6 février 2017

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland.


« Le langage, c'est simplement la matière restante pouvant être tracée. »

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs prolonge sur papier l’installation multimédia « This Is Major Tom To Ground Control », un projet artistique qui relie les radiotélescopes de l’Observatoire de Paris à un générateur automatique de textes aléatoires. Véronique Béland plonge dans l'immensité du corpus ainsi constitué pour assembler des particules choisies et composer un texte fragmenté à la poésie mathématique, algorithmique et surréaliste.  

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan

Un coffret blanc, tranche noire. Noires les pages, troublées par du bruit. Dans le vide interstellaire traversé par l'énergie des rayonnements électromagnétiques flottent gaz, poussières et rayons cosmiques. Je vois des points blancs, de plus en plus de points blancs. Des lignes, des grésillements. Le regard happé, comme par un Poltergeist à la fin du signal. La neige en négatif, et les points blancs ne sont pas des étoiles.

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
[En l'absence d'un canal hertzien, les téléviseurs analogiques affichent un écran blanc ponctué de points noirs erratiques, la neige. Cette neige est composée dans un faible pourcentage de signaux issus du fond diffus cosmologique qui emplit le ciel comme un infime murmure radio, cri de naissance de l'Univers, rayonnement fossile.](1)
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan

Le noir n'est ni vide ni absence, mais plutôt saturation qui se disloque et laisse apparaître des percées — aléatoires, erratiques ? Un bruit blanc, qui si l'on se concentre, adopte la forme de contre-poinçons qui découpe le noir. Dans la nuit, entre panses et jambes, le langage apparaît. Les pages sont couvertes de signes ordonnés en ligne. Pas de vagues : des sons continus qui deviendraient articulés, le tracé d'un spectromètre, chaque ligne composée de plusieurs. Des lettres brouillées foncent la page, lettres superposées, enchevêtrées. Des mots se dégagent, que l'on aperçoit, déchiffre, attrape. Soudain, une première phrase lisible : « Il s'agit d'écrire ce qu'il vient d'arriver dans ce qui constitue l'univers. Juste des mots : il n'y a rien à voir là-bas. »  Les phrases parsemées sont de plus en plus nombreuses, les pages blanchissent, les nuages de mots s'éclaircissent, et n'apparaissent plus que quelques lignes, une voix seule dans le silence évoque l'univers, les photons, le langage, la communication, les rêves, la distance, les civilisations, l'inconscient, la physique, la métaphysique. Qui interroge le vide, jusqu'au blanc complet, à la disparition des mots, des signaux.

— « Il n'y a d'ailleurs plus lieu de nommer les choses, parler ne fait pas intervenir le nombre d'or ».


Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan


[Les bribes de messages qu'enfant je capte avec une CB.]

Dans les creux, des conglomérats de lettres flottent.
Phrases coupées, postulats étranges, messages codés, départs de poèmes —

[Un Big Bang.
Une partie de cadavre exquis jouée par des astroparticules.]


Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan

Une journée : une rue et ses centaines de passants, d'odeurs, de couleurs, de gaz, de bâtiments, de matériau ; une plaine couverte de brins d'herbes, d'insectes, de minuscules pigments de chlorophylle, de phéromones, de chants d'oiseaux, de vibrations de l'air et d'ombres ; les centaines de musiciens d'un orchestre philharmonique et leurs respirations, les murmures du public, les toux, le frottement du tissu sur les dossiers des fauteuils ; les messages du corps, les douleurs des muscles, les sensations de la peau, la douceur des vêtements, l'agression de l'air, les lumières trop vives pour les yeux, le goût des aliments, la soif, les milliers de sons entendus, captés, happés. Les signaux saturent. On devient fous, alors on tri, on élague, on sélectionne certains signaux au détriment d'autres. Pour rendre lisible la page, faire du vide.

Mais l'on continue à sonder le ciel, écouter les ondes, les rayonnements magnétiques des planètes qui chantent. Un brouhaha astronomique continu et inintelligible, les signaux des millions d'astres, de particules, d'atomes, de fréquences, un immense spectre électromagnétique, sur lequel se colle l'oreille minuscule d'un radiotélescope. À ce radiotélescope est relié un générateur automatique de textes aléatoire qui le récite en temps réel grâce à une voix de synthèse, « la voix de l'Univers ». Donner du sens, chercher absolument du sens.


— « Cette tentative de structurer le ciel restera vaine. »



Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan


Symétrie, verticale, géométrie, nombre d'or.

Aztèques et explorateurs. Christophe Colomb et Marco Polo. 

Odeur du vide.

Fantômes, défunts, revenants. Ouvriers. Érotisme. Achats mondiaux. Sommeil, rêves.


Tentation de déchiffrer ce qui est superposé et simultané. Chaque strate accumulée. Vouloir tout lire, tout comprendre. Se perdre dans cette réponse ironique à notre absurde quête de sens. Notre fantasme de consigner toute parole et tout écrit.

Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan

« Recombinaison. » 

[De nature à perturber la lecture]

« (Les comètes à longues périodes s'élaborent sur les coups de minuit.) »

« L'opposition à la vérité est donc protégée des vents solaires, notamment dans les sociétés ou le - » 

« cette phrase dépend de la variation d'un champ électrique » 

« Les zones cérébrales activées pendant le rêve sont analogues à celles du solstice d'été ; ce sont les points communs entre les galaxies. » 

« Le verbe aimer peut renvoyer à une grande variété de matériaux spécialisés : désherbeuse, raton laveur, inflation cosmique. » 

« Trois milliards d'années avant le présent, l'ivrognerie était interdite, sauf pour le plus sensible des géographes qui put réintroduire la vie à l'intérieur d'une tempête. » 

« (L'hémisphère nord a désacralisé la nature des beignets dont Pluton ferait partie.) » 

« Les trains que l'on rencontre possèdent plusieurs structures, bien que les mouvements internes de l'Univers soient peu visibles. » 

« Par ailleurs, le lapsus n'est pas non plus un nombre entier positif et le menson- »


[La bibliothèque d'Alexandrie a brûlé. Des milliers de voix peuplent Internet.]



Fenêtres : 
sun/sunThis is Major Tom



Photographies © Lou Darsan. Se mêlent à celles du Vide de la distance des images de Poëme, d'Eric Darsan, sur lesquelles l’œil avisé distinguera la silhouette d'Antonio Sapienza.

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, de Véronique Béland est un bel ouvrage édité par sun/sun, co-édité avec le label Bipolar et co-produit par Rurart. 2016.


 (1) Citation détournée extraite de fr.wikipedia.org et cnrs.fr.  

20 janvier 2017

Animale Machine, « La Grecque prodige », Eleni Sikelianos.

« Cicatrice-feu, visage-félin, arbre carbonisé à la base. (C'est le corps.) »

Animale Machine, Eleni Sikelianos, trad Claro, Actes Sud, photo Lou Darsan


« Je n'arrive pas à la retenir dans la réalité ; elle ne cesse de s'échapper dans le désert. » Sur le bord de la route, une vieille femme boit et brise le verre et tord les fils de fer. Elle attache les bris et les perles, les relie et sculpte, cette vieille femme qui n'est pas un personnage de l'histoire familiale, qui est l'avatar d'un souvenir, qui est matériau transmuté pour servir le paysage du désert, un paysage de diners, de trading posts, de mobile homes, de villes fantômes, de scorpions pris dans la résine. « Regardez la femme interpréter le lent massacre, la main du vent qui pulvérise. » La Fille Léopard glisse dans la nuit, les ondes de chaleur qui émanent des pierres ondulent au rythme de ses mouvements de chat. Pied léger, hanches lascives. You, Animale Machine — dans le creux de tes empreintes, une femme, fille de ta fille, tisse des rêves, des poèmes, des chants et des imprécations, lit tes souvenirs et suit ta trace. Les histoires, les récits, les versions contradictoires qui mènent jusqu'à toi sont des « lares familiares » qui occupent toute la place du siège passager de la voiture qui roule vers le désert des Mojaves, où ton absence demeure.

Helene Pappamarkou, Eleni, Elaine, Elayne, la Grecque prodige, Marco la Femme Chat, Melena la Fille Léopard, Melanie la danseuse serpent, Marko « affranchie, excitante, elle réinvente la danse », Melaine Marko, Elaine Marko, l'Enfant Sauvage. Effeuilleuse, vendeuse de pierres dans le désert, trois fois mère, cinq fois mariée, tu danses le tsifteteli et le hoochie-coochie dans ton costume tavelé. Ton histoire trouve ses sources dans la Catastrophe d'Asie Mineure et les traversées successives de l'Égée puis l'Atlantique par des milliers de réfugiés. Ses origines remontent aux fumées mêlées de l'incendie de Smyrne, des fumeries et des usines de Detroit, aux plaintes du rebetiko (« la musique des parias et des damnés »), aux premières danseuses du ventre américaines. Elle est « l'histoire miniature du regard sur les femmes » et se perd dans les mystères d'Éleusis et les esprits tutélaires de Demeter et des naguals. Elle est initiation qui puise sa force dans un souffle, une énergie et une puissance qui sont Femme. Helene, Elayne, Eleni : un prénom pour trois générations, trois « filles qui sont mères et qui sont filles de mères » (1). Femmes « féroces », « non domestiquées », portées par la tension entre liberté et violence, et la fureur de recommencer, toujours. — « Épouse-la cinq fois et cinq fois libère-la. […] Cinq fois, y trouve de l'ombre, une fraîcheur sous le toit bas. [...] Cinq fois l'endroit est brûlant, ou bien glacé. Elle recule, sort de l'ombre et monte sur le toit du monde. Davantage de soleil là-haut. »

Animale Machine, Eleni Sikelianos, trad Claro, Actes Sud, montage Lou Darsan

Animale Machine se fraie un chemin à travers les morceaux d'une histoire déchirée, une histoire de marges, d'immigrés, de voyous, de freaks, de petite pègre, de cabarets, de motels, d'échecs répétés, de violence entre hommes et femmes, entre parents et enfants. Récit discontinu qui se déploie dans les blancs, les silences, les marges, explore les détails réels d'un passé parfois réinventé, comme une brume lumineuse que les mots captent et révèlent, le portrait de la Fille Léopard n'a rien de linéaire. Il échappe aux conventions et aux carcans des mémoires et tombeaux, mêle souvenirs collectés, fiction, récits, poèmes et scrapbook, et laisse une place aux réactions familiales. Le projet Melena d'Eleni Sikelianos « fait partie d'une histoire familiale plus vaste », dont Le livre de Jon abordait le pan paternel. Son travail mémoriel, fruit de longues recherches, « réseau d'offrandes familiales, tissées en noirs filaments lumineux, la tunique enduite du sang de Nessus qui brûle la peau, blessant les susceptibilités », ne s'adonne jamais à l'analyse du rapport à la mère et à l'aïeule ou à l'autoportrait. Il ne cherche pas non plus à établir une vérité historique ou biographique, mais plutôt à transmettre les pointillés d'une vie, les ombres projetées sur elle par les souvenirs qui survivent à sa disparition, les traces qu'elle a laissées, empreintes et contre-empreintes, rêves, questions, mystères.

Animale Machine est poésie sauvage, brûlure et vision. Dans la collision des formes qu'il empreinte, dans le mouvement qui s'engendre dans les territoires vierges de légendes et de glose, dans les interstices entre textes et images, il est voix. Une voix, qui pour nous atteindre, est portée par la très belle traduction de Claro.



You Animale Machine, « The Golden Greek  », Eleni Sikelianos.

Animale Machine, Eleni Sikelianos, trad Claro, Actes Sud_couv


Animale Machine, « La Grecque prodige  », Eleni Sikelianos. 

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Claro. Actes Sud, 2017.


(1) Expression empruntée à un texte de Marie Cosnay lu à Nantes lors du festival Midi/Minuit de décembre 2016.

12 janvier 2017

La Maison des Épreuves, Jason Hrivnak.

« Pourquoi l'effacement imminent de votre esprit ressemble-t-il moins à une sentence de mort qu'au retour d'un vieil ami ? »

« 1. L'enfance. Vous marchez dans la campagne, vous rencontrez un cavalier noir sur la route. Il vous défie et vous propose un tournoi de traits d'esprit. Votre intelligence est vive, affûtée par le calcul mental et la lecture précoce, mais le cavalier est assuré de sa victoire. Il dit qu'il existe un sujet sur lequel les jeunes filles s'estiment expertes mais qu'aucune, en vérité, n'est qualifiée pour l'aborder. C'est sur ce sujet qu'il compte vous poser des énigmes. À quoi le cavalier fait-il allusion ?
A. La musique.
B. La beauté.
C. L'amour.
D. La mort.
»

La maison des épreuves, Jason Hrivnak, l'Ogre - Lou Darsan

1. L'amie d'enfance du narrateur, qu'il n'a pas revue depuis leur séparation forcée, se suicide dans l'école élémentaire qu'ils fréquentaient. 2. Dans sa poche, une page arrachée aux cahiers qu'ils noircissaient de plans et projets imaginés pour le Terrain d'essai, un lieu fictif où les potentiels candidats doivent passer des épreuves qui les confrontent à « la torture en échange d'un aperçu de ce que le cœur désire ». 3. La chambre sombre du narrateur, misanthrope obsédé par ses rêves. Il y rédige d'une traite « La Maison des épreuves », le manuscrit d'un test qui aurait pu, ou pas, sauver son amie si elle l'avait trouvé dans la pièce froide où elle s'est tranché les veines. 4. Le lecteur, après ces trente pages d'introduction et bien que prévenu de sa « froideur », se livre au test. Il se fraie un chemin à travers la batterie d'épreuves de la Maison et de ses trois sections, composées chacune d'une succession de courtes situations suivies de questions. — « Comment l'interprétez-vous ? Justifiez votre choix. »

Deux enfants inséparables à l'imagination morbide, deux fois deux poupées enterrées, un verger souterrain, un manège, une fête foraine, de nombreux sous-sols... La Maison des épreuves empreinte un chemin tortueux et une forme nouvelle, surprenante, déstabilisante, « un territoire de repli, un territoire alternatif tout en friches et cachettes », qui dévore le lecteur auquel elle est offerte en pâture. Elle explore l'enfance et l'adolescence, leurs hallucinations, leur sérieux et leur alter-vision de la réalité, elle exacerbe les pulsions autodestructrices et les met en scène pour les exorciser, les extraire de l'inconscient puis les déposer entre les mains du lecteur telles de petits monstres déformés qui palpitent encore.

La voix désincarnée et froide — voix, car je l'entends plus que je ne la lis — impose avec les épreuves de La Maison une interaction avec le texte et introspection forcée : le roman de Jason Hrivnak est un livre sphinx dont les énigmes ne peuvent que piéger. Dans la brume des blancs et des silences qui les relient, les filaments d'une seconde histoire s'échappent des esquisses de réponses qu'à notre insu nous formulons, alors que le livre sans merci déploie en nous des tentacules d'encre qui nous entourent le cerveau, se glissent dans les interstices, immiscent des questions que l'on ne se pose pas, que l'on n’imagine pas. Bulles qui éclatent sur la surface d'un étang troublé, que l'on ne saisit pas, mais dans lesquelles on voudrait se mirer. Noir étang, mais explore, explore davantage, au profond, quelque chose de collant et d'insidieux — « espoir de créer une résonance, de reproduire à la fois en moi et dans le texte la fréquence particulière de désarroi qui la poussait vers le suicide ».

Inspiré des jeux vidéo d'aventure et des action-RPG (lire la chronique d'Hugues Robert de la librairie Charybde), version altérée, paradoxale, redoutable et puissante des « livres dont vous êtes le héros », La Maison des Épreuves donne l'illusion d'un choix, quand réponses et résolutions ne restent qu'intérieures et ne renvoient jamais, sur le papier, qu'à l'exposition suivante. Pourtant, sur les pages, nous vivons, éprouvons, autant que les caractères, avec eux et peut-être même à leur place ou à rebours d'eux. Les interrogations provoquées par les bifurcations, les prolongements que le lecteur — moi — poursuit dans son for intérieur, les instants en suspens où je ne suis (suivre et être, ni l'un ni l'autre) plus le livre, ni moi, mais un moi créé par le livre, à la fois enfanté par lui et hors de son contrôle, ouvrent un espace intermédiaire. Mon inconscient, mon imagination, celle de l'auteur, celle des personnages s'y rejoignent et s'y échappent et ce flou demeure innommé, ni dit ni écrit, autre et infiniment intime. Soyons méfiants, cependant, car dans La Maison des Épreuves ce qui aiguillonne l'imagination l'aiguille, et l'on est poussé à l'intérieur de ce temps, de cet espace intermédiaire autant que l'on s'y évade. Les cauchemars que l'on y fera seront-ils bien les nôtres ? Le jeu est dangereux : l'on en ressort troublé — ou plutôt, réveillé.

La maison des épreuves, Jason Hrivnak, éditions de l'Ogre

La Maison des Épreuves, premier roman de Jason Hrivnak, est parvenu entre les mains de Claro, qui l'a traduit, dans des circonstances particulières. Autre signe, sa parution coïncide avec le deuxième anniversaire de l'Ogre, dont c'est l'une des parutions les plus marquantes et poétiques et qu'il faut lire, à tout prix.

Auteur, traducteur et éditeurs seront présents ce soir à la librairie Le comptoir des mots (Paris 20e).

La Maison des Épreuves, Jason Hrivnak, traduit de l'anglais (Canada) par Claro. Les éditions de l'Ogre, 2017.

 

8 décembre 2016

Contrenarrations, le pouvoir de la fiction.

« Dans le contexte formé par le canon d'un mousquet, existe-t-il une responsabilité morale autre que silence, résistance et ruse ? »
Contrenarrations, John Keene, Bernard Hoepffner, Cambourakis

— « In part to disorient; it’s a kind of warping, an attempt to defamiliarize, and thereby reshape, our thinking. » Les voix s'emparent. (Dé)libérée puissance — par le pouvoir de l'imagination, de la narration et de la fiction. Acte : reprendre le contrôle des corps et de la parole. John Keene déjoue les attentes, se libère des conventions. Experimentation versus expectations. Contrenarrations esquisse un pas de côté qui donne à voir une perspective autre, une littérature autre qui construit une alternative narrative aux mythes américains. Côté pile de l'Histoire, tous les narrateurs sont noirs. Noirs, artistes, intellectuels, souvent homosexuels. Un récit queer où il faut savoir qui parle et pourquoi les récits sont secrets, cachés, importants. L'on glisse subrepticement. Des troisièmes personnes aux personnes premières. Des contrenarrations aux rencontrenarrations, jusqu'à la contrenarration finale. De l'objectivité apparente et théorique aux subjectivités pleines et entières, pour un livre génial et brillant.

Le titre américain, Counternarratives : Stories and Novellas, souligne les formes multiples que prend la parole dans le livre, qui n'est exactement ni un roman ni un recueil de nouvelles, mais plutôt le contre-pied de ce que l'on attend d'un livre : « a literary and archival mixtape ». Une « collection » qui mêle pure fiction, événements historiques, personnalités réelles et héros de la littérature. Récits d'aventures, poèmes, monologues intérieurs, dialogues, théories philosophiques, lettres, coupures de journaux, documentaire, journal intime... Va, pour mixtape. De celles que l'on se passe en boucle, dont la composition et l'ordre font sens, dont les morceaux sans être liés s'entrecroisent et s'interpellent. Dès lors, l'ensemble se lit presque comme un roman, et les nouvelles ne se conçoivent plus seules, l'architecture du livre possède une unité dont se dégage l'impression jouissive d'avoir sous les yeux une forme nouvelle et virtuose, qui engage autant le lecteur que l'auteur.

Contrenarrations, John Keene, Bernard Hoepffner, Cambourakis
Bill Traylor Untitled (Man Pointing Up) for Counternarratives, John Keene

Les « histoires et nouvelles » de Contrenarrations sont chacune centrées sur un personnage différent, sur une histoire personnelle particulière, sur l'art de raconter leur histoire. La longueur varie, le ton varie, la forme varie. Chacune porte sa propre parole. Chacune vous happe, vous percute, vous transporte. Des voix se répondent et conversent avec l'Histoire, l'imaginaire collectif, la philosophie, la politique, jusqu'aux citations, nombreuses, en incipit, qui dialoguent entre elles et avec les textes. Voyages. À travers temps et espace, du 17e au 21e, la découverte de l'île Mannahatta, les jungles du Brésil colonial, la révolution américaine, l'indépendance haïtienne et un couvent du Kentucky, la guerre de Sécession, le campus de Harvard, le cirque Fernando de Montmartre, un hôtel des Catskills, la Renaissance de Harlem, Rio de Janerio, une possible prison.

Comme dans un roman d'aventures, le canoë d'un éclaireur polyglotte glisse sur la première page. Des berges inconnues, une île humide. L'homme qui ouvre d'un schibboleth les portes du livre, né à Saint-Domingue d'un marin portugais et d'une Africaine, déserte le Jonge Tobias, un navire néerlandais pour lequel il est traducteur. Juan Rodriguez sur Manhattan est Premier — premier non-native, premier immigrant, premier Afro-descendant, premier Latino. Symbolique, l'amorce, déjà, théâtralise l'importance de la parole et l'héritage africain. On retrouve ces deux piliers dans les quilombos créés dans l'arrière-pays brésilien par les esclaves échappés des plantations de canne, les rites mina d'un soldat, les chants en akan d'une parturiente, la divination vaudou à Saint-Domingue, ou la lecture des signes par le vieux Jim des Aventures d'Huckleberry Finn. — La langue, puissance révélatrice, dévoile : voir les invisibles présences. Dans un monde où le commerce triangulaire et de l'exploitation des corps noirs ont engendré l'ancêtre du capitalisme et qui de conformistes racistes a fait des héros d'enfance acceptés.

John Keene

La vision, la réappropriation et la créativité de John Keene transportent le lecteur dans une traversée déroutante et stupéfiante d'une contre-histoire de l'esclavage des Noirs en Amérique qui invoque la sorcellerie, la transmission des rites, la filiation intellectuelle. L'empowerment, le désir profond de liberté et d'émancipation constituent le socle des histoires et nouvelles de Contrenarrations, mais c'est le regard artistique et attentif porté sur le monde par chaque personnage qui leur donne saveurs et reliefs. Poètes, militants, sociologues, ethnomusicologues, anonymes... Zion chante, Carmel dessine, Red rêve de ballons, Miss La La s'envole dans les airs, Mário de Andrade, Langston Hughes et Xavier Villaurrutia composent, W.E.B. du Bois réfléchit à Spinoza et à Santanaya, Bob Cole se noie dans les paroles de ses chansons. On voudrait prolonger le cri de Red, se suspendre au filin mordu par l'acrobate ou aux traits de craie de Carmel, on pourrait passer des heures, des jours mêmes, à dénouer la trame, à suivre les fils, à remonter les sources, parcourir les œuvres des artistes convoqués et explorer leurs racines. Commençons, peut-être, par accueillir les figures et narrations données ici, dans leurs complexes ramifications et leur force évocatrice. Contrenarrations expérimente la liberté et il faut le lire.

Bernard Hoepffner qui signe ici l'excellente traduction a obtenu ce mois-ci le Prix Laure-Bataillon pour Infini de Gabriel Josipovici publié par Quidam éditeur (lire ici la chronique d'Eric Darsan). Il a notamment traduit Les Aventures de Tom Sawyeret Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain (éditions Tristram), et de nombreux auteurs anglo-saxons dont Gilbert Sorrentino, Will Self, Martin Amis, Robert Coover. Il a également participé à la nouvelle traduction d'Ulysse de James Joyce chez Gallimard.


 John Keene lit un extrait de « Cold » au Poetry Center de San Francisco.

Les citations en italique sont de John Keene, et extraites d'une discussion avec Tonya Foster’s publiée sur BOMB magazine.

Contrenarrations de John Keene, traduit de l'anglais (États-Unis) par Bernard Hoepffner. Editions Cambourakis, 2016.

 

15 novembre 2016

Revue : septembre et octobre

Etang. Lou Darsan.

Retour sur septembre et octobre ! Alors qu'ici, je vous parlais de d'orages sans bruits, de zombies et de chemins buissonniers, ailleurs j'évoquais stations-service, cosmonautes, coups de poker et lieux artificiels... Mais je commence par tricher et déborder sur novembre, pour évoquer ici la soirée « Libraires d'un soir » qu'Eric Darsan et moi avons animée à la Librairie Charybde. Ce fut riche et passionnant, merci aux libraires et au public ! Vous trouverez  notre sélection de huit titres sur le site de Charybde, chez qui ils sont bien sûr tous disponibles. Et ci-dessous l'enregistrement de la soirée ! Au programme, choisis avec soin (et passion) dans le catalogue d'éditeurs indépendants, des romans, bandes-dessinées et poèmes d'Allen Ginsberg, Marie Cosnay, Pablo Katchdjian et Thibault Amorfini pour Eric, de Virginia Woolf, Ramón Sender et D.H. Lawrence, Zeina Abirached pour moi.


Chroniques d'ailleurs : Un dernier livre avant la fin du monde et Addict-Culture.


Sombre aux abords, Julien d'Abrigeon, QuidamSombre aux abords, Julien d'Abrigeon

Un dernier livre avant la fin du monde, 8 septembre.

Quelques lignes, et tout de suite un décor, un poids, quelque chose de dur, de gluant. Tu sens que tu ne poseras pas le livre avant de t’être pris la dernière page en pleine gueule, comme tu sais que tu vas encaisser les autres. Chaque phrase fuse, te prend aux tripes. Sans te laisser le temps de t’en remettre, l’auteur enchaîne avec la suivante, te roue le corps à coup d’uppercut et ne te lâche pas. Emergence du souvenir d’une traversée de l’Ardèche, la N106 en stop, un routier au volant d’une Mégane, les pneus crissent, ça sent la gomme par la fenêtre ouverte, la chaleur écrase le paysage crayeux et les villages traversés à toute blinde, les stations-service défilent crasseuses. (...)
Lire la critique : http://www.undernierlivre.net/sombre-aux-abords-julien-dabrigeon/

Sombre aux abords, Julien d'Abrigeon. Quidam éditeur, 2016.

 

 

Les cosmonautes ne font que passer, Elitza Gueorguieva, VerticalesLes cosmonautes ne font que passer, Elitza Gueorguieva

Un dernier livre avant la fin du monde, 22 septembre.

Dans la cour de l’école Iouri Gagarine, une mosaïque à l’effigie du héros soviétique et un immense sapin planté de ses propres mains dominent les élèves. Une fillette fascinée par le premier homme dans l’espace et son Volstok légendaire décide de devenir à son tour cosmonaute, une mission secrète qu’elle cache à sa famille qui juge son projet « totalement à côté de la plaque » parce qu’elle une fille, qu’elle est bulgare et qu’elle multiplie les bêtises. (...)

Les cosmonautes ne font que passer, Elitza Gueorguieva. Editions Verticales, 2016.



Le Contorsionniste, Craig Clevenger, Le Nouvel AttilaLe Contorsionniste, Craig Clevenger

Addict-Culture, 10 octobre.

Joueur génial qui décrypte ses propres tours de prestidigitation, le John Vincent de Craig Clevenger ressemble fort à un Keyser Söze qui rectifierait en voix off et en live les affabulations de son récit, ou à un héros de comics échappé d’un Fight Club façon film d’arnaque. Alternance de scènes d’interrogatoire et de flashback couronnée d’un twist final génial, Le contorsionniste est un coup de poker, un immense bluff qui bouscule les codes narratifs, un récit haletant, rythmé et assez jouissif que l’on peut déjà ranger parmi ses classiques. (...)

Le Contorsionniste, Craig Clevenger. Traduit par Théophile Sersiron. Editions Le Nouvel Attila, 2016.



« Lieux artificiels », La moitié du fourbi

« Lieux artificiels », La moitié du fourbi

Un dernier livre avant la fin du monde, 23 octobre.

Lieux artificiels, réunis dans une moitié de fourbi, un fatras ouvert. Fragments d’espace discernés, appréhendés, saisis, imaginés dans le territoire libre d’une revue. Quatorze textes, deux entretiens, autant de sensibilités et d’approches d’un concept, d’une idée large et glissante. Création littéraire, essai, dessin, photographie, rêverie, dialogue… Tentatives tentaculaires de s’immiscer dans, vers. (...)

Lire la critique : http://www.undernierlivre.net/moitie-fourbi-lieux-artificiels/

« Lieux artificiels », revue La moitié du fourbi n°4, 2016.

 

 

 

26 octobre 2016

Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, Thomas Giraud.

« Il lui manque de la lenteur du temps perdu, de l'espace entre les mots. Il commence avec les qualités de la jeunesse, il veut écrire tout le temps, et il veut dire beaucoup, ne rien laisser en chemin, ne rien oublier. Cependant, il lui manque les limites que l'on a comprises en vieillissant, celles qui vous obligent à approfondir ce que l'on sait faire, à contourner les failles personnelles avec des mots légers, à franchir les obstacles en dissimulant la douleur, à mettre parfois du silence pour ne rien dire. Il met des adverbes partout, barbouille d'adjectifs, il est plein d'allégresse et d'envie et il n'a jamais écrit aussi mal. Il écrit, il écrit, il écrit. »

Elisee_Thomas_Giraud_La_Contre-Allée - Lou Darsan

J'ai lu Élisée avant les ruisseaux et les montagnes près d'une fenêtre. Souvent, entre les phrases, j'ai regardé le ciel et, au loin, la campagne. Une heure ou deux, au rythme patient du marcheur ou du lecteur attentif. Sur ce chemin, je me suis attardée pour observer l'arbre, ramasser la pierre, écouter l'eau, humer l'air. J'ai pris le temps de lire Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, de le lire doucement, de laisser s'installer ses phrases, sa voix, sa pensée, de m'imprégner de la quiétude et de la sérénité insufflées par ce livre beau et paisible. Il y a de ces écritures qui en une phrase vous saisissent, et d'autres qu'il faut laisser se déployer, qu'il faut peut-être écouter plus que certaines, des écritures qui respirent calmement. Celle de Thomas Giraud s'installe avec retenue, mot après mot, pas après pas. Dans ceux d’Élisée, on progresse doucement. Il faut écouter, prêter attention aux détails, aux motifs, aux répétitions, à leurs variations. — Sur la couverture, des fragments de chemins, le clapot de ruisseaux, des éclis de montagne, les courbes de lignes de dénivelés, traits dispersés d'un vert bleuté. Il y a ces « bouts de pensées » qui rythment le livre, ces pensées à peine formulées, des ébauches qu’Élisée roule sous la langue, tourne dans sa tête, et qui s'allongent, s'élaborent. Ces pensées d'avant l'écriture, qui peuvent accompagner une journée, des prémices, à peine. Des blancs ici les encadrent, et nos yeux s'y reposent, l'on s'y attarde, s'en imprègne, cela touche l'intime et l'on y retrouve forcément aussi un peu de soi.

Rivière - Lou Darsan
« Ses pauses lui permettent de s'approprier une multitude d'endroits, quelques minutes, de l'explorer avant de s'allonger pour dormir un peu. On connaît plus précisément la terre sur laquelle on a dormi, ses odeurs, son grain. Ces endroits de sieste lui donnent une connaissance détaillée, en fin de compte, de milliers de lieux-dits, d'arbres égarés, de rus entre deux champs. Il prend de plus en plus de temps. Il en profite pour prendre des notes. »

— « J’aime ces écritures qui avancent, musardent, où tout n’est pas donné, où il faut suivre un chemin en lacet, retrouver la même sensation dite plusieurs fois, mais avec de légères nuances. » Thomas Giraud imagine. Il construit de la fiction dans les blancs, dans les silences que pourtant il ménage. Se permet, parfois, de douter, de supposer. Et pourtant, il affirme, crée des personnages. Il n'agit pas en biographe, mais en écrivain. Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, Élisée avant qu'il ne devienne le géographe, anarchiste, végétarien, naturiste que l'on connaît, est la découverte d'un regard et d'une sensibilité qui s'exercent et se posent sur un chemin de retour. Retour double, celui de l'homme mûr qui revient vers les lieux familiaux, et celui de l'adolescent qui emprunte de longs détours pour retourner chez lui annoncer sa résolution de ne pas devenir pasteur. Deux retours, déterminés par un premier aller, une longue diagonale de la Dordogne aux rives du Rhin, un trajet vers la silhouette floue d'Élie, le grand frère, et le collège piétiste de Neuwied. Le livre fait de cette traversée accomplie seul, à douze ans, à pied et en malle-poste, par Élisée, l'instant où « les coutures s'ouvrent » pour l'enfant qui découvre les horizons, les routes, les ciels, les rivières et s'éloigne de son père.

Car il lui faut, pour basculer vers qui il s'apprête à devenir, mettre de la distance entre lui et « Jacques, le père », l'omniprésent, le pasteur « impécunieux », qui dans le roman est l'original, le fou, l'évangéliste qui sermonne, sermonne, à table, au temple, dans la rue, dans la campagne qu'il bat, assomme par un final « vous pourrez beaucoup prier ». « Jacques, le père », un leitmotiv, comme si le géniteur ne pouvait être nommé sans sa fonction. Un père qui s'use les pieds sur les chemins, mais ne s'arrête jamais pour contempler, pour qui le futur des fils aînés est route déjà tracée, vocation, « évidence ». Et puis, il y a Zéline, institutrice privée, et beaucoup de finesse dans ce portrait de mère, que l'on devine intelligente et qui transmet à Élisée « du goût pour l'inconnu qu'on apprivoise en apprenant, pour ce temps intérieur qui fait venir à soi la réflexion ». Zéline, une mère qui, à ce fils qui collectionne des bouts de pensée et de petites pierres, ramassées dans les champs, glissées dans les poches, laissées sur les tables, chuchote. Plus tard, ils s'écriront.

Arbres - Lou Darsan
« Les envies de décrire les choses naissent comme elles viennent, aléatoires et imprévisibles, et, par paresse peut-être, mais aussi par respect pour ce qu'elles sont, il lui semble qu'elles peuvent toutes être traitées avec la même énergie et que la connaissance de ces choses-ci et la connaissance née de celles-ci sont tout à fait nécessaires. Et puis, il ne sait pas faire autrement.
Bout de pensée : Je sens l'universel et laisse le général aux autres.
Rien sur le général. On sait, en revanche, que pour lui, l'universel c'est la multitude des détails. »

Thomas Giraud retrouve chez Élisée Reclus quelque chose de Giono, une capacité à « parler de la montagne en utilisant le vocabulaire de la mer » et de Rousseau, « celui des Rêveries, le promeneur ». L'on ressent chez lui une certaine fascination pour « le goût d’Élisée pour la multitude et l'éparpillement », pour cette absence de méthode, de hiérarchie, cette façon particulière de saisir dans les paysages autant l'ensemble que les détails, de la pierre aux montagnes, qui fera d'Élisée un homme, un géographe hors du commun. — « Lui ce qu'il aime c'est la nature telle qu'elle se présente et telle qu'elle se modifie, elle-même. La nature comme un œuvre d'art. L'érosion par le vent, par les pluies. Une haie modifiée par la chute d'un arbre. Des racines soulevant la terre. » Au centre, le regard « attentif et direct » d’Élisée, un regard qui « veut embrasser tout, sans réduction », « sans hiérarchie présupposée », un regard qui englobe sans chercher à nommer, celui d'un homme qui respecte la nature et les choses pour ce qu'elles sont, infimes ou immenses. Un regard, et la subtile transcription de ce regard — Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, décidément, est un beau livre.

« Pendant les quelques jours du voyage en diligence, il ne pense ni à Jacques, le père, ni à Zéline, ni aux autres frères et sœurs. Mais ce n'est pas de l'ingratitude. Il mange à peine, il découvre et ne peut faire autre chose. Les coutures s'ouvrent, il prend, est avalé en retour dans ce qu'il voit. Même dormir lui est difficile. Il se laisse absorber totalement, prenant les paysages, les rives de la Gironde, celles de la Seine, les contreforts du Bassin parisien, la Champagne pouilleuse, les forêts de l'Argonne, les plaines de l'Est, les boucles de la Meuse, comme une globalité. Il ne hiérarchise pas. Un arbre qu'il ne connaît pas au bord d'un chemin l'émeut autant que les grandes villes. Les pierres, partout, le troublent : les blanches, les ocres, les jaunes, des marbrées, du granit.
Bout de pensée : Tout, tout et donc rien à dire tellement ce tout est immense.
Bout de pensée : Je ne pense plus à mon père.
»


Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, Thomas Giraud.

Collection « La Sentinelle », éditions La Contre-Allée, 2016.


Lire aussi : 

Sur Remue.net, le journal d'écriture de Thomas Giraud : ELISEE, avant les ruisseaux et les montagnes, un making-of.

Les écrits d’Élisée Reclus publiés aux éditions Héros-Limite.



Crédit photo : Lou Darsan.

29 septembre 2016

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth.

« Ca se balance, ça se tord jusqu'à ce que le jour paraisse,
Puis l'orchestre de jazz s'effondre, sans plus de jus après la liesse.
Les gens repartent aux quatre vents, quittant la vapeur bleue épaisse :
Coup de balai, chaises à ranger, l'heure à présent est à la messe. »

« Qui donc est ce diable noir qui se marre devant sa glace ?
Pourquoi dans cette sombre nuit, ces soleils éclairant les places ?
Des bris de glacier ont plongé dans le noir jais des océans,
Bolden avec les fées se casse : whisky, opium et lapins blancs. »

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Lignes fortes et formes simples, caricatures, rythme, humour et pop, le style électrique d'Henning Wagenbreth, identifiable entre tous, crée un univers étrange et enthousiasmant. Dessinateur, illustrateur, maître affichiste, assembleur fou de Tobot, parfois typographe, Henning Wagenbreth convoque les calaveras du Día de los Muertos et l'expressionnisme allemand dans un mélange détonnant et, disons-le, plutôt génial. Sur la couverture, les couleurs éclatent. Bleu, rose, orange, jaune — des faisceaux, des flammes, du son. Trompette, flingues, parade, baston, La Nouvelle-Orléans les pieds devant, du jazz au cimetière, et un passage par le gramophone. Le trait est minimaliste, les formes géométriques, les saynètes hypnotiques : Honky Zombie Tonk t'accroche l'œil, pour sûr, et balance un swing du tonnerre. Joyeuse revanche de la nuit, de l'alcool, de la danse et du « désir débridé » !

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Sous les arbres roses et sinueux, dans les flots jaunes du Mississippi, serpents et cous de poulet — une voodoo queen officie, de son chaudron un esprit armé d'une trompette surgit. Henning Wagenbreth retrace une « Histoire du jazz en dessins et quatrains », la naissance dans le bayou, les débuts d'avant Chicago et la prohibition, les pionniers qui ont refusé les enregistrements, les légendes comme Jimmy Roll Morton et Sidney Bechet. En bref, tout ce qui fait encore de New Orleans un mythe, un fantasme à la peau dure peuplé de musiciens, vendeurs ambulants, prostituées, souteneurs, boxeurs, escrocs, joueurs, ou politiciens véreux et de tous les fantômes qui hantent les rues de Storyville, le bayou, les bouges, et les bateaux à vapeur du Mississippi. Non sans rappeler que le berceau du jazz fut aussi traite des noirs, esclavage, champ de coton, noirs pendus, ségrégation, lois raciales, émeutes et racisme.

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Glissée en supplément dans le livre, une superbe affiche propose un « Who is who and what is what ? » amusant et précis qui retrace brièvement l'histoire des lieux et la biographie des personnalités présentées, du Razzy Dazzy Spasm Band à Joe King Oliver, en passant par la Streckfus-Line, Basin Street et les photos d’E. J. Bellocq. L'on y découvre aussi : 1. un nain aux pouvoirs hypnotiques videur dans un bordel, 2. un zombie, 3. un tueur en série, 4. un vendeur de gaufres qui souffle dans un clairon. Dépliée, la couverture fourmillant de détails et de personnages incroyables pourrait d'ailleurs elle-même faire office de poster. Honky Zombie Tonk ne déroge pas à la recherche graphique des éditions Le Nouvel Attila, toujours très attachées à la qualité de l'impression. Le livre est d'abord paru en Allemagne chez « Die Tollen Hefte », une collection de textes illustrés dirigée par Arnim Abmeier et Rotraut Susanne Berner. Sa traduction française, par Jörg Stickan (Fuck America, Edgar Hilsenrath, éditions Attila), publiée à la rentrée, est le quatrième titre du label Othello dédié à la poésie, à l'expérimentation, au dépassement des codes et des limites entre les genres, et qui prévoit également cet automne Les Samothraces de Nicole Caligaris (La Scie Patriotique), un leporello illustré par le travail photographique d’Eric Caligaris.

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Henning Wagenbreth a récemment publié Le Secret de Sainte Hélène au Nouvel Attila, Plastic Dog chez L'Association, et illustré Le Pirate et l'Apothicaire de Robert Louis Stevenson aux éditions Les Grandes Personnes. Son site internet est une véritable mine d'or !

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Crédit photo : illustrations d'Henning Wagenbreth, photo- montages de Lou Darsan.


20 septembre 2016

Le Bal des ardents, Fabien Clouette.

« Donne-moi tes fous. Donne un fou, pas forcément les deux, mais donne-le-moi. En échange, je te donne mon roi. Tu as déjà ma reine depuis plusieurs tours. Donne-le-moi, car il est plus beau que mes pions, et il me fait rire. »
« Yasen s'apprête à lancer le boomerang en direction opposée, vers la nuit. Mais il est arrêté, et reste un temps comme ça, boomerang dans la main. Et s'il tombait, ça ferait sûrement une révolution, une révolution et demie, avant de toucher le sol. »

Le Bal des ardents, Fabien Clouette, éditions de l'Ogre - bandeau


Il y a les orages sans bruit et le silence du Sans-Voix. Les coquillages, morts, vendus, abandonnés, sables futurs. « Les ouvertures qu'ils enferment. » Les courses de moto sans casque, les pluies horizontales, les lumières bleues dans la nuit. Cadrans, néons, écrans de télévisions, longues chaînes de salpes translucides et affolements lumineux du plancton. Sous l'eau, les tombants, les secs, les massifs. Les safrans, les dormeurs, les chirurgiens. Les fonds marins qui font dessaler l'horizon, le haut et le bas, et la mangrove qui estompe les frontières, orée, mêlée. Les éponges jetées au fond des éviers et les corps dans le delta qui pourrissent. Les trésors étouffés dans les racines du banian, les bouts de tissu. Les feuilles de papier mouillées et les affiches superposées. Il y a des mots comme des amers, des motifs qui jalonnent, dont les retours retiennent et réveillent. Quand on les atteint, on croit savoir, mais on bascule. Quelque chose d'obsessionnel. Tous ces fous qui dansent. Des diagonales. Un boomerang lancé, relancé, et qui revient — « presque ». Les Quelques rides qui brouillaient la surface ont touché le rivage. L'on a senti, déjà, les effets premiers du vent. Ici, la surface semble être un miroir lisse, mais les remous de l'eau troublent les profondeurs. Le bleu qui ne change jamais, ce n'est pas la mer, pense Yasen.

Impressions, réminiscences. On sent, sans savoir expliciter la sensation. L'attention entre deux eaux, les détails qui semblent familiers, entre perception et mémoire. Souvent, les personnages confondent les visages, les souvenirs, les jours. Nous aussi. C'est à croire que le présent anéantit le temps qui devient celui, aboli, des rêves ou de l'imaginaire. Retranscription de plusieurs bandes en simultané : le sens survient hors de la logique de l'espace et du temps, dans les regards, les mouvements, les écarts. Car alors que point l'événement pressenti, chacun agit et se déplace. Yasen, Losange, Thomas, l'Aveuglé, Levant & Tabulo, Orque-Anne, Danvé. Des pions qui glissent. Qui traînent aux Soifs. Passent du Port aux Rouges. Evitent les Surfaces. Esquissent une danse, dans un territoire universel et unique, à la fois individuel, intérieur et commun composé de tableaux aux éléments mouvants — docks, rades, mangrove, épaves. Au loin, le Lion, Rockall, Tampa ; au bout, les calmes. Un peu au-dessus du réel, le pont-promenade silencieux du Sans-Voix danse légèrement, immobile dans le mouvement. 



Le Bal des ardents imagine. Invente tout. Mêle l'historique et la fiction, l'étrange et le familier, l'archétype et l'improbable. La rumeur de la mort du roi, l'avancée de ses troupes vers le Port et un carnaval, un couronnement factice de rois successifs dans la poix, les plumes, le crin et le rythme des tambours. Voix et corps dissociés, demi-corps momifié, cheveux qui ne brûlent pas. Du sang de mûres, des tranches de forêt, des méduses dont les plumes chantent comme les réverbères. « Des fractions, des aveuglements, des souffles — comme si on avait mangé les lits des petits ruisseaux, mais que rien n'était renversé. » Fabien Clouette donne l'impression d'écrire avec une apparente facilité, avec souplesse et fluidité, et pourtant son livre est d'une complexité étonnante et déroutante. Impossible de lire Le Bal des ardents sans être perturbé, sans remettre en question ce que l'on pensait connaître de la littérature et de la narration, sans changer ses appuis. Il faut entrer dans la danse, être fous nous-mêmes, plonger et nous brûler, accepter le jeu auquel l'auteur nous convie, saisir au vol l'absence de règles et de repères connus. Apprendre à créer et poursuivre la beauté des métaphores folles et l'immense poésie des images. Ne pas nous contenter de lire, mais imaginer, nous aussi, tout. Être éblouis, et nous rejoindre dans la submersion, dans l'espace ouvert qui nous est offert.

« Ça n'a duré qu'une seconde, mais les bruits puis le silence. Les visages comme des lames qui s'avancent et qui foncent dans les rapides. Tout ça qui tente de passer à droite, sous soi, puis qui se ravise et double à gauche. Et tous les lycéens qui se lèvent, et qui se collent aux vitres pour taper et appeler les coureurs ; l'embardée lente du car à côté des fuites. Et puis les corps et les phares qui disparaissent au fond, sans jamais s'éteindre vraiment avant de tourner au bord des Rouges, sur l'horizon. On devait aussi garder toutes ces images. Toutes les images qui tapent aux fenêtres et aux portes et qui veulent rentrer. Les éclis qui viennent s'abattre sur le viseur, la glace, sur les lunettes. Tous ceux qui n'attendent que de s'engouffrer. Observer les mauvais pas, les valses en temps perdus. Des échos.
Mais à la remontée de ce corps gonflé et vieux, les images de visages et de fumée bleues qui s'éteignent sur les phares sont des souvenirs qui percent plus qu'ils ne rebondissent. Tout ça pour dire qu'il y a la remontée, et que les routes presque vides où on peut courir et marcher sont toujours là, en horizon facile, dans les souvenirs de jetée, de travail et de gel, comme dans les vrais tableaux qui montrent les arbres et les dormeurs du dimanche, comme des noyés, flotter au bord des plans, les parcours, les répétitions et la vitesse. » 


Le Bal des ardents, Fabien Clouette, éditions de l'Ogre - couv

Le Bal des ardents, Fabien Clouette. 

Editions de l'Ogre, 2016.

Lire aussi :


La diagonale de l’écriture (« Le bal des ardents », Fabien Clouette), de Jean-Philippe Cazier sur Diacritik.

[Rentrée littéraire 2016] Fabien Clouette : Le Bal des ardents, de Tara Lennart sur Bookalicious (interview).


28 juillet 2016

Revue : juin et juillet.

Pour cette revue des mois de juin et juillet, trois chroniques publiées sur le webzine Un dernier livre avant la fin du monde et deux coups de coeurs dans la liste des livres qui feront votre été d'Addict-Culture.

Librairie Acqua Alta - Venise - Lou Darsan




Buenos Aires Noir, anthologie. Editions Asphalte, 2016.

Buenos Aires noir, anthologie.

Un dernier livre avant la fin du monde, 20 juin.

Une anthologie qui était attendue dans la collection « Asphalte Noir » !  L’anthologie est ici présentée par Ernesto Mallo, figure incontournable de la littérature noire argentine, traduit et publié aux éditions Rivages, et contient 14 nouvelles. Si certaines nouvelles pourront êtres oubliées, d’autres sont excellentes et marqueront les esprits, à l’instar de Trois pièces dans un patio d’Elsa Osorio, Orange ,c’est joli comme couleur de Verónica Abdala, L’homme qui se tait d’Inés Fernández Moreno, et Onzième étage de Gabriela Cabezón Cámara.

Buenos Aires Noir, anthologie présentée par Ernesto Mallo. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton et Hélène Serrano. Editions Asphalte, 2016.


 
En procès, collectif Inculte. Préface d’Arno Bertina et Mathieu Larnaudie. Editions Inculte. Avril 2016.

En procès (Une histoire du XXe siècle), Collectif Inculte

Un dernier livre avant la fin du monde, 24 juin.

 Ouvrage collectif, En procès propose à travers le récit de vingt procès historiques ou anecdotiques qui l’ont jalonné une lecture du XXe siècle. Au-delà du choix judicieux des différents procès, présentés par ordre chronologique, le regard porté par chaque auteur sur l’épisode juridique qu’il rapporte, commente ou reconstruit dans le récit éclaire ou perturbe notre perception de l’événement. La somme de ces vingt mises en perspectives trace un pointillé original et passionnant à travers le XXe siècle et offre à voir l’Histoire différemment.

En procès, collectif Inculte. Préface d’Arno Bertina et Mathieu Larnaudie. Editions Inculte. Avril 2016.



Le Gaffeur, Jean Malaquais. Coll. « Lampe-tempête », éditions L’Echappée, 2016.

Le Gaffeur, de Jean Malaquais.

Un dernier livre avant la fin du monde, 07 juillet.

Un livre résolument enthousiasmant, un cri de liberté et d’émancipation poussé en 1953 qui resurgit aujourd’hui et que je vous encourage tous à lire. Jean Malaquais est l’un de ces auteurs que l’on a plaisir à (re)découvrir grâce au formidable travail de réédition qu’opèrent certains éditeurs constamment en quête de textes oubliés, épuisés, peu ou pas assez diffusés, méconnus. 

Le Gaffeur, Jean Malaquais. Coll. « Lampe-tempête », éditions L’Echappée, 2016.




Lumikko, de Pasi Ilmari Jääskeläinen. Editions de l’Ogre, 2016.

Lumikko, de Pasi Ilmari Jääskeläinen

« Les livres qui feront votre été », Addict-Culture, 05 juillet.

Entre thriller, fantastique, roman psychologique et conte finnois, Lumikko est aussi une réflexion aussi fine qu’humoristique sur l’inspiration littéraire, les ressorts de l’imagination et la figure de l’écrivain. Pasi Ilmari Jääskeläinen déploie avec talent une savoureuse et parfois troublante palette de registres, joue avec nos nerfs et crée un suspens tel que j’ai dévoré son livre en une seule bouchée, ogresque.

Lumikko, de Pasi Ilmari Jääskeläinen. Traduit du finnois par Martin Carayol. Editions de l’Ogre, 2016.




Madeleine Project, de Clara Beaudoux. Editions du Sous-sol, 2016.

Madeleine Project, de Clara Beaudoux

« Les livres qui feront votre été », Addict-Culture, 05 juillet.

Fin 2015, Clara Beaudoux émeut Twitter avec le hashtag #MadeleineProject. Lorsque la journaliste aménage dans un petit appartement parisien vide et découvre que la cave est toujours pleine des affaires de l’ancienne propriétaire décédée depuis peu, elle décide de publier l’histoire de Madeleine, ou plutôt de sa découverte de Madeleine, en live. Le livre présente l’intégralité des tweets en l’état, des photos aux liens html ou aux hashtags. Une matérialisation du web, comme en écho à cette cave figée hors du temps.

Madeleine Project, de Clara Beaudoux. Editions du Sous-sol, 2016.

 

9 juillet 2016

Starhawk : la lutte est belle !


« Dédicacé à celles et ceux qui partout s'insurgent, provoquent des troubles, provoquent la paix, jardinent et combattent les incendies. », Starhawk.

Chroniques altermondialistes, Starhawk, éditions Cambourakis


Seattle, 1999, sommet de l'OMC. Washington, 2000, réunion du FMI et de la Banque Mondiale. Prague, 2000, réunion du FMI et de la Banque Mondiale. Brésil, 2001, Forum Social Mondial de Porto Alegre. Québec, 2001, sommet pour la Zone de libre-échange des Amériques. Gênes, 2001, réunion du G8. Manifestations. Batucadas, barricades, couleurs, slogans, blocage des sommets — « La rue elle est à qui ? Elle est à nous ! » Lacrymo, police montée, flics antiémeute, flashballs, répression. L'énergie de la colère du peuple face « l'incroyable activité destructrice et l'injustice du système » et de toutes formes d'oppressions. Le mouvement mondial pour la justice globale qui émerge entre 1999 et 2001 et prend d'emblée la claque du 11 septembre : « comment remettre en cause la politique économique globale quand “capitalisme” et “liberté” sont présentés comme synonymes dans les médias et vus par le public comme les innocentes victimes du terrorisme », comment lutter quand la menace terroriste sert de prétexte au durcissement de la répression étatique ?


Nos joies sont ingouvernables - Loi Travail slogan graff

« Mais plus que tout, nous devons clarifier notre vision du monde que nous voulons créer afin d'être en mesure de mobiliser les espoirs et les désirs des personnes autant que leur colère. Et nous devons être créatif·ve·s, visionnaires, sauvages, sexy, bigarré·e·s, drôles et joyeux.ses face à la violence dirigée contre nous. »
 
Anarchiste, féministe, écologiste, sorcière néo-païenne, Starhawk milite et manifeste depuis les années 1960. Elle est à l'origine de la création de nombreux covens, forme des militants à l'action directe non violente partout dans le monde, écrit et appelle chacun à tisser un monde d'une étoffe nouvelle. Rêver l’obscur - Femmes, magie et politique, premier volume de la collection « Sorcières » revenait sur sa lutte antimilitariste et antinucléaire des années 1970-1980 et l'importance des rituels et de l'empowerment, Chroniques altermondialistes réunit une trentaine de textes de Starhawk écrits entre les manifestations de Seattle et les jeunes lendemains du 11 septembre. Récits sur le vif de manifestations écrits après la mêlée ou même pendant, retour sur des formations dispensées en Europe et Amérique du Sud, outils et stratégies pour l'action, réflexions sur la lutte, propositions pour dépasser la dichotomie entre violence et non-violence qui déchire le mouvement... Starhawk mêle ses retours d'expérience, sa sensibilité, sa pensée politique, sa conception de la lutte et sa spiritualité avec une énergie vive et contagieuse.

Nos désirs font désordre, François Charbonnier.
Crédit photo : François Charbonnier.

« Si casser une vitre et riposter lorsque les flics attaquent est de la “violence”, donnez-moi un autre mot, un mot mille fois plus fort, pour décrire des flics frappant des personnes qui ne résistent pas jusqu'à ce qu'elles tombent dans le coma. »
« Je suis là, j'ai fait de mon mieux pour inspirer et encourager d'autres personnes à être là avec moi parce que, aussi effrayée que je sois par les flics antiémeute et les balles de caoutchouc, je suis mille fois plus effrayée encore par ce qui arrivera si nous ne sommes pas là, si nous ne contestons pas cette réunion qui continue derrière ces murs. »

La publication de ces chroniques par « Sorcières » en mai n'est pas une coïncidence — impossible, évidemment, de ne pas faire le lien avec les mouvements actuels et la brutalité de la répression étatique qui a suivi les attentats du 13 novembre en France : répression des manifestations pour la justice climatique lors COP 21, répression encore (et accrue) de la lutte contre la loi Travaille ! et son monde, évacuation de la ZAD de Bure, menace d'évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes... On retrouve dans la politique de l'état français le schéma de la répression policière détaillé par Starhawk et appliqué systématiquement chaque fois que la défense des intérêts du capitalisme entre en jeu : campagne de propagande médiatique de désinformation qui désigne toutes les manifestations précédentes comme violentes, surveillance des téléphones, mails et listes de diffusion des réseaux militants, contrôles préventifs (assignations à résidence, fermeture des frontières...), usage systématique de gaz lacrymogènes et de flashballs, arrestations à l'aveugle de manifestants pacifistes, utilisation de provocateurs, brutalité policières dans les commissariats et prisons, tentative de « neutralisation » des leaders... L'on mesure à la violence du déchaînement combien ceux qui « peuvent nous tabasser, nous gazer et nous mettre en prison dans une quasi-impunité » ont peur. Combien leurs supérieurs sont effrayés par la minorité agissante, qui pointe leurs agissements du doigt au grand jour.


Nous sommes la nature qui se défend, ZAD Notre-Dame-des-Landes

« Il faut de la place dans notre mouvement pour la rage, l'impatience, la ferveur militante, pour une attitude qui proclame : “Nous sommes des dur·e·s à cuire, nous sommes de la canaille, et nous allons démolir ce système.” Si nous nous coupons de cela, nous nous dévitalisons.
Et nous avons besoin d'espace pour celles et ceux d'entre nous qui essaient d'explorer des formes de lutte qui échappent aux catégories. Nous avons besoin d'une créativité radicale, d'espace pour expérimenter, pour fabriquer un nouveau territoire, inventer de nouvelles tactiques, faire des erreurs. »

Exhortations : ne laissons pas la peur limiter nos rêves et nos actions, cultivons la désobéissance, occupons la rue, incarnons notre propre vision, soyons créatif·ve·s et radicaux. Le pacifisme intrinsèque de Starhawk ne condamne pas la colère provoquée par les agissements intolérables des instances de la finance mondiale, d’états ou de la police et de toutes les formes d'oppression et de domination, mais intègre plutôt la « lucidité radicale » des activistes qui pratiquent une lutte confrontationnelle. Tisser la toile du soulèvement global invite au respect des tactiques de chacun et imagine des « empowered direct actions » (« actions directes libérées ») fluides qui mettraient en jeu l'imagination, modifieraient la façon dont le pouvoir est structuré et nourriraient l'empowerment de chaque individu ou groupe, en faisant appel à la force de libération de la joie, du théâtre de rue, des déguisements, des batucadas, de tout ce qui est « exubérant, tendre et sauvage ». Tout en articulant les manifestations au niveau mondial et la lutte locale quotidienne. Starhawk appelle chacun à affiner sa vision du monde qu'il souhaite, à commencer par « poser des questions dangereuses » sur le coût réel des produits qu'il consomme, leur origine et leur impact humain et écologique. A remettre publiquement en cause la légitimité des institutions par les manifestations et les actions de désobéissance. A ne pas compter sur des démocraties corrompues, mais à agir. A « ne pas attendre la révolution, mais la vivre maintenant. » A puiser le courage dans le « tourbillon de forces » de celles et ceux qui luttent. A transmuter la rage en énergie. A être déterminé·e·s.

« Quinze ans plus tard, on retrouve en France cette rencontre entre cultures activistes, à la fois confrontationnelle et créative, dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes », écrit Jade Lindgaard dans la préface « Désobéir en état d'urgence » qui ouvre le livre. La journaliste de Mediapart animera dimanche matin (10 juillet) le temps fort collectif des rencontres annuelles de la ZAD « Notre-Dame-des-Landes, laboratoire de démocratie ? ».
Toutes les infos ici sur ce week-end de rencontre sont sur le site Notre-Dame-des-Landes 2016.

Et pour entamer l'été dans la beauté des luttes, deux extraits des Chroniques altermondialistes de Starhawk suivis d'un extrait d'un appel à faire Commune de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Femme masquée, manifestation

Afin que cela existe : instructions pour une initiation, Seattle 1999.

« Cela commence avant que vous ne quittiez la maison avant l'aube, dans l'obscurité. Ôtez tous vos bijoux, tout ce que vous n'avez vraiment pas envie de perdre. Laissez derrière vous tout ce qui permettrait de vous identifier, oubliez votre nom. Prenez seulement ce qui vous aidera ou vous sera utile : ayez les poches pleines de pommes, de sandwichs, de chocolat, des ciseaux à ongles pour les menottes en plastique, un foulard imprégné de vinaigre contre le gaz lacrymogène.
Longez les rues sombres jusqu'au lieu de rendez-vous. Brandissant les bannières qui ne vous ont pas encore été confisquées, commencez à marcher. Battez des tambours. Ils vous ont interdit de vous rassembler — votre défi est de leur désobéir.
Allez aussi loin que possible avant que la police ne vous arrête. Votre défi maintenant est de marcher sans armes vers des lignes massives d'hommes connus pour leur violence, de faire face aux armes, aux bâtons, aux gaz lacrymogènes avec rien d'autre que votre corps et le pouvoir de votre esprit.
Asseyez-vous. Tenez bon. Tenez-vous les unes aux autres tandis que la violence commence autour de vous, protégez-vous les unes les autres du mieux que vous le pouvez. Parlez aux policiers, continuez à leur parler alors que les bâtons frappent autour de vous, alors que vos amies sont traînées, jetées à terre, battures la figure écrasée contre le sol.
Gardez l'esprit fixé sur la signification de ce que vous faites tandis que vos mains sont menottées derrière votre dos. Votre défi maintenant va être de vous souvenir, à chaque étape de ce qui vous arrive, que vous avez le choix : dire oui ou résister. Choisissez vos batailles avec soin — il y en aura beaucoup et vous ne pouvez les mener toutes. Pourtant, chaque exemple de résistance ralentit le système, contrecarre son fonctionnement, diminue son pouvoir.
Prenez soin les unes des autres. Si vous vous êtes libérée de vos menottes, utilisez vos ciseaux pour libérer vos amies. Partagez la nourriture et l'eau que vous avez avant qu'on vous les confisque. […] Vous attendrez pendant très longtemps. Ils ne cesseront de vous dire que ce que vous voulez se trouve précisément là où ils veulent que vous alliez. Ne leur faites pas confiance. Armez-vous de patience — vous allez en avoir besoin. Acceptez la faim. Restez assise dans une cage avec vos sœurs — continuez à échanger vos récits, à chanter vos chansons. Maintenez l'épuisement à distance. […] Dans une cage, la porte fermée crée la seule distinction qui compte. Nous sommes toutes du même côté.
[…] Pendant les jours qui viennent, votre défi sera de tenir. Continuez à parler, à chérir les amitiés que vous nouerez, la toile qui est tissée ici. Chérir la lumière qui pénètre dans une cage ; ici tous les rouages du pouvoir sont parfaitement apparents. Il n'y a plus de déguisement, le système ne prétend plus servir vos intérêts. Et lorsque vous sortirez de prison, vous verrez la prison là où elle se dissimule dans les galeries commerçantes, l'école ou le programme de télévision. Vous saurez qu'à tout moment vous avez vraiment le choix : dire oui, résister, créer quelque chose de nouveau.
La nuit, dans le monde souterrain, gisant dans cette cellule étouffante, brûlante de fièvre, continuez à respirer. Utilisez votre magie. »

Le pont tremble à minuit : mon histoire à Québec.

« Sous l'autoroute, ils et elles jouent du tambour. Vêtu·e·s de noir. La tête couverte de la capuche de leur sweatshirt, ils et elles ramassent des bâtons et frappent les grilles, frappent les sculptures de métal qui ornent ce parc de sans-abri, frappent les piliers du viaduc qui relie les parties haute et basse de la ville de Québec. La plupart sont jeunes. Colère et jubilation à la fois, ils et elles dansent dans la nuit après deux jours sur les barricades. Les flics en surplomb envoient des décharges de gaz lacrymogène. Les volutes de gaz forment des nuages qui dérivent à la manière d'une brume fantôme d'une beauté mystérieuse, mais les danseurs et danseuses continuent à danser. Le son et le rythme s'amplifient toujours plus, un rugissement qui retentit dans toute la ville, plus puissant que vous ne pouvez l'imaginer, assez puissant, semble-t-il pour faire s'écrouler l'ordre ancien. C'est comme le mugissement des rapides lorsque vous approchez de la chute d'eau sans la voir. Comme le battement énorme du cœur de quelque chose qui est en train de naître. Une bête brute qui va vers Bethléem, sans traîner la patte, mais à grands pas, fière et solidaire.
Un carnaval, une danse, une bataille. Images de guerre : les nuages de gaz lacrymogène, le jet du canon à eau, l'éclat des gaz explosifs et, oui, les cailloux, les briques et les bouteilles. Personne n'est venu·e là en s'attendant à une lutte sans risque et pacifique. Tou·te·s celles et ceux qui sont là ont surmonté leur peur et doivent continuer à le faire, d'instant en instant. »

Chroniques altermondialistes — Tisser la toile du soulèvement global. Starhawk.

Collection « Sorcières », éditions Cambourakis, 2016. 240 pages.

Traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Stengers, Édith Rubinstein et Alix Grzybowski 

 

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Rencontres sur la Commune 31 mai - 4 juin 2016, sur la ZAD, Notre-Dame-des-Landes

 

La résistance des carottes, ZAD de Notre-Dame-des-Landes

« Dans notre quête de mondes enfin habitables, nous avons pris des lieux, par des occupations sauvages, urbaines comme rurales, par des achats collectifs ou autres stratagèmes juridiques. Nous nous sommes ancrés dans des quartiers, des villages, des territoires. Nous nous sommes inscrits dans une temporalité qui n’a plus grand-chose à voir avec les surgissements éphémères des mouvements sociaux, mais qui en constitue tout de même une forme de prolongement. Dans ces lieux, nous avons mis en commun des bâtiments, des ateliers, des outils, des terres, des savoirs-faire, des rêves, des pans entiers de nos vies. Nous avons repris en main les conditions matérielles et spirituelles de nos existences. Nous y vivons, bataillons, festoyons, complotons, tissons des amitiés et des solidarités indéfectibles au-delà du cercle affinitaire de la bande, du milieu ou de la communauté d’intention, mais à l’échelle d’un territoire et de ses habitants. Nous y esquissons des nouvelles formes de communalité, au fil des fêtes, des chantiers collectifs et des confrontations avec les autorités.
Il y a partout des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessiné des pôles de sécession et de désertion dans et contre la société. Des lieux qui sont des sortes de contre-emplacements, des lieux qui sont tout l’inverse d’une utopie en ce qu’ils existent réellement, avec leurs points de forces et leurs fragilités, leurs dépassements et leurs contradictions. Des lieux qui peuvent être rejoints. C’est depuis ces lieux que se réinventent mille manières de faire Commune aujourd’hui. Et quand un mouvement social resurgit, c’est depuis l’assise que nous confère cet ancrage que nous y prenons part.
Nous le savons, détruire est indispensable et exaltant, mais ne suffira pas. Il nous faut, dans un même geste, construire. On voit par là combien il serait absurde de prêter aux multiples tentatives de faire commune un sens uniquement destructeur ou constructeur alors qu’elles surgissent précisément là où la construction et la destruction cessent de pouvoir être brandies l’une contre l’autre. Tout porte à croire qu’il existe certains foyers de résistance où l’offensive et l’alternative, l’individu et le collectif, le singulier et le commun cessent d’être vécus contradictoirement. »
(Allez donc lire le texte dans son intégralité sur Lundi Matin !)

 BON ETE !