sud, outils et stratégies pour l'action, réflexions sur la lutte, propositions pour dépasser la dichotomie entre violence et non-violence qui déchire le mouvement... Starhawk mêle ses retours d'expérience, sa sensibilité, sa pensée politique, sa conception de la lutte et sa spiritualité avec une énergie vive et contagieuse.

Nos désirs font désordre, François Charbonnier.
Crédit photo : François Charbonnier.

« Si casser une vitre et riposter lorsque les flics attaquent est de la “violence”, donnez-moi un autre mot, un mot mille fois plus fort, pour décrire des flics frappant des personnes qui ne résistent pas jusqu'à ce qu'elles tombent dans le coma. »
« Je suis là, j'ai fait de mon mieux pour inspirer et encourager d'autres personnes à être là avec moi parce que, aussi effrayée que je sois par les flics antiémeute et les balles de caoutchouc, je suis mille fois plus effrayée encore par ce qui arrivera si nous ne sommes pas là, si nous ne contestons pas cette réunion qui continue derrière ces murs. »

La publication de ces chroniques par « Sorcières » en mai n'est pas une coïncidence — impossible, évidemment, de ne pas faire le lien avec les mouvements actuels et la brutalité de la répression étatique qui a suivi les attentats du 13 novembre en France : répression des manifestations pour la justice climatique lors COP 21, répression encore (et accrue) de la lutte contre la loi Travaille ! et son monde, évacuation de la ZAD de Bure, menace d'évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes... On retrouve dans la politique de l'état français le schéma de la répression policière détaillé par Starhawk et appliqué systématiquement chaque fois que la défense des intérêts du capitalisme entre en jeu : campagne de propagande médiatique de désinformation qui désigne toutes les manifestations précédentes comme violentes, surveillance des téléphones, mails et listes de diffusion des réseaux militants, contrôles préventifs (assignations à résidence, fermeture des frontières...), usage systématique de gaz lacrymogènes et de flashballs, arrestations à l'aveugle de manifestants pacifistes, utilisation de provocateurs, brutalité policières dans les commissariats et prisons, tentative de « neutralisation » des leaders... L'on mesure à la violence du déchaînement combien ceux qui « peuvent nous tabasser, nous gazer et nous mettre en prison dans une quasi-impunité » ont peur. Combien leurs supérieurs sont effrayés par la minorité agissante, qui pointe leurs agissements du doigt au grand jour.


Nous sommes la nature qui se défend, ZAD Notre-Dame-des-Landes

« Il faut de la place dans notre mouvement pour la rage, l'impatience, la ferveur militante, pour une attitude qui proclame : “Nous sommes des dur·e·s à cuire, nous sommes de la canaille, et nous allons démolir ce système.” Si nous nous coupons de cela, nous nous dévitalisons.
Et nous avons besoin d'espace pour celles et ceux d'entre nous qui essaient d'explorer des formes de lutte qui échappent aux catégories. Nous avons besoin d'une créativité radicale, d'espace pour expérimenter, pour fabriquer un nouveau territoire, inventer de nouvelles tactiques, faire des erreurs. »

Exhortations : ne laissons pas la peur limiter nos rêves et nos actions, cultivons la désobéissance, occupons la rue, incarnons notre propre vision, soyons créatif·ve·s et radicaux. Le pacifisme intrinsèque de Starhawk ne condamne pas la colère provoquée par les agissements intolérables des instances de la finance mondiale, d’états ou de la police et de toutes les formes d'oppression et de domination, mais intègre plutôt la « lucidité radicale » des activistes qui pratiquent une lutte confrontationnelle. Tisser la toile du soulèvement global invite au respect des tactiques de chacun et imagine des « empowered direct actions » (« actions directes libérées ») fluides qui mettraient en jeu l'imagination, modifieraient la façon dont le pouvoir est structuré et nourriraient l'empowerment de chaque individu ou groupe, en faisant appel à la force de libération de la joie, du théâtre de rue, des déguisements, des batucadas, de tout ce qui est « exubérant, tendre et sauvage ». Tout en articulant les manifestations au niveau mondial et la lutte locale quotidienne. Starhawk appelle chacun à affiner sa vision du monde qu'il souhaite, à commencer par « poser des questions dangereuses » sur le coût réel des produits qu'il consomme, leur origine et leur impact humain et écologique. A remettre publiquement en cause la légitimité des institutions par les manifestations et les actions de désobéissance. A ne pas compter sur des démocraties corrompues, mais à agir. A « ne pas attendre la révolution, mais la vivre maintenant. » A puiser le courage dans le « tourbillon de forces » de celles et ceux qui luttent. A transmuter la rage en énergie. A être déterminé·e·s.

« Quinze ans plus tard, on retrouve en France cette rencontre entre cultures activistes, à la fois confrontationnelle et créative, dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes », écrit Jade Lindgaard dans la préface « Désobéir en état d'urgence » qui ouvre le livre. La journaliste de Mediapart animera dimanche matin (10 juillet) le temps fort collectif des rencontres annuelles de la ZAD « Notre-Dame-des-Landes, laboratoire de démocratie ? ».
Toutes les infos ici sur ce week-end de rencontre sont sur le site Notre-Dame-des-Landes 2016.

Et pour entamer l'été dans la beauté des luttes, deux extraits des Chroniques altermondialistes de Starhawk suivis d'un extrait d'un appel à faire Commune de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Femme masquée, manifestation

Afin que cela existe : instructions pour une initiation, Seattle 1999.

« Cela commence avant que vous ne quittiez la maison avant l'aube, dans l'obscurité. Ôtez tous vos bijoux, tout ce que vous n'avez vraiment pas envie de perdre. Laissez derrière vous tout ce qui permettrait de vous identifier, oubliez votre nom. Prenez seulement ce qui vous aidera ou vous sera utile : ayez les poches pleines de pommes, de sandwichs, de chocolat, des ciseaux à ongles pour les menottes en plastique, un foulard imprégné de vinaigre contre le gaz lacrymogène.
Longez les rues sombres jusqu'au lieu de rendez-vous. Brandissant les bannières qui ne vous ont pas encore été confisquées, commencez à marcher. Battez des tambours. Ils vous ont interdit de vous rassembler — votre défi est de leur désobéir.
Allez aussi loin que possible avant que la police ne vous arrête. Votre défi maintenant est de marcher sans armes vers des lignes massives d'hommes connus pour leur violence, de faire face aux armes, aux bâtons, aux gaz lacrymogènes avec rien d'autre que votre corps et le pouvoir de votre esprit.
Asseyez-vous. Tenez bon. Tenez-vous les unes aux autres tandis que la violence commence autour de vous, protégez-vous les unes les autres du mieux que vous le pouvez. Parlez aux policiers, continuez à leur parler alors que les bâtons frappent autour de vous, alors que vos amies sont traînées, jetées à terre, battures la figure écrasée contre le sol.
Gardez l'esprit fixé sur la signification de ce que vous faites tandis que vos mains sont menottées derrière votre dos. Votre défi maintenant va être de vous souvenir, à chaque étape de ce qui vous arrive, que vous avez le choix : dire oui ou résister. Choisissez vos batailles avec soin — il y en aura beaucoup et vous ne pouvez les mener toutes. Pourtant, chaque exemple de résistance ralentit le système, contrecarre son fonctionnement, diminue son pouvoir.
Prenez soin les unes des autres. Si vous vous êtes libérée de vos menottes, utilisez vos ciseaux pour libérer vos amies. Partagez la nourriture et l'eau que vous avez avant qu'on vous les confisque. […] Vous attendrez pendant très longtemps. Ils ne cesseront de vous dire que ce que vous voulez se trouve précisément là où ils veulent que vous alliez. Ne leur faites pas confiance. Armez-vous de patience — vous allez en avoir besoin. Acceptez la faim. Restez assise dans une cage avec vos sœurs — continuez à échanger vos récits, à chanter vos chansons. Maintenez l'épuisement à distance. […] Dans une cage, la porte fermée crée la seule distinction qui compte. Nous sommes toutes du même côté.
[…] Pendant les jours qui viennent, votre défi sera de tenir. Continuez à parler, à chérir les amitiés que vous nouerez, la toile qui est tissée ici. Chérir la lumière qui pénètre dans une cage ; ici tous les rouages du pouvoir sont parfaitement apparents. Il n'y a plus de déguisement, le système ne prétend plus servir vos intérêts. Et lorsque vous sortirez de prison, vous verrez la prison là où elle se dissimule dans les galeries commerçantes, l'école ou le programme de télévision. Vous saurez qu'à tout moment vous avez vraiment le choix : dire oui, résister, créer quelque chose de nouveau.
La nuit, dans le monde souterrain, gisant dans cette cellule étouffante, brûlante de fièvre, continuez à respirer. Utilisez votre magie. »

Le pont tremble à minuit : mon histoire à Québec.

« Sous l'autoroute, ils et elles jouent du tambour. Vêtu·e·s de noir. La tête couverte de la capuche de leur sweatshirt, ils et elles ramassent des bâtons et frappent les grilles, frappent les sculptures de métal qui ornent ce parc de sans-abri, frappent les piliers du viaduc qui relie les parties haute et basse de la ville de Québec. La plupart sont jeunes. Colère et jubilation à la fois, ils et elles dansent dans la nuit après deux jours sur les barricades. Les flics en surplomb envoient des décharges de gaz lacrymogène. Les volutes de gaz forment des nuages qui dérivent à la manière d'une brume fantôme d'une beauté mystérieuse, mais les danseurs et danseuses continuent à danser. Le son et le rythme s'amplifient toujours plus, un rugissement qui retentit dans toute la ville, plus puissant que vous ne pouvez l'imaginer, assez puissant, semble-t-il pour faire s'écrouler l'ordre ancien. C'est comme le mugissement des rapides lorsque vous approchez de la chute d'eau sans la voir. Comme le battement énorme du cœur de quelque chose qui est en train de naître. Une bête brute qui va vers Bethléem, sans traîner la patte, mais à grands pas, fière et solidaire.
Un carnaval, une danse, une bataille. Images de guerre : les nuages de gaz lacrymogène, le jet du canon à eau, l'éclat des gaz explosifs et, oui, les cailloux, les briques et les bouteilles. Personne n'est venu·e là en s'attendant à une lutte sans risque et pacifique. Tou·te·s celles et ceux qui sont là ont surmonté leur peur et doivent continuer à le faire, d'instant en instant. »

Chroniques altermondialistes — Tisser la toile du soulèvement global. Starhawk.

Collection « Sorcières », éditions Cambourakis, 2016. 240 pages.

Traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Stengers, Édith Rubinstein et Alix Grzybowski 

 

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Rencontres sur la Commune 31 mai - 4 juin 2016, sur la ZAD, Notre-Dame-des-Landes

 

La résistance des carottes, ZAD de Notre-Dame-des-Landes

« Dans notre quête de mondes enfin habitables, nous avons pris des lieux, par des occupations sauvages, urbaines comme rurales, par des achats collectifs ou autres stratagèmes juridiques. Nous nous sommes ancrés dans des quartiers, des villages, des territoires. Nous nous sommes inscrits dans une temporalité qui n’a plus grand-chose à voir avec les surgissements éphémères des mouvements sociaux, mais qui en constitue tout de même une forme de prolongement. Dans ces lieux, nous avons mis en commun des bâtiments, des ateliers, des outils, des terres, des savoirs-faire, des rêves, des pans entiers de nos vies. Nous avons repris en main les conditions matérielles et spirituelles de nos existences. Nous y vivons, bataillons, festoyons, complotons, tissons des amitiés et des solidarités indéfectibles au-delà du cercle affinitaire de la bande, du milieu ou de la communauté d’intention, mais à l’échelle d’un territoire et de ses habitants. Nous y esquissons des nouvelles formes de communalité, au fil des fêtes, des chantiers collectifs et des confrontations avec les autorités.
Il y a partout des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessiné des pôles de sécession et de désertion dans et contre la société. Des lieux qui sont des sortes de contre-emplacements, des lieux qui sont tout l’inverse d’une utopie en ce qu’ils existent réellement, avec leurs points de forces et leurs fragilités, leurs dépassements et leurs contradictions. Des lieux qui peuvent être rejoints. C’est depuis ces lieux que se réinventent mille manières de faire Commune aujourd’hui. Et quand un mouvement social resurgit, c’est depuis l’assise que nous confère cet ancrage que nous y prenons part.
Nous le savons, détruire est indispensable et exaltant, mais ne suffira pas. Il nous faut, dans un même geste, construire. On voit par là combien il serait absurde de prêter aux multiples tentatives de faire commune un sens uniquement destructeur ou constructeur alors qu’elles surgissent précisément là où la construction et la destruction cessent de pouvoir être brandies l’une contre l’autre. Tout porte à croire qu’il existe certains foyers de résistance où l’offensive et l’alternative, l’individu et le collectif, le singulier et le commun cessent d’être vécus contradictoirement. »
(Allez donc lire le texte dans son intégralité sur Lundi Matin !)

 BON ETE !



4 juillet 2016

Un chant de pierre, Iain Banks.

« Personnalité — quel ennui — pour lesquels ces obstacles sont de fait une libération, déterminant la formation du caractère au sein même du théâtre de ses destructions, bien plus vastes — mince tourbillon créateur et contraire en ces temps si férocement corrosifs. L'esprit de notre lieutenant est libéré par la réorganisation implicitement causée par le désordre ambiant. Jusqu'ici, elle a profité de la guerre. Ce qui nous abat la fait prospérer ; dans le château, nous nous croisons, en miroir, et nous dépassons peut-être.
J'aimerais assez entendre la suite de son histoire, mais, l'occasion s'en présentant, je laisse tomber notre précieuse cargaison. Au premier pont sur le torrent, je glisse, me cramponne à la rambarde humide et visqueuse et lâche mon volumineux fardeau, le sac et le fusil, si bien que tous les trophées du lieutenant s'envolent à tire-d'aile vers les rapides en contrebas. Le fusil se contente de disparaître sans faire de manières ; si sa chute est sonore, le fracas se noie dans l'écume incessante de ce torrent abrupt. Le sac tombe plus lentement, heurte un remous et laisse échapper ses petits corps. Les oiseaux s'éparpillent ; l'eau écumeuse se remplit de plumes, de plomb, de chair et les volatiles trempés — plus menus que jamais — flottent et dansent et s'enfuient au fil de l'eau légère. »

Un chant de pierre, Iain Banks,  Editions L'Œil d'Or.

Sur la route, une interminable horde de réfugiés, l'odeur de diesel d'un camion, un véhicule enflammé, des morts, des hommes armés. Accompagné d'une femme, le narrateur rejoint la lente procession à bord d'une voiture à cheval. Le couple a quitté au matin son château, devenu forteresse inutile. Flou du territoire et de l'époque. Une guerre, sur la fin peut-être. Aux premiers abords, un passé lointain et une contrée balkanique contredits par la modernité des armes et quelques indices du discours. Plutôt, alors, un présent proche et les paysages d'une Ecosse fictive. Induisant déjà le malaise de l'incertitude, un premier décalage s'immisce entre les mitrailleuses et 4x4 climatisés et la charrette des aristocrates. Si les premières pages annoncent une fuite ou un exode, la réalité bifurque rapidement lorsqu'une féroce lieutenante à la tête de soldats irréguliers force le couple à faire demi-tour et réquisitionne le château. L'impossibilité de la fuite et le macabre du conte s'incarneront dès lors dans l'image menaçante de trois pillards pendus par le lieutenant au sommet d'une tour. Au-dessus d'eux, en guise d'étendard, pitoyable, détrempée, la peau d'un tigre des neiges.

Fins traits noirs, jeu de transparences rayées, silhouettes d'oiseaux dans les ronciers, terre labourée par des canons abandonnés, farandole armée sur un pont-levis : la gravure de couverture de Frédéric Coché présageait du piège finement ciselé à l'intérieur duquel Iain Banks nous attire avec dextérité. Un piège orné de parures élégantes, mais non moins absurdes et vides de sens que le grotesque de la soldatesque, des armes et de la boue avec lequel elles tranchent. La vanité du langage, aussi beau et précieux soit-il, confrontée à la farce crasse de la guerre. Annihilation et séduction s'enroulent l'une autour de l'autre, destruction de soi et de l'autre, déréliction et libertinage, corruption parallèle de la morale et des corps, des routes et des bâtiments de pierres, attrait du vide. Ici, le langage est pour le narrateur arme de classe, estoc et parure, tactique de parade déroulée en longues phrases imagées et poétiques qui ancre les paysages et les actes dans la boue, l'or et la chair. Paysage d'os, de graisse et de circonvolutions veineuses, de mots précieux qui dissimulent la vérité au lecteur, qui mentent par omission, jusqu'à ce que peu à peu la dégradation du présent lève le voile sur un passé de moins en moins tu et que la réalité évanescente devienne tangible jusque dans les chairs.

Perturbant huis clos dans un château réquisitionné par des soldats, Un chant de pierre, malgré la proximité des thèmes et le sentiment d'étrangeté qui le lie à Le Roi et la Reine de Ramón Sender s'en éloigne pourtant. Ici, la sensation d'enfermement et d'isolement se déploie autant à l'intérieur d'un territoire décliné en campagnes, landes et forêts qu'entre les murs, et chacun y est limité par les frontières de son rôle ou de sa classe, par son imperméabilité aux autres et son égocentrisme. Une tension dramatique malsaine s'installe dans le tutoiement perturbant que le narrateur adresse à sa silencieuse compagne — miroir, reflet, pâle ombre de lui-même —, accrue par l'ambiguïté de la relation du couple avec le lieutenant ambivalent. La cruauté d'Un chant de pierre se réverbère en échos multiples et mêlés — réminiscences gothiques, sadiennes et gracquiennes. Noires, assurément.

Vous pouvez découvrir le premier chapitre d'Un chant de pierre sur le site d'Addict-Culture.
Iain (M.) Banks, auteur de science-fiction écossais est mort en 2013. Les éditions de L'Œil d'Or ont publié la même année son très étonnant Efroyabl Ang1 également illustré par Frédéric Coché. Cet illustrateur vient par ailleurs de publier Or, il parlait du sanctuaire de son corps avec Mathieu Riboulet aux éditions Les Inaperçus.


Un chant de pierre, Iain Banks,  Editions L'Œil d'Or.

Un chant de pierre, Iain Banks, traduit (anglais) par Anne-Sylvie Homassel. Editions L'Œil d'Or, 2016.

 

21 juin 2016

Saccage, Quentin Leclerc.

« Partout les hôtels se dégradent, lentement. Ils sont dégueulasses. Les propriétaires crachent dedans, souillent au lisier les boiseries — parfois des chiens pissent dans les couloirs, et avec les chiens les locataires —, on dit des locataires : carcasses. C'est le terme. Carcasses, dont je fais partie, j'entends : rapaces, fauves, hommes, requins-marteaux, reptiles. »

Glacier, Thomas Ender

Ruine, gangrène, crasse, déchéance. Saccage suppure. Ronge la désolation et la dévastation. Paysage ravagé, nature hostile, polluée, vénéneuse, « dégueulasse ». Pourriture de la végétation qui se dégrade en marais et marécages. Dans les « nids-de-poule, des caïmans barbotent » ; les oiseaux migrateurs s'étouffent, les pélicans sont englués. Tout meurt. Le territoire morcelé, balisé d'hôtels, refuges, caves, phares, rails et miradors, s'émiette et se dissout sous les pas de ceux qui le parcourent. Altérations. Superpositions de cauchemars, de souvenirs, de bribes du réel. En ville, grésillement des enseignes au néon, limousines, meurtre. La dame de la cantine, une salière enfoncée dans la gorge. Puis : transport de munitions en jaguar mangeurs d'hommes. Forêt, plage, campagne. L'homme mâche une lame de fer. Plus tard, les montagnes. Avant, un grand-père a torturé dans le désert ; une grand-mère a déconseillé de parler aux amis imaginaires. Une chambre sous les combles couverte d'affiches de film. (Dans presque chaque décor, des photographies vieillies se cachent.) Passage par glissement d'un décor urbain à un décor vide. Contagion par le gel, « peinture blanche » qui recouvre tout. Décor de carton-pâte, perte de la réalité. Jusqu'au plan noir. On tourne en rond en fuyant vers l'avant, alors que le futur disparaît.

Les restes désarticulés de la société sont divisés et hiérarchisés. Dehors : milices et civils, chasseurs et jeunes filles. A l'intérieur : riches industriels et propriétaires, hôtesses et locataires. Déclinaisons et dégradations : hôtesse, veuve, paria, gangster. Carcasse, déserteur. Dans les interstices, insaisissables, s'égrainent des enfants-singes en bandes cruelles — « Seuls les enfants-singes dansent et jouent de la musique ». Rapidement, la terreur succède à l'horreur. Déchirement, puis extinction : progression de l'apocalypse. Les voyageurs ne forment plus qu'un seul corps et les soldats de l'armée des continents perdus « laissent cet amas pourrir, couler sous les portes, et, quand il devient friable, ils le bennent dans des containers. » Les jambes qui dépassent sont sciées. Convois, recyclage et nuages de cendres. Nouvelles partitions : dirigeants et ouvriers, soldats et voyageurs. Sur les rails, est-ce que les trains qui défilent se succèdent ou est-ce toujours le même qui passe, repasse, toujours le même ? Les enfants singent les adultes et apprennent d'eux la torture et la barbarie, l'ennui sans révolte, la guerre sans raison. L'absurde, en vain.

Âme d'un enfant, Alfred Kubin

Dans Saccage, l'élocution connaît des silences. Le rythme est haché. Les paroles triées, puis précisées. Les phrases courtes souvent structurées par deux points qui nomment ou explicitent, vers le pire. « On dit : » — « J'entends : » — « Je veux bien sûr parler de : » — « Je veux dire : définitivement ». Questions sans points d'interrogation. Parfois une phrase seule. Quelques mots, un tiret. Puis, plus rien. Le vide, la chute qui prolonge la parole, le temps qui accélère ou se resserre : « (crasse progression) ». Interventions d'appels téléphoniques, de bulletins radio, avec interférences. Insertions italiques de mots scandés, répétés, réduits à l'essentiel, déshumanisés, mécaniques — « mange chair dans feu mange chair dans mutation mange chair avec féroce croc féroce chair mange feu mange féroce ». Fragments. Lignes incomplètes grisées, ondes émises par les pages suivantes et qui ne parviennent pas encore complètement, qui entrecoupent. Successions de cadrages, dans lesquels l'on entraperçoit ceux qui plus loin seront voix : carcasse, veuve, voyageur, prisonnière, déserteur, enfant-singe, guetteur.

« Carcasse est l'étape suivante. Carcasse est un ensemble flou d'où il faut sortir vivant ; c'est se transformer autre ; arriver tel et partir étranger ; arriver lion partir zèbre ; arriver rat partir hyène — arriver mort partir de même. »

« Carcasses » ni humaines, ni fauves, ni oiseaux : entre. Réceptacles du saccage. Leurs métamorphoses transgressent les limites de l'humanité. Dans les hôtels, elles écrivent des lettres que les hôtesses brûlent. Le papier « hurle des prophéties de sorcier » enregistrées par les propriétaires et revendues à de riches industriels qui les traduisent et peuvent alors « atteindre le sublime ». Cagoulées, elles ne sont plus que le trou lisse de leur bouche qui dit toutes les voix qui se bousculent. Saccage est un roman de l'apocalypse, de la dégradation, de la souillure, de l'extinction face à laquelle parole résiste. Métaphore paroxystique de l'écrivain qui, atteint de la « maladie du langage », veut et sent qu'il doit dire, mais ne sait comment ni dans quel ordre — « dans carcasse tout s'embourbe et tout s'imprime. » Impossibilité du silence, impuissance de la parole. Menace de l'indicible. Être possédé par des légions de voix empêche d'écrire, ne pas écrire est échec et déchéance, écrire permet le sublime, écrire est « la tâche qui nous souillera toute notre existence. La tâche de carcasse. » Ecrire est au centre. Ecrire, dire, enregistrer, laisser trace.

« La pièce où j'écris s'écroule sur elle-même. J'aimerais crever dans la sciure. De la brique sortent les insectes. En écrivant on expie la cohue à l'intérieur de nous. Sans l'écriture ça passe par nos bouches, force la bouche après la gorge, et se déverse dans la sauvagerie. C'est l'écriture qui nous sauve d'être toutes là à convulser sur le sol, à expulser ce trop-plein comme on peut sur les murs, avec notre sang, notre salive, possédées par les flots de paroles d'inconnus cachés dans les recoins oubliés du pays. »


Saccage, Quentin Leclerc, éditions de l'Ogre

Saccage, Quentin Leclerc, éditions de l'Ogre, 2016.

 

1 juin 2016

Revue : avril et mai.

En avril et mai, j'ai chroniqué pour les webzines Un dernier livre avant la fin du monde et Addict-Culture quelques très beaux livres qui me tiennent à cœur et qui ont tout à fait leur place ici. Les voici donc, accompagnés de quelques lignes des critiques que vous pouvez consulter dans leur intégralité sur les liens associés.





La Scie patriotique, Nicole Caligaris, avec Denis Pouppeville, éditions Le Nouvel Attila, 2016.

La Scie patriotique, Nicole Caligaris, avec douze dessins de Denis Pouppeville.

Un dernier livre avant la fin du monde, 26 mai.

La Scie patriotique est irréprochable. Dès la première page, le lecteur est happé et sait que le livre ne va pas le lâcher, que les mots vont rester. Le silence. Le blanc. Le blanc foulé au pied qui devient boue. L’humanité qui devient boue. La boue qui colle les vêtements aux corps, colmate les pensées, cimente entre elles la bêtise et l’absurdité.

Lire la suite : http://www.undernierlivre.net/la-scie-patriotique-nicole-caligaris/

La Scie patriotique, Nicole Caligaris, avec douze dessins de Denis Pouppeville, éditions Le Nouvel Attila, 2016.




Quelques rides, Fabien Clouette, éditions de l'Ogre, 2015.

Quelques rides, Fabien Clouette .

Addict-Culture, 19 mai.

Revenir à ces premières pages, pour s'accrocher à l'intrigue quand les suivantes désorientent. Puis comprendre que le livre n'est pas contenu dans les faits. Que les événements et les lieux sont prétextes et matières. Que tout se joue dans les mouvements et les glissements, le cadrage, la focale. Dans les images qui surviennent. Celles que l'auteur induit, celles que l'on recompose à partir des fragments happés, celle que l'on invente. Apprécions que l'on nous ouvre la cage et que l'on nous relâche, lecteurs fauves, dans le livre. Prenons le risque d'une lecture libre.

Lire la suite : http://addict-culture.com/quelques-rides-fabien-clouette/

Quelques rides, Fabien Clouette, éditions de l'Ogre, 2015.




Esquisses révolutionnaires, John Reed, éditions nada, 2016.

Esquisses révolutionnaires, John Reed.

Un dernier livre avant la fin du monde, 12 mai.

John Reed ébauche en quelques pages d’une écriture fluide, aisée et mêlée d’oralité une galerie de portraits éclectiques. Il porte un regard vif et tendre sur l’humanité, oscillant entre une lucidité accrue quant à la dureté des situations dont il témoigne, une ironie mordante envers la bien-pensance et l’hypocrisie bourgeoise, et un idéalisme révolutionnaire tendant parfois à la rêverie.

Lire la suite : http://www.undernierlivre.net/esquisses-revolutionnaires-john-reed/

Esquisses révolutionnaires, John Reed, traduction (anglais) Jean-Christophe Bardeau préface des éditeurs, éditions nada, 2016.




O. P. (Ordre Public), Ramón Sender, éditions Le Nouvel Atilla, 2016.

O. P. (Ordre Public), Ramón Sender.

Un dernier livre avant la fin du monde, 6 mai.

Portrait de l’univers carcéral espagnol sous la dictature de Primo de Rivera, O. P. (Ordre Public) tressaille sous les bourrasques de la prosopopée filée, séditieuse et subversive qui unit l’intérieur et l’extérieur de la prison, porte la voix de la révolte et de la colère, dénonce l’injustice, provoque les détenus et les confronte à eux-mêmes. L’on y retrouve avec bonheur l’écriture très visuelle de Ramón Sender, militante et poétique, empreinte d’une étrangeté de laquelle surgissent parfois des diables, des insectes froids et mous succubes d’aigrettes végétales ou une bile vénéneuse qui engendre fouets et garrots.

Lire la suite : http://www.undernierlivre.net/o-p-ordre-public-ramon-sender/

O. P. (Ordre Public), Ramón Sender, traduction (espagnol) Claude Bleton, éditions Le Nouvel Atilla, 2016.




Rire enchaîné. Petite anthologie de l’humour des esclaves noirs américains. Thierry Beauchamp, éditions Anacharsis, 2016

Rire enchaîné. Petite anthologie de l’humour des esclaves noirs américains.

Un dernier livre avant la fin du monde, 14 avril.

Rire enchaîné, polysémie et double poids des chaînes : le rieur est esclave et l’humour est entravé, dissimulé sous le sous-entendu et les « histoires en apparence inoffensives mais qui reflètent, sur le fond comme sur la forme, le désir de liberté ». Subversifs atours de naïveté qu’appelle la privation de toute liberté d’acte et de parole.

Lire la suite : http://www.undernierlivre.net/rire-enchaine-anacharsis/

Rire enchaîné. Petite anthologie de l’humour des esclaves noirs américains, textes choisis, présentés et traduits (anglais) par Thierry Beauchamp, éditions Anacharsis, collection « Famagouste », 2016.



25 mai 2016

Par une forêt obscure, Maurice Mourier.

« A un mètre à peine au-dessus de l'herbe pelée, appuyé de la main gauche au tronc principal, tu cries longuement tous tes noms : ceux de la grand-mère, que tu as inventés, des chats, du chien, ton nom surtout qui, modifié par tes soins, doit évoquer la force et l'invincibilité de ton règne. Là, au plus haut du jardin où tu puisses prétendre, là où, si l'on était plus grand, on apercevrait l'adret de la vallée. Et si Grand-Mère, ayant laissé filer le temps, ne revient qu'à l'heure inquiète où l'on ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, vite elle va te récupérer, transi, sur le perchoir d'où, peu d'instants auparavant, dans le dernier rougeoiement du soleil qui rase le cube de la bâtisse un peu menaçante d'être vide et sans lumière, tu t'essayais encore à dompter les fantômes afin de leur interdire de grimper au mur et de pénétrer dans ta chambre. »

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Bleuet ophiure.

Effrayants miroirs piqués de rouille, abri rose d'une chambre-roulotte, ombre d'un château masqué par le rideau d'une forêt obscure, flot rassurant de la voix claire et sonore d'une vieille femme, vert-de-gris des uniformes dans le froid hiémal, vagabondages à l'orée du domaine — Ô temps ! suspend ton vol, repousse les fantômes aux heures creuses de la nuit et retient le parfum des herbes folles sur les bords du ru ! Sans que l'on s'en aperçoive, les heures ont filé, le temps du livre a contaminé celui de la lecture et l'a dilaté, laissant une sensation de flottement entre rêve et souvenir, la réminiscence de chauds après-midi d'été et de peurs enfantines. « Quelque chose de contradictoire comme si en même temps tu dévalais une pente, de plus en plus vite, vers l'avenir qui ne te dit rien qui vaille, et traversais un espace englué, celui du temps suspendu. »

Loin de Paris, dans une campagne jalonnée de murs de pierres sèches, de sentes, ruisseaux et marécages, essaimée d'ombellifères, de séneçon et de plantain, une grand-mère incroyable accueille dans le giron bienveillant de sa propriété l'enfant qu'elle protège du tumulte de la Seconde Guerre. Autour de lui, elle tisse un cocon de parole, flot ininterrompu de soliloques chatoyants ponctués de rires clairs à gorge déployée, émaillés de pataouète et de patois franc-comtois. Inénarrable, généreuse en diable, diseuse de bonne aventure occasionnelle, elle maintient à la surface de la vie son passé, ses nombreuses tantes, l'Algérie de sa jeunesse, l'entre-deux guerre à la capitale, la saloperie d'armée qui a tué son mari et son fils. Mais au « temps béni de vacances sans bornes » égayé par les visites de la mère, conteuse complice et sémillante Reine messagère, succède le temps de l'angoissante première rentrée des classes, de la routine journalière des trajets vers l'école, des jours qui défilent.

Par une forêt obscure, Maurice Mourier, éditions de l'Ogre


Le présent se remplit d'absences, de non-dits, de vides comme celui qui habite la maison voisine, celle de l'homme dont on dit à l'enfant qu'il est son père, qu'il ne connaît pas, qu'il a oublié. Dans le haut du domaine, une cabane isolée abrite la chèvre et André, présenté à tous comme un lointain cousin. Le garçon doit être discret quand il lui dépose des paniers de nourriture au détour de promenades mandatées. De la guerre, ne sont évoqués à voix haute que les conséquences domestiques, les tickets de rationnement, la présence quotidienne des allemands. Ceux qui pourraient disparaître, ceux que l'on cache, ceux qui agissent, « personne n'en parle, tout se sait par osmose ». Par allusions, que le lecteur saisit parfois mieux que l'enfant qui appréhende, intériorise, amplifie, les ambiances, les émotions que les adultes trahissent, plus que les faits, plus que l'histoire qui s'écrit.

Jeu du « tu », du dédoublement, de la mise au présent d'un passé lointain dont le narrateur ne cherche pas tant à retracer les étapes qu'à retranscrire avec précision les impressions. Maurice Mourier s'immerge dans l'intimité du ressenti de l'enfant qu'il fût chez son aïeule lors de l'Occupation, sans jamais exposer ni faire rejaillir les pensées d'un soi contemporain. Exercice périlleux et maîtrisé, qui nécessite autant de mise à distance et de recul que de capacité à retrouver intact, et à ne pas le dévoyer, son vécu intérieur lors de ces quelques années d'une période particulière. Le roman ne s'impose pas par la force, mais s'infuse avec douceur et en profondeur dans l'imaginaire, à la surface duquel, longtemps après la lecture, les images et les émotions affluent de nouveau, comme « hier remonte du fond des eaux chargées de particules en suspension puis il éclate sans bruit à la manière d'une bulle de gaz des marais, te submerge, t'envahit. »

Le temps de Par une forêt obscure oscille comme un roseau entre la lumineuse légèreté des jours d'enfance et le sentiment de peur diffus qui imprègne les nuits et les silences, gagne le corps qui somatise, glisse les cauchemars. Ses pulsations étranges, amplifiées par l'acuité sensible et l'intelligence du garçon, doublent la peur de grandir d'une certitude de l'inéluctabilité de la mort, craintes propres à l'enfance auréolées par le narrateur d'une perte de consistance, d'une impression de suffocation intensifiée par l'amenuisement du mouvement de balancier lorsque l'attente soudain suspend la vie. La beauté fluide de l'écriture de Maurice Mourier restitue toutes choses avec une sensualité, une sensitivité, exacerbée, précise et délicate tout en les enveloppant d'un sentiment d'impermanence qui instille cette irréalité protéiforme qui sous-tend les livres de l'Ogre.


Vous pouvez poursuivre le voyage en retrouvant toutes mes chroniques des livres de l'Ogre sur ce blog et sur les webzines Un dernier livre avant la fin du monde et Addict-Culture. Je vous invite aussi à lire les très belles chroniques d'Eric Darsan sur son blog, et bien sûr à explorer le site des éditions de l'Ogre.

Par une forêt obscure, Maurice Mourier, les éditions de l'Ogre, 2016.

 



20 mai 2016

Au fil du rail, Ted Conover.

« Vivre dans les jungles revenait à ôter le masque que nous contraignaient à porter les sociétés policées. Les hobos semblaient dire ce qu'ils pensaient et faire ce qui leur chantait. Les gens paraissaient avoir un appétit certain pour la violence inhérente à ce genre d'attitude quand ils la voyaient au cinéma ou à la télévision. Mais quand ils la cherchaient au fond d'eux-mêmes, beaucoup, comme moi, refusaient de la voir. »

Ted Conover, Au fil du rail, éditions du sous-sol

« Je me mis en route. De jour comme de nuit, il y a quelque chose d'effrayant dans les gares de triage. Peut-être est-ce parce que ce sont des inventions humaines mais qu'on y trouve pratiquement aucun homme. Il y règne une atmosphère d'abandon. » Métal du bruit et des odeurs, désert des terrains vagues, clôtures électriques, dépôts en périphérie des villes. Lent défilement des trains de fret, interminable succession de wagons que l'on contemple depuis le quai d'une gare de banlieue, un passage à niveau en rase campagne, la balustrade d'un viaduc au-dessus des voies. Fascination pour l'immobilité trompeuse de ces lieux de transit traversés par la secousse du mouvement, « nostalgie de la liberté » éprouvée à la vision de ceux qui partent, qui embarquent sans se retourner.

Les trains, aux Etats-Unis, évoquent autant le mythe de la conquête de l'Ouest et l'essor économique que les hobos nés de la Grande Dépression. Resquilleurs, trimardeurs qui brûlent le dur d'un état à l'autre, collectionnent les travaux journaliers, ces derniers incarnent aux yeux de Ted Conover, alors étudiant en anthropologie, un défi romantique à la société formatée dans laquelle il évolue et où il suffoque. « Overdose qui m'avait poussé à quitter la fac pour faire du bénévolat : conscience de classe, concurrence et esprit de clocher semblaient être la règle dans ma petite université de Nouvelle-Angleterre. Peut-être l'idée de vivre avec des hobos m'apparaissait-elle comme un moyen d'échapper aux limites des us et coutumes de ma propre classe sociale, de prendre du recul vis-à-vis de moi-même. Peut-être était-ce le défi consistant à voir si ma personne délicate et biberonnée à la fac pourrait s'en sortir dans leur dure réalité. » En 1980, à 22 ans, se pensant aguerri par une traversée du pays à vélo et une expérience d'aide sociale dans les quartiers pauvres de Dallas, il décide d'expérimenter le mode de vie des vagabonds du rail.

Excitation du premier train attrapé au vol. Poésie du rail, de la géographie qui s'élargit et enfin fait sens, de « l'espace comprimé au sein du temps fixe de la journée ». Exploration de l'attente, abandon forcé de l'impatience inhérente aux modes de vie contemporains. Découverte, loin de la présumée « fraternité du rail », d'une triste solitude, de règles sociales différentes, de la méfiance, de la difficulté à questionner sur leur passé les compagnons de route rencontrés au hasard des gares ou à se lier d'amitié avec eux. Peur des « bouledogues », les flics du rail. Réticences transformées en de nouvelles habitudes : les sandwiches dénichés dans les bennes des restaurants, les croix en néons des missions de charité de l'Eglise, les repas de l'Armée du salut, les bons alimentaires, les douches collectives des refuges. Observation de la différence entre le road-trip en vélo, qui « laisse entendre que votre état de délabrement physique est temporaire, que vous voyagez pour le plaisir et que vous avez un plan », et le vagabondage qui modifie le regard des autres et vous transforme en fantôme, en indésirable.

Au fil du rail, Ted Conover, éditions du sous-sol (Dick rolling a cig)
« Dick se prépare une roulée dans un train kangourou pendant la traversée du désert de Black Rock. » © Ted Conover.

Obnubilé au début de l'expérience par la vraisemblance de son apparence de hobo et sa volonté de se fondre parmi eux, Ted Conover appréhende peu à peu une réalité différente de celle qu'il projetait sur eux et prend conscience du fossé entre son univers d'étudiant issu d'une famille aisée et le monde qu'il explore : jungles urbaines, campements éphémères peuplés de canapés défoncés, de cabanes en tôles ou en pneus, de réchauds de fortune, de radios bricolées raccordées à des batteries récupérées. Une marge qui existe, fluctue, de façon plus ou moins visible selon les décennies, constituée d'une constellation mouvante de personnes et de lieux, en bordure d'un monde qui n'a conscience que de sa partie émergée, mais qui réprouve et punit de plus en plus le vagabondage. « Se débarrasser de cette sensation d'être quelqu'un de l'extérieur, un étranger qui n'avait pas sa place dans ce monde, était essentiel pour acquérir cette tranquillité d'esprit et d'attitude qui ferait que les hobos me percevraient comme l'un des leurs. »

L'immersion, pourtant, effraie le jeune homme qui exprime régulièrement un besoin quasi viscéral de ressentir la distance entre lui et les hobos. Peur, soulagée par le sentiment de la réversibilité de sa situation qui le différencie des trimardeurs, d'une contagion, d'une absorption, d'une disparition. Nécessité de se laver, de téléphoner en PCV, d'entrer dans un lieu public et de discuter sur un pied d'égalité avec une bibliothécaire, pour se prouver que cela reste possible. Malgré les citations de Kerouac, London et Orwell, références évidentes, le lecteur ne devra chercher dans Au fil du rail ni le rythme fiévreux du premier, ni la gouaille et la verve du second, ni engagement politique marqué. Il ne s'agit pas ici de s'inscrire dans l'héritage du tall tale et de ses « fables pleines de prouesses et d'exploits servies à n'importe quelle occasion sans tenir compte de l'identité de l'interlocuteur » ou dans un journalisme engagé. Le récit undercover de Ted Conover procède plutôt à une mise en perspective d'un monde par rapport à un autre et, d'une certaine façon, éclaire autant le mode de vie des hobos que celui des étudiants américains des années 80, fils de bonne famille et propres sur eux.

Ted Conover ne tente pas de se départir de son appartenance à une classe sociale relativement aisée et écrit pour ses pairs, cherchant souvent à expliquer, parfois de manière didactique, la réalité de hobos dont la liberté est intrinsèquement une forme de pauvreté, ou encore à comprendre leur refus de travailler de façon stable. L'on trouve, en filigrane, le portrait d'une société obsédée par l'apparence, la réussite matérielle, la propreté des surfaces lisses et sans vagues, confiante dans la représentation politique et la justice de son pays, paniquée à l'idée de poux ou choquée que l'on déchire la page d'une bible de poche pour rouler une cigarette. « Or, l'esprit était différent sur le rail. Ici, on n'était pas une unité du système de production — c'était à peine si l'on faisait partie du système économique — et la vie était plus propice à l'observation, à la réflexion et à la discussion. » La réalité des brutalités de la police (légitimée avant l'expérience de l'immersion par un probable manque de respect de l'incriminé), le racisme omniprésent, l'exploitation des travailleurs mexicains clandestins, les files d'attente devant Western Union, l'imbroglio bureaucratique des demandes d'aides sociales, introduisent dans le texte une multitude de « peut-être ».

« Pour comprendre les hobos, en d'autres termes, vous devez assimiler l'idée que les gens ne peuvent pas toujours faire ce qu'on leur demande. Peut-être vous dit-on de trouver un emploi, mais il n'y en a pas. Peut-être revenez-vous d'une guerre insensée pour que l'on vous dise de continuer comme si rien ne s'était jamais passé. Peut-être habitez-vous un petit réduit dans une petite pension et passez-vous vos journées à ne rien faire. Le découragement et le dégoût viennent alors facilement. Beaucoup de carrières de hobos ont commencé lorsqu'ils ont dit à la société : “Tu peux pas m'virer — je démissionne !” »

La préface de Ted Conover, écrite en 2001, affirme qu'aujourd'hui les hobos ont quasiment disparu — les trains se sont modernisés, le transport intermodal s'est développé avec les containers, le personnel ferroviaire et les citoyens devenus intolérants envers les contrevenants à l'ordre et la sécurité les dénoncent plus certainement. Les hobos d'autrefois, travailleurs « dépossédés » auraient été remplacés par les « punks, écologistes radicaux et autres jeunes révoltés », « resquilleurs qui voyagent pour le plaisir ». Les Road Dogs ne sont pas, et c'est tant mieux, les chômeurs ambulants de la Grande Dépression. Mais l'écho de la revendication primordiale de « la liberté de choix — l'idée, réelle ou pas, que “je vivrais comme ça même si je n'étais pas obligé” » et du refus d'un monde étriqué et cadré par le travail que l'on distingue clairement dans les discours de hobos rapportés par le journaliste, résonnent toujours sur les rails et dans les rues. Il suffit de tendre l'oreille.


Lire aussi Les Road Dogs, vagabonds aventureux (Mediapart, avril 2016).

Au fil du rail, Ted Conover, trad. (anglais) Anatole Pons, Editions du sous-sol, 2016.

 

25 avril 2016

Le Roi et la Reine, Ramón Sender.

« L'homme est le roi.
L'illusion de l'homme est la reine.
Ensemble, ils forment la monarchie qui gouverne le monde. »

Le Roi et la Reine, Ramon Sender, éditions Attila.


Lever de rideau. Au sous-sol du château, une piscine, la fraîcheur de la pierre, et rien, rien entre les murs et la tenture — un minuscule papillon blanc s'échappe. La duchesse se baigne, la camériste ouvre la porte, Romulo porte un message. « Romulo, un homme ? » Le jardinier. Un domestique, un animal, un meuble. Devant l'objet, la duchesse se montre nue. Le lendemain, tout bascule. Guerre civile. Les troupes nationalistes attaquent Madrid, le duc disparaît dans les combats, les républicains réquisitionnent le château et expulsent tous les domestiques. Membre par hasard d'un syndicat de gauche, Romulo demeure avec les soldats. De lui, dépend désormais la sécurité de la duchesse réfugiée en secret dans le donjon. Huis clos, château labyrinthe, parc troué d'obus, fours de caléfaction, motus et bouche cousue.

Poupées, poupées, petites marionnettes. La Reine descend à rebours du haut de la tour. Cinq, la terrasse donne sur le parc, le visage de la Reine se découpe devant une marine. Quatre, le projecteur est coupable et le Roi emplit de soleil une tapisserie de Goya. Trois, font les petites marionnettes devant l'étranglé de Zurbarán. Deux, le Greco ressuscite. Un, console, berceau, miroir, la flamme de la morte. Dans l'escalier, le soulier du diable ; dans l'ascenseur, des roses blanches et un squelette élégant qui écoute un madrigal. A la cave, le nain nazi est fou et étrangle les rats ; dans les bois, Cartucho veille, soldat rouge. Poupées, poupées, petites marionnettes.


Le roi et la reine, Anne Careil, éditions Attila.
© Anne Careil, éditions Attila.
Le roi et la reine, Anne Careil, éditions Attila.
© Anne Careil, éditions Attila.

« Romulo, un homme ? » La phrase, dans le crâne, tourne en rond. Lentement les bourdons s'enfoncent dans les arums. La duchesse sans nom, enfermée, dissimulée, reçoit des visites nocturnes qui, aux yeux de son gardien, la mettent en danger. Le « diable », amant, rôde, le mari prend sans compter, le jardinier est fasciné. L'un se moque, l'autre accomplit, le troisième admire. « A coups de canon, à coups de couteau, par le sang et par le feu », dans l'eau croupie, Romulo boit le souvenir de la nudité ducale, boit jusqu'à la lie l'homme chassé par le jardinier, l'homme résigné. Il rêve. Elle jette des os au chien. « Pour le fuir. Et pour l'attendre aussi. » Elle, Madame, la duchesse. Femme, ambition idéale, illusion du jardinier qui, au-delà du désir, imagine qu'elle puisse voir en lui l'homme, le Roi qui la rêve. Elle, vous, tu descends les marches.

Autour, l'on tue. Tout explose. Faisceaux des projecteurs, attaques aériennes, canons, bombardement, décombres. Corps plié de femme, cheveux brûlés, épars. « On se bat partout. » Guerre en arrière-plan, qui bouleverse les ordres, perturbe les hommes. Toile de fond zébrée d'éclairs. Partout, des morts. Cendre de corps. On est enfermé, coincé entre ce Roi et cette Reine, homme en devenir et femme qui peut-être. Souvenir – pas tout à fait – d'Auto-da-fé, de maître et d'esclave. Septième proposition indécente : « Deux êtres se mettent à nu. Le rapport de domination et de possession entre les deux est déséquilibré ; les cartes sont brouillées ; le roi et la reine finissent par inverser leurs positions. Tête-à-queue. » Désir, retournement, entrelacs. — La maîtresse lit Sade et pour le jardinier tout texte imprimé est nécessairement vrai. Nous observons. Le nœud, la descente des degrés. Le motif des marches, enroulées, répétées. (L'ascenseur, parfois, court-circuite.)

Dans ce jeu d'échecs en trois dimensions, lire l'inconscient dans la verticale. Guignols en abymes, les pions évoluent entre les cases et enjambent les ponts pour sauter dans les précipices. En abscisse : nudité originelle, clandestinité, fantasme, guerre. Plus ordonnés, le parc, la conciergerie, les fours, le château, le donjon aux cinq étages, la salle d'armes, la cave. L'intérieur, l'extérieur, le songe et la réalité se brouillent. Le lecteur, comme un funambule, oscille au-dessus de ses propres abysses sur le fil des dessins envoûtants d'Anne Careil qui illustrent le roman. Jeu de voiles, sérendipité, multiplicité gigogne des sens : « Je ne suis pas séquestrée, Romulo, mais cachée. » Le Roi et la Reine se livre par paliers, par persistance rétinienne, délivrant un sentiment d'étrangeté truffé de symboles, de faux-semblants et de mises à nu.

Le roi et la reine, Anne Careil, éditions Attila.
© Anne Careil, éditions Attila.

Injonction :
1. Fouiller le site de la Horde.
2. Explorer un univers graphique.

Le Roi et la Reine, Ramón Sender.

Traduit de l'espagnol par Emmanuel Roblès. Suivi de « 19 propositions indécentes » de Grégoire Haehnel. Dessins d'Anne Careil. Editions Attila, 2009.

 

14 avril 2016

Mes petites salades #6 : De la fascination pour les graines.


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Haricot de la Révolution, panais, zinnias, haricot d'Espagne, salsifis, soucis, céleri rave, thym, betterave, radis.

Abondance renaissante de la végétation, après un repos perturbé — pas de léthargie, un sommeil en demi-teintes, une veille prolongée, une absence d'hiver. Verdure calme et persistante qui s'est acharné à ne pas disparaître, fleurs vivaces qui ont prolongé l'éclosion — permanence des soucis des jardins oranges et jaunes sans repos, coquelicot de novembre, la dernière rose a croisée la première-née. Incomplétude. Comme un plaisir de l'attente dérobé, un désir trop anticipé. Frustration, lorsque les perce-neige côtoient les jonquilles et primevères de février. En mars, elles auraient émerveillé. A contempler, depuis une quinzaine de jours, le surgissement des plantes, je réalise que malgré un flagrant non-respect de la trêve hivernale parmi une certaine frange réfractaire de la flore, quelques-unes pourtant qui s'étaient endormies surviennent de nouveau. Au premier rang, les herbes folles, véronique de perse, ortie, plantain, tussilage, benoîte des villes, gaillet, chiendent, renoncule, les adventices, les pionnières à la conquête des interstices de sol dénudés.

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Pimprenelle.

Passer des heures agenouillée parmi les parterres, écarter les feuilles des fleurs et aromatiques cultivées, pour découvrir et nommer les plantes qui s'invitent avec liberté, les importunes et les convives que l'on retrouve avec plaisir tous les ans, ancolie, monnaie du pape, myosotis ou pissenlit, épargner avec largesse celles que l'on n'arrive pas à identifier. Soudain, sous l’encombrement des jacinthes des bois, du thym citronné et de l'invasive mélisse, la vision de quelques minuscules feuilles pâles et dentelées inconnues, la découverte d'une délicate pimprenelle noyée dans un fouillis végétal entropique, me fascine. La graine enfouie en septembre, oubliée, reléguée parmi les semis échoués, après des mois d'une vie latente souterraine dans l'attente de la réunion des conditions propices à son épanouissement – lumière, chaleur et humidité – s'est enfin éveillée de sa dormance. Evocation parallèle d'un avocatier enseveli sous un mètre de déchets végétaux, retrouvé en retournant le compost, noyau germé sauvé de ma fourche et qui s'épanouit depuis en plein air.

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Moutarde.

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Monnaie du pape.

L'incertitude, toujours, face au cycle — les fleurs sèches fauchées à l'automne apparaîtront-elles en mai ? En novembre, nous avions recouvert les carrés et les planches du potager de feuilles mortes de chêne et châtaignier ramassées à grandes brassées dans un chemin de traverse. Depuis mars, ne subsiste qu'une terre noire qui s'égraine entre les doigts et laisse sur les mains une odeur d'humus. A peine sa surface griffée pour les premiers semis de légumes, des dizaines de pousses d'arroche rouge dessinent les contours du large cercle à l'intérieur duquel la plante montée en graine a essaimé cet été. Autres cercles, ceux de la bourrache, de la molène, de la monnaie-du-pape, de la cardère qui accueillera peut-être un chardonneret. Liée au cercle, l'attente, l'alternance d'un été de feuilles larges et épaisses qui couvrent le sol et d'un été de hampes florales érigées vers le ciel. Final explosif, volées de graines dans l'air.


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Arroche et radis.
Premiers semis. Emotion de l'émergence tendre et dissimulée. Les cotylédons des navets, radis, et plantules de roquette, sous le buis coupé de la haie qui les protège des derniers frimas, la lente et vigoureuse percée des fèves en bordure de la parcelle de pommes de terre. Panais, salsifis, betterave, carotte, en pleine terre ; poireau, thym, lavande, tagète, cobée, Suzanne aux yeux noirs, en pépinière. Je suis chaque jour saisie un peu plus par le sentiment d'une fascination renouvelée. Entre mes doigts, sur la terre que j'ensemence, la diversité des graines aux tailles et formes souvent surprenantes. Graines peu familières de fleurs que l'on ne connaît qu'en plants, de légumes parfois jamais vus en terre, voire même – je pense aux salsifis – jamais goûtés crus, ni cuisinés soi-même. Nos lacunes trahissent notre distance aux choses de la terre. Connaissez-vous la saveur des topinambours crus, leur goût fin et doux, leur texture de carotte ? Être désemparée devant le plumet noir et or des œillets — est-ce vraiment une graine, d'où sortira la plante, comment ? Triangles à la pointe des pétales de zinnias, microscopiques billes noires cachées dans les capsules des coquelicots et les gousses de roquette ou de moutarde, blanches et duveteuses sphères qui succèdent aux fleurs des salades dont les graines délicates s'accrochent aux parachutes vaporeux de leurs akènes à aigrettes.

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Navet.

Point botanique — la radicule perce la cuticule et la tigelle soulève les cotylédons qui s'extirpent du tégument. Traduire, pour soi : une extrémité de la racine blanche qui pointe au bord de la graine s'enfonce dans la terre tandis que l'autre se dresse et soulève l'enveloppe bientôt vide de la graine encore accrochée aux feuilles embryonnaires qui la repoussent pour se déployer. Phénomène que l'on nomme germination épigée, et différent de la germination hypogée des chênes dont le sommet apparu le premier s'élèvera toujours plus haut vers le ciel au fur et à mesure que son tronc va croître. — Note sur la reproduction : la Bleue de Hongrie est une angiosperme allogame.

Il y a autour des semences, de l'émotion et de la curiosité qui se répandent. Cet ami qui expérimente dans son appartement le semis de pins ou de dattiers, les trocs de graines avec les voisins, les cafés matinaux avalés dans le jardin auprès des pousses qui croissent de jour en jour. De la fascination, partagée.


Retrouvez les autres billets "Mes petites salades" ici.


8 avril 2016

Un ruban autour d'une bombe, Maud Guély & Rachel Viné-Krupa.


« Une biographie textile de Frida Kahlo ».


Rectangle rouge, l'angle tranche, traits noirs qui détourent un visage blanc. Tresse en couronne, collier et boucles de perles, vague froncée des sourcils. Un ruban autour d'une bombe, mots d'André Breton repris pour souligner la flamboyance des parures et la force vitale de la peintre au corps brisé. Rouge, rouge, tout autour, rouge de la couverture, et noir et blanc des pages — mots et lignes mêlés : insister sur le graphisme aérien et symbolique qui entoure le texte concis et sensible. Ce premier titre des éditions nada, paru en 2014, esquisse une biographie textile de Frida Kahlo qui met en perspective la vie et les revendications identitaires de la peintre au travers de son histoire vestimentaire. Au texte de Rachel Viné-Krupa font face et parfois s'enroulent les illustrations de Maud Guély — deux voix qui se portent et se répondent. Jeu de la parole et du dessin, loin de la bande dessinée biographique et pas tout à fait biographie illustrée, dialogue et rencontre qui se tissent entre deux expressions liées.

Tranches : naissance – révolution – jambe de bois – cachuchas – Rivera – Pelona – New York-Paris – cerf blessé – nature vivante – alas pa'volar. A chaque date, la coupure du texte cède la place à un portrait. Succession de visages déclinés, de cheveux coupés, tressés, libres, d'oreilles nues, ornées, de regards aux yeux noirs, la ligne des sourcils comme fil tendu d'année en année. La biographie de Frida Kahlo, claire, détaillée, précise, s'expose dans une grande nudité qui révèle l'itinéraire si particulier de la peintre mexicaine, depuis sa fréquentation de grandes figures internationales artistiques et politiques de la première moitié du XXe siècle jusqu'à son combat personnel contre la souffrance de son corps. Un corps déformé, transpercé, opéré, martyrisé, mutilé et exposé dans ses nombreux autoportraits, lieux de mise en scène des vêtements, de la féminité exaltée et du moi masculin, de la chair et de l'âme.

Des dessins de costumes tracés par Maud Guély, le corps, pourtant est absent. Dans l'air flottent les robes vides de ce corps omniprésent, ce corps qui s'arbore dans l'œuvre de la peintre en sage robe estudiantine, complets d'homme, huipil de Tehuantepec, costumes traditionnels mazatèques, mixtèques et zapotèques, bijoux antiques précolombiens ou corsets médicaux et appareillages orthopédiques en acier. « Palette dans laquelle elle puisait quotidiennement pour construire un personnage conforme à ses aspirations identitaires du moment », la garde-robe est indissociable du corps de Frida Kahlo, corps revendiqué indien, mexicain, marxiste, blessé, stérile. L'absence de corps, ici, s'incarne aussi dans les détails des parures et les symboles extraits des autoportraits, dans l'absence des couleurs, comme si le tableau originel, libéré des teintes vives et de la chair dévoilée, était révélé par ce grand silence qui rend palpables, présentes et visibles l'énergie et la beauté de Frida Kahlo. Absence sensitive, qui attire l'attention avec délicatesse, incite le regard à s'attarder sur l'idée véhiculée par le trait et trahit l'hommage et l'admiration pour la peintre, au-delà de la théâtralisation du textile. 

Le texte s'enrichit des citations des proches de Frida Kahlo : son mari Diego Rivera, Léon Trotsky, hôte et amant, André Breton, Pablo Picasso... L'on ressent fortement dans tous les témoignages et dans les textes et dessins des auteures la fascination pour cette personnalité unique et singulière, insoumise et irradiante, qui a exprimé avec une force incroyable l'élan vital et l'engagement autant que la douleur. Comment ne pas être hypnotisé par cette vie extraordinaire, par la puissance, par l'indépendance d'esprit de l'artiste ? « S'il est évident – écrit Annegret Hesterberg – que le vêtement ne fait pas la personne, il projette en revanche l'image que celui qui le porte veut transmettre à travers lui. […] Chez Frida Kahlo, cette corrélation entre style vestimentaire et identité est telle qu'elle aurait pu déclarer : “Mon vêtement, c'est moi.” » Aborder la vie de l'artiste par le biais de sa garde-robe, considérée comme « une œuvre d'art à part entière », permet d'explorer avec une sensibilité nouvelle le caractère subversif et avant-gardiste des représentations du corps de la femme dans la peinture de Frida Kahlo pour qui le vêtement est le miroir des revendications identitaires, en parallèle desquelles il évolue à la fois dans l'intime et dans l'exhibition, dans le quotidien et l'œuvre. La seconde partie du texte de Rachel Viné-Krupa relie cette évolution des costumes de Frida Kahlo à son itinéraire personnel, artistique et politique, et instille le désir de poursuivre encore plus avant la découverte de la peintre mexicaine.


Un ruban autour d'une bombe, biographie textile de Frida Kahlo, Maud Guély & Rachel Viné-Krupa, nada éditions.
Un ruban autour d'une bombe, biographie textile de Frida Kahlo, Maud Guély & Rachel Viné-Krupa, nada éditions.
Un ruban autour d'une bombe, biographie textile de Frida Kahlo, Maud Guély & Rachel Viné-Krupa, nada éditions.

Un ruban autour d'une bombe, Maud Guély & Rachel Viné-Krupa, nada éditions, 2014.







25 mars 2016

Fragiles ou contagieuses, Barbara Ehrenreich et Deirdre English.


Cet article fait suite à Sorcières, sages-femmes & infirmières, Barbara Ehrenreich et Deidre English et s'inscrit dans une série consacrée à la collection« Sorcières » des éditions Cambourakis.

Fragiles_ou_contagieuses_Ehrenreich_English_Sorcieres_Cambourakis

Le pouvoir médical et le corps des femmes — deuxième pamphlet. De la dépossession des savoirs des femmes à la prise de pouvoir des hommes sur leurs corps, Barbara Ehrenreich et Deirdre English explorent et analysent l'HistoirE. Sorcières brûlées, soignantes écartées, les corps demeurent. Corps de femmes, corps malades, corps étrangers, corps qui diffèrent et effraient, que l'on méprise et que l'on contraint, corps dysfonctionnels, débiles, contagieux, victimes et vecteurs. La science prend le relais de la religion — véhicules séculaires des idéologies dominantes. Peu importe le discours, l'important est qu'il coupe, faux qui clive et qui prétexte le corps pour justifier l'exclusion, la sujétion, la soumission. En rappel, une sentence radicale, primordiale : « La biologie n'est pas le problème. Le problème, c'est le pouvoir, de toutes les façons dont il nous affecte. » Fragiles ou contagieuses articule de façon novatrice les problématiques de genre et de classe, et réaffirme le désir fondamental de la réappropriation des savoirs.

Rêve d'un système de santé qui émanciperait et redonnerait dignité et parole à des sujets armés pour comprendre et exiger — réalité des corps « saturés de discours » et dépendants de médecins paternalistes. Devenir les consommateurs d'une médecine clinique qui délivre des droits sur ordonnance et oblitère la parole. « Combien de fois allons-nous chez le médecin en nous sentant malades, et repartons-nous, après que notre mal a été diagnostiqué comme “psychosomatique”, en nous sentant folles ? » Mens sana in corpore sano. De l'être sain à l'être safe, prison de la santé rêvée comme idéale et vécue comme système d'oppression. Femme, faible, folle, forte, castratrice, trop carriériste, trop maternelle, névrotique, infantile. Féminité posée comme problème, vie biologique féminine soignée comme une maladie. Nouvelle exploration historique. Au début du 20e siècle, les autrices déchiffrent une idéologie sexiste qui se modifie selon l'origine sociale des femmes. Fragiles femmes aisées, et faiblesse intrinsèque à la nature féminine contre ouvrières contagieuses, robustes génitrices porteuses de germes pathogènes. Double discours, double pensée : de la malléabilité des théories scientifiques. 

"Sunbonnet twins at church." The New York Public Library Digital Collections.
« Si l'on veut que la femme remplisse pleinement son rôle de mère, elle ne peut pas disposer du même cerveau que l'homme. Si les capacités des femmes se développaient autant que celles des hommes, leurs organes maternels en pâtiraient, et nous serions confrontés à un être hybride repoussant et inutile. » (De la débilité mentale physiologique chez la femme, P. Möbius.)

Première figure. Pâleur et langueur des beautés tuberculeuses. Les jeunes femmes alitées sont des « parures sociales » douces et éthérées. Sous-jacente, transparaît la dépendance au médecin bienveillant qui prescrit stations thermales, isolation et repos continuel, la maladie comme mode de vie. Une violence latente induit l'altération des comportements — peur de l'autorité, du châtiment, des intrusions chirurgicales, de l'apposition de sangsues sur les organes génitaux, de l'ovariectomie ou de l'excision. Bien pratique, la toxicité de tout ce qui s'éloigne du rôle social de la femme. La vie intellectuelle aggrave son état maladif naturel, et le cerveau affaiblit l'utérus. Alors que les médecins créent des hypocondriaques aux organes maladifs, soumises à leur vie biologique et privées de sexualité, le début du siècle connaît une « épidémie d'hystérie » réprimée par des traitements de plus en plus punitifs. Acmé d'un système. La rébellion est considérée comme maladie, et la maladie devient rébellion. Les soins contraignants deviennent « brutalement répressifs ». Charge contre la psychanalyse : « Sous l'influence de Freud, le scalpel utilisé pour disséquer la nature féminine est passé des mains du gynécologue à celles du psychiatre. » La déficience est par essence féminine.

A l'opposé d'un univers confiné dans l'oisiveté, les femmes employées par les époux des femmes alitées, malgré leur semblable biologie, peuvent supporter de travailler quatorze heures par jours et d'habiter des taudis. Leur constitution solide leur épargne par chance les congés maternités. Par elles survient la contagion. Prostituées, ouvrières, nourrices, domestiques : vecteurs de la prolifération bactériologique. L'on craint le contact. La trace. La bactérie transmise, incrustée dans les pores, le tissu, la nourriture. Importée des foyers insalubres. Inquiétudes sociales, peur des pauvres et des immigré.e.s. Justification médicale. La santé publique devient affaire de police, de réformateurs et de réformatrices. En rébellion contre leur statut, des femmes des classes moyennes supérieures militent. Certaines s'érigent « élévatrices » des femmes les plus pauvres. La tuberculose, crime envers le niveau de vie, a des répercussions financières. Baisse de la production, prise en charge des orphelins. La force des ouvrières leur permet d'être de bien meilleures « reproductrices » qui menacent d'envahir le pays avec leur progéniture non WASP. L'on s'inquiète de la régulation des naissances — à l'origine de la contraception, n'oublions pas « les politiques racistes et malthusiennes » et les dérives eugénistes.

Table in a flower factory, Lewis Wickes Hine, The New York Public Library Digital Collections. 1907 - 1933
Table in a flower factory, Lewis Wickes Hine, The New York Public Library Digital Collections. 1907 - 1933

« Nous voulons plus que “plus” ; nous voulons un changement, tant sur la forme que sur le fond, de la pratique médicale pour ce qui concerne les femmes. »
« En tant que femmes, à quel point sommes-nous donc “malades” ? A quel point notre dépendance vis-à-vis du système médical est une nécessité biologique, à quel point est-elle un artifice social ? »

Fragiles ou contagieuses, pamphlet d'hier, colère d'aujourd'hui. La postface d'Eva Rodriguez rappelle la permanence actuelle du sexisme dans le domaine médical, évoque la place encore prédominante des hommes dans les prises de décisions qui concernent le corps des femmes (souvenir du débat à l'Assemblée nationale autour de la « taxe tampon »). Elle souligne avec pertinence l'actualité des réflexions de la deuxième vague — monte, lame de fond, la troisième. Note pour le réveil : penser à laisser de côté la naïveté de croire acquis ce qui n'est qu'octroyé. Intégrer « la diversité de nos priorités » — soit : la diversité d'une oppression toujours protéiforme. Marteler la nécessité de croiser les lectures. Imaginer la prise de parole, la conjonction des luttes et l'alternative. Ne pas s'endormir. 

Fragiles ou contagieuses, le pouvoir médical et le corps des femmes, Barbara Ehrenreich et Deirdre English, trad. (anglais) de M. Valera, coll. « Sorcières », éd. Cambourakis, 2016.