22 avril 2017

Corp/us : traduire est un geste.




En mars dernier, les éditions Isabelle Sauvage ont lancé la collection corp/us avec une première série de publications panafricaines, qui regroupe un recueil de poésie et cinq coffrets qui contiennent chacun un poème-affiche et un disque qui donne à entendre le poème lu dans sa langue originale puis dans sa traduction française, les deux versions s'entrelaçant ensuite en duo dans une création sonore. « corp/us prend corps en voix ; s’écrit en plis de paroles se déployant, incarnées, sonores ; existe dans ces gestes de langue s’accomplissant entre les langues, au vif du dire. corp/us rêve une sphère déboussolée où se dessinerait une nouvelle cartographie de l’être – déplacé – au monde. » Dans ce très beau manifeste s'affirme la ligne de la collection, une volonté de sublimer le passage d'une langue à l'autre, de porter le poème plus haut, plus fort, par la multiplicité des voix qui, le disant, se répondent. Un projet porté en elle depuis longtemps par Sika Fakambi, créatrice et directrice de la collection, et traductrice littéraire (Notre quelque part de Nii Ayikwei Parkes et Love is Power, ou quelque chose comme ça de A. Igoni Barrett aux éditions Zulma ; Georgia et Carnet Bartleby d'Andrew Zawacki aux éditions de l’Attente).

La prière de mon père de Kofi Awoonor, traduit par Sika Fakambi

La prière de mon père de Kofi Awoonor, traduit par Sika Fakambi.


Extrait : lecture de la version originale (anglais).


Danser. Danser, entre les langues, avec les mots, danser sur le feu des poèmes, danser pour propager l'onde, la vibration. Traduire, pour donner corps au texte et à la langue. « Traduire dans une urgence, se dire que le texte doit exister dans mon corps, dans ma bouche, dans ma langue, que je le façonne pour moi, en moi, mais le faire pour [l'auteur], pour lui envoyer son poème dans une autre langue, la mienne. » (1) Traduire dans un geste qui répond au geste de l'auteur qui écrit vers nous, lecteurs. L'écriture, en un mouvement : lire, se laisser traverser, submerger, et dans le même temps écrire pour redonner. Il y a ce regard et cet élan, élan dirigé vers l'autre, qu'il soit l'auteur ou le lecteur inconnu, et vers soi-même, vers une compréhension affinée de soi. « Un tout qui quitte l'intérieur de l'auteur pour rejoindre un extérieur ouvert à tous, et enfin pénétrer l'intimité d'un lecteur, en d'incessants va-et-vient qui traversent les frontières de l'intime et de l'extime. » (2) Rechercher, par et dans l'écriture du texte de l'autre de ce qu'il a modifié en nous. Pourquoi ce tremblement, pourquoi ce saisissement, comment le retranscrire, comment l'explorer d'abord, puis le partager, le transmettre. — « Énergie cinétique — décuplons le mouvement, transmettons l'uppercut. » (2)

Negus de Kamau Brathwaite, traduit par Sika Fakambi.

Extrait : lecture croisée de la version originale (anglais) et traduite (français).


« Ça n’est pas
ça n’est pas
ça n’est pas assez
d’être arrêt, d’être béance
d’être vide, d’être coi
d’être point-virgule, d’être semi-colon, semi-colonie ;
lance-moi la pierre
qui confondra le vide
trouve-moi la rage
et je raserai la colonie
comble-moi de mots
et j’aveuglerai ton Dieu. »


« Le temps de la traduction peut aussi être un saisissement, comme le temps de l'écriture. » (3) Sika Fakambi nous rappelle avec corp/us l'essence même de la traduction : être touchée, bouleversée, modifiée par un texte, et le livrer à d'autres, avec sa sensibilité, son histoire et ses propres mots au plus proche de ceux de l'auteur, les transposer avec plaisir dans sa langue, dans une autre forme de pensée. Avec corp/us, la traduction dépasse l'écriture et devient voix qui prolonge l'écrit pour interroger plus loin encore le subtil et complexe rapport à soi et à l'autre, de façon à la fois plus intime, plus forte, plus politique aussi — comme est politique l'acte d'afficher les poèmes sur les murs. Il y a, dans ces coffrets, une volonté de faire circuler la parole, de « ramener la poésie au cœur de la cité » en mettant en scène le poème, de le livrer dans toute sa puissance évocatrice, par la lecture publique, par l'affiche, par les langues qui résonnent en duo sur les disques. 



La moitié d’un citron vert de Nii Ayikwei Parkes, traduit par Sika Fakambi.

Extrait : lecture croisée de la version originale (anglais) et traduite (français).

« Lui, attend. L'air qu'il fredonne, je l'aime ;
un solo de Jimmy Smith aux harmonies de ténor.
Silence, et me tend sa tasse encore intacte.
Nous parlerons en sirotant le thé brûlant. »
« And this week, I buy seven perfect limes. One
for every new day. I will slice them in two
each morning, squeeze one half for me, and one
half into an empty cup. For the memories. »


Cinq poèmes qui ne peuvent pas laisser indifférents. Cinq voix dont on se rappelle l'instant où on les a, pour la première fois, entendues, dans un café de Port-Louis. Les voix successives, mêlées. Les langues — maternelles. Langue de la mère, deux fois. Langue de ta mère, langue de la mienne. Langues mêlées. La voix de Nii Ayikwei Parkes aux intonations marquées, la voix vibrante de Sika Fakambi. Deux voix chaudes. Les mots vibrent dans l'air. Recevoir, en deux langues. Recevoir deux fois, plus fort. Cinq poèmes, lus deux fois et deux fois reçus. À la troisième, sur le disque, les mots déjà sont mémorisés, se sont gravés, et déjà notre voix nous échappe presque pour se joindre aux deux autres. Ne pas oublier ces mots, le frisson, quelque chose qui se déploie, qui vient des entrailles, de profondeurs de soi, qui par nous qui recevons s'inscrit dans la mémoire collective.


Notre voix de Noémia de Sousa, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues.

« nossa voz África
nossa voz cansada da masturbação dos batuques da guerra
nossa voz gritando, gritando, gritando! »
Extrait : lecture de la version originale (portugais).


Par-delà les continents, les langues et les années, l'émotion se propage et gagne en énergie, en vivacité. Être bouleversée par les mots portugais de Noémia de Sousa. Entendre clamer sa voix dans celle d'Élisabeth Monteiro Rodrigues qui l'a traduite, et dans les voix des femmes qui la lisent. La force des voix, portant la voix d'une seule, une très jeune femme mozambicaine de la fin des années 40. Dans ces voix d'aujourd'hui, le passé des voix qui les ont précédées. Des voix qui portent mémoire, relayée par des voix qui transmettent, qui diffusent, élargissent le cercle de ceux qui reçoivent. Poèmes corporels, corps qui relaient, de l'oreille à la main, de la main à la bouche. Corps relais des poèmes-corps. Où j'apprends à ma mère à donner naissance, Notre voix, Blood money (remix), Negus, La prière de mon père, La moitié d'un citron vert. Ces poèmes, tous, ont une immense puissance d'évocation, une puissance incantatoire, une puissance mémorielle. Invoquer le souvenir du père, deux fois. Invoquer l'esclavage, invoquer la colonie, invoquer l'exil et la déportation. Invoquer les corps des disparues, les voix des disparus et en un poème : renaissance. Invoquer le corps des femmes, des mères, des sœurs, des tantes et des grands-mères, leurs sexes, leurs désirs consumés, leurs peurs, leurs fuites, leurs maladies. Transmission d'un passé, d'une image, d'une colère, d'un souffle de liberté.


Blood money (remix) de Maud Sulter.

Traduit en français par Sika Fakambi et en allemand par Anna-Lisa Dieter.

Extrait : lecture de la version traduite (allemand).

« There’s no way I can make this poem rhyme. Would you?
Monique may be near you right now. She haunts me. Now, close your eyes and imagine a German. Close your eyes and imagine, a Belgian, a Muslim, a Protestant, a Croat, a Celt, a Bosnian, a Jew, a Slave, a Pole, a Canadian, a Catholic, don’t stop, the list is as endless as the human race ... »


Déclamation, les mots et les voix qui butent. Qui ne sortent pas. Pour dire le refus, la colère. Pour dire « esclavage », « colonie », « déportation ». Oralité, scansion, encore. Des murmures en arrière-plan. Un chant, un cri. Le poème enflé par la superposition des voix. Puis, connaître l'intimité et la sensualité d'un petit matin. Affronter les lignes qui s'extirpent, qui extraient, qui arrachent, montrent. Se saisir de la voix du poète, la faire nôtre, sentir en nous gonfler les mots de l'autre jusqu'à ce qu'ils se déversent de nous, imprégnés de nous, modifiés, transformés, sublimés par l'alchimie interne, par le contact du fer et du feu de nos corps creusets.



(1) Extrait de "Au singulier", rubrique de l'émission Nouvelles vagues de Marie Richeux, diffusée le 23 juin 2016 sur France Culture :  https://www.franceculture.fr/emissions/au-singulier/sika-fakambi-45-negus

(2) Extrait de Renverser les grilles de lecture, donner lieu, faire place, être turbulent·e·s, assemblé·e·s. Manifestes. par Lou et Eric Darsan, sur l'antre de l'Ogre.

(3) Extrait de La danse des mots, émission d’Yvan Amar,  diffusée le vendredi 24 mars 2017 sur RFI : http://www.rfi.fr/emission/20170324-corpus-collection-sika-fakambi-isabelle-sauvage

Graphisme affiche : Florence Boudet
Crédits photos : Sébastien Salom-Gomis. Pour Notre voix : Lou Darsan.
Création sonore : Samuel Lietmann. Pour Negus : Création sonore : Célio Paillard / Arrangements : Samuel Lietmann
Un grand merci à Sika Fakambi, Florence Boudet et Samuel Lietmann pour le partage généreux  de ces visuels et extraits sonores !

30 mars 2017

Aquerò, Marie Cosnay.

« Cime des arbres avec ciel rouge du dessus, grotte aux trésors, ça faisait le décor, le vôtre et le mien, nous étions, souvenons-nous, ratatinées, nous étions, corps minuscules, ratatinées et perchées, à couvert et découvert, parfois dans toute l'harmonie on entendait le son discordant d'une histoire. »

Aquero, Marie Cosnay, éditions de l'Ogre_Lou Darsan


Le retour sur la route d'enfance, deux bruits — un « bruit-chien » et un bruit de tonnerre. Le chien est une biche qui surgit. La foudre frappe, une fois. « Terreur sacrée de biche. » Dégringolade. Alors, une grotte, la mousse, le bleu par la fente en haut, les rêves. Fantasmagories. Fées, déesses, dryades, sirènes, nymphes des bosquets, « tu parles ». Vierge aux mains usées par la lessive. Filles fadettes, moineaux moiselles. Ces filles qui apparaissent, filles aux visions, filles qui vont au miracle « simples et sans couronnes ». Femme, corps apparition ou corps voyant, qui dit, qui tait, corps caché, un voile et des roses jaunes sur les pieds, corps vu par seule celle qui voit et que l'on fait taire. Me souvenir fugace, dans cette grotte moussue peuplée de peurs, de vents et d'apparitions, de « la femme sans honte et toute blanche dans la forêt » qui disait : « Femmes, femmes, mes sœurs. » — derrière elle, voici Cassandre et Proserpine, et Bernadette fille-moineau qui sur la rive gauche du Gave ramasse des os et du bois mort.
« Moineau parmi les moineaux. Moineaux nous nous égaillons entre canal et Gave.
Il y a là des gisements et des arbres qui n'ont pas bonne mine.
Nous moineaux, robes déchirées, tabliers par-dessus, fichu sur la tête, en dispute de moineaux, nous allons ramasser les branches.
Moineau parmi les moineaux et fille parmi les filles. Je devenais l'une ou l'autre, au choix, camarade de Bernadette ou Bernadette elle-même. Toutes poucettes perdues entre canal et Gave. »
Au centre, l'extase féminine — qui dérange. Autour, cercle de vautours, les hommes « de pouvoir légal et de chaussures pointues » penchent et hochent leurs têtes doctes. Hommes-autorités. Qui arrachent les mots sans voir les images, déforment, détournent, écartèlent l'esprit, interrogent questionnent tranchent contrôlent. L'extase dépossédée, dépourvue de toute extase, car décortiquée, classée, jugée, catégorisée. Soit c'est sainte, soit c'est petite merdeuse petite pute folle ivrognasse. Sorcière, qui a vu le diable. (Le soupçon, toujours de vénalité, de luxure, de diablerie.) Sorcière, ce n'est pas dit ici, mais c'était il n'y a pas si loin. (L'on se souvient bien. Femme brûlée, fouettée, torturée pour parole pour vision pour soupçon pour contrôle.) Femme qui voit qui ne dit pas, corps saisi d'effroi de lumière d'amour ou de peur, que l'on (et l'on dans l'histoire est masculin) fait voir ceci et dire cela. La langue interdite de la petite Bernadette qui sait ce qu'elle a vu et que l'on n'écoute pas. Sa parole corrigée, car les mots sont ceux des hommes qui écrivent interprètent notent rapportent : aux commissaires aux préfets aux abbés aux curés — les mots des hommes qui rapportent ne sont pas en patois.

Aquero, Marie Cosnay, éditions de l'Ogre

Dans Aquerò, une femme tombe, donc, dans une grotte. Elle rétrécit, comme Alice. Rêve. D'une jeune fille blonde, d'une brune en saroual, d'une autre qui se baigne nue dans le Gave. De morts que la marée découvre. De Bernadette Soubirous et des apparitions de Lourdes, en 1858 ; de ce que Bernadette nomme « aquerò », « quelque chose en forme d'une demoiselle », une lumière qui lui chuchote des secrets dans le trou d'une grotte. Rêves, visions, souvenirs, vie de sainte : les fils se croisent. Tout s'enchevêtre et chavire. L'infirmerie du collège, la vie de Bernadette donnée à lire par une religieuse, une « apparition au turban » qui chevauchait une mobylette sur le parvis de l'église, la fièvre qui contamine l'adolescence, la peur des « miracles qui vont jusqu'au bout », le vent dans les rideaux d'une chambre et celui qui pousse Bernadette vers la grotte. Les antiquités classiques et les Vénus magdaléniennes, les mammouths, les bisons, les danses macabres et le pont de l'épée. Il y a, chez Marie Cosnay, des métamorphoses qui se produisent jusqu'au cœur de la langue. Son écriture toute de ruptures et d'images détourne subanstantifs et adjectifs, insiste, souligne, répète. Elle avance par vagues, par spirales, s'enroule et revient sur elle-même, un peu plus loin, plus resserrée, plus précise. — « Négligé me brise en morceaux. » Elle nous emporte dans ses flux et ses reflux, nous attire au creux d'elle, au plus intime de ses phrases, de ses silences, de ses visions. Marie Cosnay tisse avec une intelligence sensible l'Histoire, la littérature, le politique et l'intime, et les circonvolutions étranges des motifs qu'elle nous livre fascinent et bouleversent comme un songe de fièvre qui échappe aux tentatives de le figer à l'éveil.
« C'est que ça attaque les fondements, un peu comme si tu avais des petits (lapins, bébés de biche, moineaux) : ça te les détruirait l'un après l'autre. La tourterelle dans le champ, toujours la même, tant que les chasseurs ne l'ont pas attrapée au plomb ? Chacune des plus petites choses produites, un chasseur l'attrape au plomb, destruction systématique et fatale de chacune des plus petites choses, lapines et moineaux, pas de pardon.
Après que je suis très mal tombée, on m'enfonce. Je reçois de grands coups de marteau sur le crâne. Enfoncée, et ces choses qui m'ont poussée, vrilles et rameaux, dans chaque main. Pieds dans la terre limoneuse, tête frappée au marteau, rien dans la gorge de ce qui agrafe ensemble le devant et le derrière.
C'est ce qu'on appelle s'étouffer. »

Lire aussi : Dialogues impromptus autour de Cordelia la guerre, une critique à quatre mains de Cordelia la guerre de Marie Cosnay (éditions de l'Ogre, 2015), écrite avec Eric Darsan.


28 février 2017

Revue : novembre à février



Brumes. Photos : Lou Darsan.

Un regard en arrière vers ces quatre derniers mois, les brumes et le gel, la fin d'automne et un hiver inachevé, les livres lus et critiqués ici et là.


A lire sur Un dernier livre avant la fin du monde :



L'Homme au grand-bi, Uwe Timm. 18 novembre.

L’homme au grand-bi rapporte avec un brin d’insolence, un ton badin et un humour pince-sans-rire et malin les bouleversements provoqués par l’irruption d’un objet improbable et hautement technologique dans le quotidien tranquille d’une petite ville bavaroise de la Belle Époque. L’arrivée du grand-bi sert de prétexte à Uwe Timm pour peindre une société en pleine mutation, et se moquer des réactionnaires de tout poil, bourgeois, moralistes, patriarches et consorts. Non sans malice, il teinte d’ironie la sempiternelle opposition entre conservateurs et fervents défenseurs du progrès dans laquelle le vélo qui affranchit l’homme devient subversif quand la femme monte en selle.
Lire la critique : http://www.undernierlivre.net/homme-grand-bi-uwe-timm/

L'Homme au grand-bi, Uwe Timm. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, illustrations de Sophia Martineck. Éditions Le Nouvel Attila, 2016



Entretien avec Romain Verger (Sonia C., Lou D., Hédia Z.). 1 décembre.

« Ce que [Nathalie Sarraute] dit peut être de mon point de vue étendu à tout : il y a d’autres gestes sous les gestes, d’autres paroles sous les paroles, d’autres visages derrière les visages, d’autres montagnes contenues dans les montagnes et d’autres mers sous la surface des mers… Alors oui, c’est peut-être en s’acharnant à scruter l’apparente banalité des choses et des événements, à les embrasser totalement d’abord, et exclusivement, en se collant de toutes ses forces à la peau du réel que l’on s’aperçoit que cette peau n’a rien de lisse, qu’elle est fragile comme celle du lait et qu’elle peut à tout moment se déchirer et ouvrir sur une autre réalité, infiniment plus sombre et inquiétante. »
Lire l'entretien : http://www.undernierlivre.net/entretien-romain-verger/

Ravive, Romain Verger. Éditions de l'Ogre, 2016.



Hors du charnier natal, Claro. 14 février.

Dans ce Charnier natal, où les trappes ouvertes par l’écriture sont oubliettes et passages, les images, les associations d’idées incongrues et déroutantes, sourdent en une puissance taurine et délicate, dans ce double mouvement qui excave et élève, fidèle aux obsessions de l’écrivain immobile et en feu. Si Claro expérimente, ébranle et impressionne, il réjouit aussi par sa capacité à retourner les stéréotypes contre eux-mêmes, à se jouer de la langue et de ses structures, à capter du coin de l’œil les mouvements périphériques et les vols des gerfauts, à saisir et montrer ce qu’il y a de purement jouissif dans l’écriture.

Hors du charnier natal, Claro. Éditions inculte/dernière marge, 2017.

Lire aussi :



Norwood, Charles Portis. 26 janvier.

Charles Portis (True Grit, Un chien dans le moteur) offre dans ce premier roman une image décalée et piquante de la société américaine vue par les yeux d’un gars du Sud qui a grandi entre l’Arkansas et le Texas, le long de l’U.S. Highway 82 de part et d’autre de Texarkana. Son court premier roman est autant un road trip drolatique aux dialogues impayables qu’un instantané en son et couleur de la fin des fities émaillé de bagnoles, de fausses et vraies réclames, de noms de marques ou de chaînes, de shows radiophoniques et télévisuels, de Golden Oldies, de comics et de pulps.

Norwood, Charles Portis. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Théophile Sersiron. Éditions Cambourakis, 2017.



Marx et la poupée, Maryam Madjidi. 12 janvier.

Marx et la poupée oscille entre conte poétique et récit autobiographique en un jeu sensible et intelligent avec la distance à soi, au présent, aux racines. Maryam Madjidi y tente de résoudre le paradoxe douloureux de l’exil et démêle les nœuds d’une identité construite, déconstruite, reconstruite autour d’une double culture qui est à la fois richesse et fardeau. Elle parvient à poser avec beaucoup de justesse des mots tour à tour tendres et acérés sur la complexité des sentiments d’appartenance et de rupture et orchestre les fragments de vie qui composent son récit avec une écriture simple et directe loin d’être dénuée d’humour, de finesse, de vivacité et d’intelligence.

Marx et la poupée, Maryam Madjidi. Editions Le Nouvel Attila, 2017.


Sur Addict-Culture, deux livres-objets : 

Quelques mots glissés pour la fin d'année sur Adieu, je pars à la gare d'Arthur Cravan (éditions Cent pages, 2016) qui présente les lettres pleines de fièvre et de fureur du poète à Sophie Treadwell, et Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs de Véronique Bélard (éditions sun/sun, 2016) dont je vous ai proposé ici une lecture photographique croisée avec Poëme d'Eric Darsan.

Addendum :



La Sonate à Bridgetower, Emmanuel Dongala.

Une lecture qui m'a procuré un sentiment mitigé : on apprend beaucoup, mais on s'ennuie un peu. La plongée dans l'effervescence culturelle en Europe à la fin du XVIIIe, la découverte de la place qu'y tiennent certains Noirs (et aussi certaines femmes), l'évocation de l'essor de la musique classique, de la naissance du féminisme, de l'abolition (provisoire) de l'esclavage pendant la Révolution française : le thème est passionnant, le roman est érudit, l'on sent derrière l'immense travail de recherche. Malheureusement, le sujet écrase l'écriture plus qu'il n'est porté par elle, le livre cède à la tentation de vouloir tout dire et tout apprendre, mais l'écriture d'Emmanuel Dongala perd la force et la puissance qui la caractérisaient et qui faisaient toute la beauté du Feu des origines ou de Photo groupe au bord du fleuve.

La Sonate à Bridgetower, Emmanuel Dongala. Éditions Actes Sud, 2017.



Chômage monstre, Antoine Mouton.

Chômage monstre est beau, formidable, incontournable — une secousse, subtile, qui reste. Qui m'a touchée. Ce livre court appartient à ces lectures qui ne vous quittent pas, qui vous accompagneront un moment qui durera longtemps peut-être sur votre chemin de lecteur. Empressez-vous de le lire !

"quelque chose devait mourir l'autre langue peut-être
celle qui nouait la nôtre la rendait convulsive tremblante
or trembler manque à présent
il y a ce pénible vertige de voir s'ouvrir l'espace et de ne pas savoir où aller, comment l'habiter
reste le reste qui est tout mais où l'on peine à s'aventurer"

Lire la critique d'Eric Darsan sur remue.net : http://remue.net/spip.php?article8680

Chômage monstre, Antoine Mouton. Éditions La Contre Allée, 2017.


23 février 2017

La femme brouillon, Amandine Dhée.


« On ne sait pas s'il faut l'habituer à un monde injuste, ou construire une humanité nouvelle en commençant par lui. Nous avons l'amour, la musique et les livres à lui offrir. Et selon les jours, ça semble rempart ou dérisoire. »
« Je décapite la mère parfaite qui est en moi. »

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

« J'ai perdu mes certitudes. »

Pendant des années, tu te construis, te déconstruis, t'inventes : femme brouillon que rien ni personne ne détermine, tu avances pas à pas, interroges ton identité de femme, essaies d'échapper aux diktats des hommes et de la société, lorsque survient, choisie, la grossesse qui te confronte à toute ta construction, ta déconstruction.

Drôle, caustique, vif, malin, touchant, féministe et politique, La femme brouillon est le récit de l'expérience intime, perturbante, déconcertante et belle de la maternité. Amandine Dhée, aux prises avec les clichés et les stéréotypes, y bouscule les discours dominants et revient sur son vécu, ses interrogations, ses doutes, ses craintes au cours de cette expérience qui oblige à repenser le rapport au corps, au genre, aux parents et au couple, au travail, à l'écriture... Elle montre à quel point la maternité échappe aux discours qui croient l'enclore sans jamais la contenir, et comment chaque femme doit tracer sa propre voie, unique et personnelle en essayant d'échapper à une pluie d'injonctions, lancées comme des pierres, souvent contradictoires, qui ne laissent les femmes tranquilles. Tu n'es pas encore enceinte, tu n'es pas normale – comprendre : normée. Tu es enceinte, ne bois pas ne fume pas ne mange pas ceci ni cela. Tu es enceinte, tu peux t'asseoir à table avec les mères, tu parleras d'enfants. Tu es mère retourne travailler, tu es mère ne travaille pas, etc.

« Mon ventre bascule dans le domaine public. »

Certains voudraient encore pouvoir choisir vêtements et pensées pour les femmes, et la vie de notre utérus semble passionnante pour tous ceux qu'elle ne concerne pas. Quand un fœtus l'occupe, le ventre des femmes passe à l'insu de leur plein gré du privé au public : « Expérience intime, tu parles. » Amandine Dhée évoque avec justesse la violence de ce sentiment de dépossession, ce sentiment que soudain le corps habité de la femme ne lui appartient plus. Sifflé, commenté, harcelé avant la grossesse, il devient par elle « respectable », car emplissant sa fonction sociale. On le palpe, on l'idéalise, on se permet de lui « faire la morale ». Femmes enceintes, femmes ceintes par les discours : « Nous sommes toujours à portée de mains et de mots. Ici, j'aurais voulu que mon corps m'appartienne. »

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

« Pourquoi, sous prétexte que j'ai un utérus, dois-je porter une telle responsabilité ? »

Avec ironie, La femme brouillon interroge les rôles du père et de la mère (« Le père du bébé aurait fait une bien meilleure mère. Son instinct de sacrifice est plus développé, et c'est toujours lui qui fait les crêpes. ») et renvoie dans les cordes les tenaces stéréotypes liés au genre, « d'invisibles frontières » sur lesquelles la grossesse semble agir comme un révélateur, qui se cristallisent autour de la femme enceinte, puis de la jeune mère et de son bébé. — « J'ai vu tellement de femmes se faire avoir. Des couples soi-disant conscients, qui avaient réfléchi, qui avaient déconstruit. Peut-être cela se joue-t-il dans la torpeur des premières semaines ? Quand la femme joue à la maman, et l'homme au papa. Quand chacun trouve refuge dans les clichés auquel il croyait avoir échappé. C'est lorsqu'on est fragile que la norme nous agrippe le mieux. » Ça commence par la famille, ça continue avec les institutions, le corps médical, la publicité, les jouets et vêtements genrés qui donnent envie de « brûler un caddie » et d'offrir « un sursis de genre » au bébé en refusant de connaître son sexe avant la naissance, les employés de la sécu qui s'étonnent qu'une femme ne connaisse pas la durée d'un congé maternité. « S'imagine-t-il que les femmes se retrouvent dans des grottes à la nuit tombée pour échanger ces informations ? Croit-il que ce soit naturel pour moi ? »

« Au milieu de cette guimauve, où dire la violence d'être habitée par un autre ? Suis-je la seule à penser à Alien ? »

Amandine Dhée constate la négation généralisée de la violence de l'expérience de la grossesse, refoulée derrière la bien-pensance et les euphémismes qui font de la douleur de l'accouchement des « sensations étranges », de l'épisiotomie un acte médical bénin, et conseillent aux femmes de porter à la clinique des culottes noires, suite logique du sang bleu des publicités. Sans détour, l'autrice démystifie « l'expérience merveilleuse » de la maternité véhiculée par les discours dominants, et expose la non-évidence de la maternité, l'étrangeté de sentir en soi un autre, de voir son corps bouleversé, meurtri, modifié, par l'accouchement, le besoin de le réapprivoiser après la naissance, de se retrouver, de se distinguer de l'enfant (« Comment désirer l'autre si je ne sais plus qui je suis ? »). Elle exprime aussi le désarroi souvent tu des femmes enceintes, leurs peurs communes moquées, celle de ne pas sentir les premières contractions, celle d'exploser, celle plus tard d'être en incapacité de s'occuper du bébé ou qu'il meurt subitement. Face à la soumission, par défaut, par peur, par ignorance, au monde médical et au Larousse des futures mamans, le self-help apparaît comme les prémices d'une « révolution », d'une émancipation.

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

 « Les femmes devraient toujours se méfier quand on leur accorde un monopole. »

Surtout, Amandine Dhée explore le rapport de la femme à la maternité qui, même pensé en amont, sera à la naissance de l'enfant différent et nouveau. Imprévisible, inconnue, cette femme-lézard qui naît lors de l'accouchement, qui naît de la douleur, du cerveau reptilien et de l'instinct, qui « ne parle pas », qui « grogne », qui « se fiche de la littérature », qui a la tentation de prendre possession de ce petit être à nourrir et protéger, ce petit être que l'on peut contrôler tant il dépend de nous. Insidieuse, cette « mère parfaite » dont l'image écrase et envahit. La débusquer, la décapiter n'est pas aisé : les avatars insidieux de cette hydre à sept têtes poursuivent sans relâche. De l'image d'Épinal de pondeuse aux fourneaux pétainiste à l'adepte de la communication non violente « incollable sur le maternage naturel » ou encore la mère qui concilie, « qui tente d'articuler dans un même discours la joie de rencontrer son enfant avec les bases élémentaires de lutte contre le patriarcat, et le tout avec très peu d'heures de sommeil ». Entre elles, se cachent encore « la gosse qui n'a pas les mots », « l'ado blessée » qui n'a pas pardonné à sa propre mère, « la féministe et la demi-mère ».

« Le meilleur moyen d'éradiquer la mère parfaite, c'est de glandouiller. Le terme est important car il n'appelle à aucune espèce de réalisation, il est l'ennemi du mot concilier. Car si faire vœu d'inutilité est déjà courageux dans notre société, pour une mère, c'est la subversion absolue. Le jour où je refuse d'accompagner père et bébé à un déjeuner dominical pour traîner en pyjama toute la journée, je sens que je tiens quelque chose. »

Peu importe la norme, la perfection, que l'on ou que tu t'imposes, être mère relève du funambulisme : tu es toujours à deux doigts de te casser la gueule, oscillant entre ce que l'on attend de toi, ce que à quoi tu refuses d'être cantonnée, ce que tu veux offrir à l'enfant, ce que ton corps et ta fatigue te permettent, et toutes tes peurs pour lui, et ton désir d'écrire, de travailler, de faire ta vie.
La femme brouillon est un bel hommage à la maternité dans toute sa complexité, un texte intelligent et un livre éminemment politique.

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

La femme brouillon, Amandine Dhée, Collection La Sentinelle, éditions La Contre Allée, 2017. 

 

6 février 2017

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland.


« Le langage, c'est simplement la matière restante pouvant être tracée. »

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs prolonge sur papier l’installation multimédia « This Is Major Tom To Ground Control », un projet artistique qui relie les radiotélescopes de l’Observatoire de Paris à un générateur automatique de textes aléatoires. Véronique Béland plonge dans l'immensité du corpus ainsi constitué pour assembler des particules choisies et composer un texte fragmenté à la poésie mathématique, algorithmique et surréaliste.  

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan

Un coffret blanc, tranche noire. Noires les pages, troublées par du bruit. Dans le vide interstellaire traversé par l'énergie des rayonnements électromagnétiques flottent gaz, poussières et rayons cosmiques. Je vois des points blancs, de plus en plus de points blancs. Des lignes, des grésillements. Le regard happé, comme par un Poltergeist à la fin du signal. La neige en négatif, et les points blancs ne sont pas des étoiles.

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
[En l'absence d'un canal hertzien, les téléviseurs analogiques affichent un écran blanc ponctué de points noirs erratiques, la neige. Cette neige est composée dans un faible pourcentage de signaux issus du fond diffus cosmologique qui emplit le ciel comme un infime murmure radio, cri de naissance de l'Univers, rayonnement fossile.](1)
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan

Le noir n'est ni vide ni absence, mais plutôt saturation qui se disloque et laisse apparaître des percées — aléatoires, erratiques ? Un bruit blanc, qui si l'on se concentre, adopte la forme de contre-poinçons qui découpe le noir. Dans la nuit, entre panses et jambes, le langage apparaît. Les pages sont couvertes de signes ordonnés en ligne. Pas de vagues : des sons continus qui deviendraient articulés, le tracé d'un spectromètre, chaque ligne composée de plusieurs. Des lettres brouillées foncent la page, lettres superposées, enchevêtrées. Des mots se dégagent, que l'on aperçoit, déchiffre, attrape. Soudain, une première phrase lisible : « Il s'agit d'écrire ce qu'il vient d'arriver dans ce qui constitue l'univers. Juste des mots : il n'y a rien à voir là-bas. »  Les phrases parsemées sont de plus en plus nombreuses, les pages blanchissent, les nuages de mots s'éclaircissent, et n'apparaissent plus que quelques lignes, une voix seule dans le silence évoque l'univers, les photons, le langage, la communication, les rêves, la distance, les civilisations, l'inconscient, la physique, la métaphysique. Qui interroge le vide, jusqu'au blanc complet, à la disparition des mots, des signaux.

— « Il n'y a d'ailleurs plus lieu de nommer les choses, parler ne fait pas intervenir le nombre d'or ».


Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan


[Les bribes de messages qu'enfant je capte avec une CB.]

Dans les creux, des conglomérats de lettres flottent.
Phrases coupées, postulats étranges, messages codés, départs de poèmes —

[Un Big Bang.
Une partie de cadavre exquis jouée par des astroparticules.]


Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan

Une journée : une rue et ses centaines de passants, d'odeurs, de couleurs, de gaz, de bâtiments, de matériau ; une plaine couverte de brins d'herbes, d'insectes, de minuscules pigments de chlorophylle, de phéromones, de chants d'oiseaux, de vibrations de l'air et d'ombres ; les centaines de musiciens d'un orchestre philharmonique et leurs respirations, les murmures du public, les toux, le frottement du tissu sur les dossiers des fauteuils ; les messages du corps, les douleurs des muscles, les sensations de la peau, la douceur des vêtements, l'agression de l'air, les lumières trop vives pour les yeux, le goût des aliments, la soif, les milliers de sons entendus, captés, happés. Les signaux saturent. On devient fous, alors on tri, on élague, on sélectionne certains signaux au détriment d'autres. Pour rendre lisible la page, faire du vide.

Mais l'on continue à sonder le ciel, écouter les ondes, les rayonnements magnétiques des planètes qui chantent. Un brouhaha astronomique continu et inintelligible, les signaux des millions d'astres, de particules, d'atomes, de fréquences, un immense spectre électromagnétique, sur lequel se colle l'oreille minuscule d'un radiotélescope. À ce radiotélescope est relié un générateur automatique de textes aléatoire qui le récite en temps réel grâce à une voix de synthèse, « la voix de l'Univers ». Donner du sens, chercher absolument du sens.


— « Cette tentative de structurer le ciel restera vaine. »



Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan


Symétrie, verticale, géométrie, nombre d'or.

Aztèques et explorateurs. Christophe Colomb et Marco Polo. 

Odeur du vide.

Fantômes, défunts, revenants. Ouvriers. Érotisme. Achats mondiaux. Sommeil, rêves.


Tentation de déchiffrer ce qui est superposé et simultané. Chaque strate accumulée. Vouloir tout lire, tout comprendre. Se perdre dans cette réponse ironique à notre absurde quête de sens. Notre fantasme de consigner toute parole et tout écrit.

Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan

« Recombinaison. » 

[De nature à perturber la lecture]

« (Les comètes à longues périodes s'élaborent sur les coups de minuit.) »

« L'opposition à la vérité est donc protégée des vents solaires, notamment dans les sociétés ou le - » 

« cette phrase dépend de la variation d'un champ électrique » 

« Les zones cérébrales activées pendant le rêve sont analogues à celles du solstice d'été ; ce sont les points communs entre les galaxies. » 

« Le verbe aimer peut renvoyer à une grande variété de matériaux spécialisés : désherbeuse, raton laveur, inflation cosmique. » 

« Trois milliards d'années avant le présent, l'ivrognerie était interdite, sauf pour le plus sensible des géographes qui put réintroduire la vie à l'intérieur d'une tempête. » 

« (L'hémisphère nord a désacralisé la nature des beignets dont Pluton ferait partie.) » 

« Les trains que l'on rencontre possèdent plusieurs structures, bien que les mouvements internes de l'Univers soient peu visibles. » 

« Par ailleurs, le lapsus n'est pas non plus un nombre entier positif et le menson- »


[La bibliothèque d'Alexandrie a brûlé. Des milliers de voix peuplent Internet.]



Fenêtres : 
sun/sunThis is Major Tom



Photographies © Lou Darsan. Se mêlent à celles du Vide de la distance des images de Poëme, d'Eric Darsan, sur lesquelles l’œil avisé distinguera la silhouette d'Antonio Sapienza.

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, de Véronique Béland est un bel ouvrage édité par sun/sun, co-édité avec le label Bipolar et co-produit par Rurart. 2016.


 (1) Citation détournée extraite de fr.wikipedia.org et cnrs.fr.  

20 janvier 2017

Animale Machine, « La Grecque prodige », Eleni Sikelianos.

« Cicatrice-feu, visage-félin, arbre carbonisé à la base. (C'est le corps.) »

Animale Machine, Eleni Sikelianos, trad Claro, Actes Sud, photo Lou Darsan


« Je n'arrive pas à la retenir dans la réalité ; elle ne cesse de s'échapper dans le désert. » Sur le bord de la route, une vieille femme boit et brise le verre et tord les fils de fer. Elle attache les bris et les perles, les relie et sculpte, cette vieille femme qui n'est pas un personnage de l'histoire familiale, qui est l'avatar d'un souvenir, qui est matériau transmuté pour servir le paysage du désert, un paysage de diners, de trading posts, de mobile homes, de villes fantômes, de scorpions pris dans la résine. « Regardez la femme interpréter le lent massacre, la main du vent qui pulvérise. » La Fille Léopard glisse dans la nuit, les ondes de chaleur qui émanent des pierres ondulent au rythme de ses mouvements de chat. Pied léger, hanches lascives. You, Animale Machine — dans le creux de tes empreintes, une femme, fille de ta fille, tisse des rêves, des poèmes, des chants et des imprécations, lit tes souvenirs et suit ta trace. Les histoires, les récits, les versions contradictoires qui mènent jusqu'à toi sont des « lares familiares » qui occupent toute la place du siège passager de la voiture qui roule vers le désert des Mojaves, où ton absence demeure.

Helene Pappamarkou, Eleni, Elaine, Elayne, la Grecque prodige, Marco la Femme Chat, Melena la Fille Léopard, Melanie la danseuse serpent, Marko « affranchie, excitante, elle réinvente la danse », Melaine Marko, Elaine Marko, l'Enfant Sauvage. Effeuilleuse, vendeuse de pierres dans le désert, trois fois mère, cinq fois mariée, tu danses le tsifteteli et le hoochie-coochie dans ton costume tavelé. Ton histoire trouve ses sources dans la Catastrophe d'Asie Mineure et les traversées successives de l'Égée puis l'Atlantique par des milliers de réfugiés. Ses origines remontent aux fumées mêlées de l'incendie de Smyrne, des fumeries et des usines de Detroit, aux plaintes du rebetiko (« la musique des parias et des damnés »), aux premières danseuses du ventre américaines. Elle est « l'histoire miniature du regard sur les femmes » et se perd dans les mystères d'Éleusis et les esprits tutélaires de Demeter et des naguals. Elle est initiation qui puise sa force dans un souffle, une énergie et une puissance qui sont Femme. Helene, Elayne, Eleni : un prénom pour trois générations, trois « filles qui sont mères et qui sont filles de mères » (1). Femmes « féroces », « non domestiquées », portées par la tension entre liberté et violence, et la fureur de recommencer, toujours. — « Épouse-la cinq fois et cinq fois libère-la. […] Cinq fois, y trouve de l'ombre, une fraîcheur sous le toit bas. [...] Cinq fois l'endroit est brûlant, ou bien glacé. Elle recule, sort de l'ombre et monte sur le toit du monde. Davantage de soleil là-haut. »

Animale Machine, Eleni Sikelianos, trad Claro, Actes Sud, montage Lou Darsan

Animale Machine se fraie un chemin à travers les morceaux d'une histoire déchirée, une histoire de marges, d'immigrés, de voyous, de freaks, de petite pègre, de cabarets, de motels, d'échecs répétés, de violence entre hommes et femmes, entre parents et enfants. Récit discontinu qui se déploie dans les blancs, les silences, les marges, explore les détails réels d'un passé parfois réinventé, comme une brume lumineuse que les mots captent et révèlent, le portrait de la Fille Léopard n'a rien de linéaire. Il échappe aux conventions et aux carcans des mémoires et tombeaux, mêle souvenirs collectés, fiction, récits, poèmes et scrapbook, et laisse une place aux réactions familiales. Le projet Melena d'Eleni Sikelianos « fait partie d'une histoire familiale plus vaste », dont Le livre de Jon abordait le pan paternel. Son travail mémoriel, fruit de longues recherches, « réseau d'offrandes familiales, tissées en noirs filaments lumineux, la tunique enduite du sang de Nessus qui brûle la peau, blessant les susceptibilités », ne s'adonne jamais à l'analyse du rapport à la mère et à l'aïeule ou à l'autoportrait. Il ne cherche pas non plus à établir une vérité historique ou biographique, mais plutôt à transmettre les pointillés d'une vie, les ombres projetées sur elle par les souvenirs qui survivent à sa disparition, les traces qu'elle a laissées, empreintes et contre-empreintes, rêves, questions, mystères.

Animale Machine est poésie sauvage, brûlure et vision. Dans la collision des formes qu'il empreinte, dans le mouvement qui s'engendre dans les territoires vierges de légendes et de glose, dans les interstices entre textes et images, il est voix. Une voix, qui pour nous atteindre, est portée par la très belle traduction de Claro.



You Animale Machine, « The Golden Greek  », Eleni Sikelianos.

Animale Machine, Eleni Sikelianos, trad Claro, Actes Sud_couv


Animale Machine, « La Grecque prodige  », Eleni Sikelianos. 

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Claro. Actes Sud, 2017.


(1) Expression empruntée à un texte de Marie Cosnay lu à Nantes lors du festival Midi/Minuit de décembre 2016.

12 janvier 2017

La Maison des Épreuves, Jason Hrivnak.

« Pourquoi l'effacement imminent de votre esprit ressemble-t-il moins à une sentence de mort qu'au retour d'un vieil ami ? »

« 1. L'enfance. Vous marchez dans la campagne, vous rencontrez un cavalier noir sur la route. Il vous défie et vous propose un tournoi de traits d'esprit. Votre intelligence est vive, affûtée par le calcul mental et la lecture précoce, mais le cavalier est assuré de sa victoire. Il dit qu'il existe un sujet sur lequel les jeunes filles s'estiment expertes mais qu'aucune, en vérité, n'est qualifiée pour l'aborder. C'est sur ce sujet qu'il compte vous poser des énigmes. À quoi le cavalier fait-il allusion ?
A. La musique.
B. La beauté.
C. L'amour.
D. La mort.
»

La maison des épreuves, Jason Hrivnak, l'Ogre - Lou Darsan

1. L'amie d'enfance du narrateur, qu'il n'a pas revue depuis leur séparation forcée, se suicide dans l'école élémentaire qu'ils fréquentaient. 2. Dans sa poche, une page arrachée aux cahiers qu'ils noircissaient de plans et projets imaginés pour le Terrain d'essai, un lieu fictif où les potentiels candidats doivent passer des épreuves qui les confrontent à « la torture en échange d'un aperçu de ce que le cœur désire ». 3. La chambre sombre du narrateur, misanthrope obsédé par ses rêves. Il y rédige d'une traite « La Maison des épreuves », le manuscrit d'un test qui aurait pu, ou pas, sauver son amie si elle l'avait trouvé dans la pièce froide où elle s'est tranché les veines. 4. Le lecteur, après ces trente pages d'introduction et bien que prévenu de sa « froideur », se livre au test. Il se fraie un chemin à travers la batterie d'épreuves de la Maison et de ses trois sections, composées chacune d'une succession de courtes situations suivies de questions. — « Comment l'interprétez-vous ? Justifiez votre choix. »

Deux enfants inséparables à l'imagination morbide, deux fois deux poupées enterrées, un verger souterrain, un manège, une fête foraine, de nombreux sous-sols... La Maison des épreuves empreinte un chemin tortueux et une forme nouvelle, surprenante, déstabilisante, « un territoire de repli, un territoire alternatif tout en friches et cachettes », qui dévore le lecteur auquel elle est offerte en pâture. Elle explore l'enfance et l'adolescence, leurs hallucinations, leur sérieux et leur alter-vision de la réalité, elle exacerbe les pulsions autodestructrices et les met en scène pour les exorciser, les extraire de l'inconscient puis les déposer entre les mains du lecteur telles de petits monstres déformés qui palpitent encore.

La voix désincarnée et froide — voix, car je l'entends plus que je ne la lis — impose avec les épreuves de La Maison une interaction avec le texte et introspection forcée : le roman de Jason Hrivnak est un livre sphinx dont les énigmes ne peuvent que piéger. Dans la brume des blancs et des silences qui les relient, les filaments d'une seconde histoire s'échappent des esquisses de réponses qu'à notre insu nous formulons, alors que le livre sans merci déploie en nous des tentacules d'encre qui nous entourent le cerveau, se glissent dans les interstices, immiscent des questions que l'on ne se pose pas, que l'on n’imagine pas. Bulles qui éclatent sur la surface d'un étang troublé, que l'on ne saisit pas, mais dans lesquelles on voudrait se mirer. Noir étang, mais explore, explore davantage, au profond, quelque chose de collant et d'insidieux — « espoir de créer une résonance, de reproduire à la fois en moi et dans le texte la fréquence particulière de désarroi qui la poussait vers le suicide ».

Inspiré des jeux vidéo d'aventure et des action-RPG (lire la chronique d'Hugues Robert de la librairie Charybde), version altérée, paradoxale, redoutable et puissante des « livres dont vous êtes le héros », La Maison des Épreuves donne l'illusion d'un choix, quand réponses et résolutions ne restent qu'intérieures et ne renvoient jamais, sur le papier, qu'à l'exposition suivante. Pourtant, sur les pages, nous vivons, éprouvons, autant que les caractères, avec eux et peut-être même à leur place ou à rebours d'eux. Les interrogations provoquées par les bifurcations, les prolongements que le lecteur — moi — poursuit dans son for intérieur, les instants en suspens où je ne suis (suivre et être, ni l'un ni l'autre) plus le livre, ni moi, mais un moi créé par le livre, à la fois enfanté par lui et hors de son contrôle, ouvrent un espace intermédiaire. Mon inconscient, mon imagination, celle de l'auteur, celle des personnages s'y rejoignent et s'y échappent et ce flou demeure innommé, ni dit ni écrit, autre et infiniment intime. Soyons méfiants, cependant, car dans La Maison des Épreuves ce qui aiguillonne l'imagination l'aiguille, et l'on est poussé à l'intérieur de ce temps, de cet espace intermédiaire autant que l'on s'y évade. Les cauchemars que l'on y fera seront-ils bien les nôtres ? Le jeu est dangereux : l'on en ressort troublé — ou plutôt, réveillé.

La maison des épreuves, Jason Hrivnak, éditions de l'Ogre

La Maison des Épreuves, premier roman de Jason Hrivnak, est parvenu entre les mains de Claro, qui l'a traduit, dans des circonstances particulières. Autre signe, sa parution coïncide avec le deuxième anniversaire de l'Ogre, dont c'est l'une des parutions les plus marquantes et poétiques et qu'il faut lire, à tout prix.

Auteur, traducteur et éditeurs seront présents ce soir à la librairie Le comptoir des mots (Paris 20e).

La Maison des Épreuves, Jason Hrivnak, traduit de l'anglais (Canada) par Claro. Les éditions de l'Ogre, 2017.

 

8 décembre 2016

Contrenarrations, le pouvoir de la fiction.

« Dans le contexte formé par le canon d'un mousquet, existe-t-il une responsabilité morale autre que silence, résistance et ruse ? »
Contrenarrations, John Keene, Bernard Hoepffner, Cambourakis

— « In part to disorient; it’s a kind of warping, an attempt to defamiliarize, and thereby reshape, our thinking. » Les voix s'emparent. (Dé)libérée puissance — par le pouvoir de l'imagination, de la narration et de la fiction. Acte : reprendre le contrôle des corps et de la parole. John Keene déjoue les attentes, se libère des conventions. Experimentation versus expectations. Contrenarrations esquisse un pas de côté qui donne à voir une perspective autre, une littérature autre qui construit une alternative narrative aux mythes américains. Côté pile de l'Histoire, tous les narrateurs sont noirs. Noirs, artistes, intellectuels, souvent homosexuels. Un récit queer où il faut savoir qui parle et pourquoi les récits sont secrets, cachés, importants. L'on glisse subrepticement. Des troisièmes personnes aux personnes premières. Des contrenarrations aux rencontrenarrations, jusqu'à la contrenarration finale. De l'objectivité apparente et théorique aux subjectivités pleines et entières, pour un livre génial et brillant.

Le titre américain, Counternarratives : Stories and Novellas, souligne les formes multiples que prend la parole dans le livre, qui n'est exactement ni un roman ni un recueil de nouvelles, mais plutôt le contre-pied de ce que l'on attend d'un livre : « a literary and archival mixtape ». Une « collection » qui mêle pure fiction, événements historiques, personnalités réelles et héros de la littérature. Récits d'aventures, poèmes, monologues intérieurs, dialogues, théories philosophiques, lettres, coupures de journaux, documentaire, journal intime... Va, pour mixtape. De celles que l'on se passe en boucle, dont la composition et l'ordre font sens, dont les morceaux sans être liés s'entrecroisent et s'interpellent. Dès lors, l'ensemble se lit presque comme un roman, et les nouvelles ne se conçoivent plus seules, l'architecture du livre possède une unité dont se dégage l'impression jouissive d'avoir sous les yeux une forme nouvelle et virtuose, qui engage autant le lecteur que l'auteur.

Contrenarrations, John Keene, Bernard Hoepffner, Cambourakis
Bill Traylor Untitled (Man Pointing Up) for Counternarratives, John Keene

Les « histoires et nouvelles » de Contrenarrations sont chacune centrées sur un personnage différent, sur une histoire personnelle particulière, sur l'art de raconter leur histoire. La longueur varie, le ton varie, la forme varie. Chacune porte sa propre parole. Chacune vous happe, vous percute, vous transporte. Des voix se répondent et conversent avec l'Histoire, l'imaginaire collectif, la philosophie, la politique, jusqu'aux citations, nombreuses, en incipit, qui dialoguent entre elles et avec les textes. Voyages. À travers temps et espace, du 17e au 21e, la découverte de l'île Mannahatta, les jungles du Brésil colonial, la révolution américaine, l'indépendance haïtienne et un couvent du Kentucky, la guerre de Sécession, le campus de Harvard, le cirque Fernando de Montmartre, un hôtel des Catskills, la Renaissance de Harlem, Rio de Janerio, une possible prison.

Comme dans un roman d'aventures, le canoë d'un éclaireur polyglotte glisse sur la première page. Des berges inconnues, une île humide. L'homme qui ouvre d'un schibboleth les portes du livre, né à Saint-Domingue d'un marin portugais et d'une Africaine, déserte le Jonge Tobias, un navire néerlandais pour lequel il est traducteur. Juan Rodriguez sur Manhattan est Premier — premier non-native, premier immigrant, premier Afro-descendant, premier Latino. Symbolique, l'amorce, déjà, théâtralise l'importance de la parole et l'héritage africain. On retrouve ces deux piliers dans les quilombos créés dans l'arrière-pays brésilien par les esclaves échappés des plantations de canne, les rites mina d'un soldat, les chants en akan d'une parturiente, la divination vaudou à Saint-Domingue, ou la lecture des signes par le vieux Jim des Aventures d'Huckleberry Finn. — La langue, puissance révélatrice, dévoile : voir les invisibles présences. Dans un monde où le commerce triangulaire et de l'exploitation des corps noirs ont engendré l'ancêtre du capitalisme et qui de conformistes racistes a fait des héros d'enfance acceptés.

John Keene

La vision, la réappropriation et la créativité de John Keene transportent le lecteur dans une traversée déroutante et stupéfiante d'une contre-histoire de l'esclavage des Noirs en Amérique qui invoque la sorcellerie, la transmission des rites, la filiation intellectuelle. L'empowerment, le désir profond de liberté et d'émancipation constituent le socle des histoires et nouvelles de Contrenarrations, mais c'est le regard artistique et attentif porté sur le monde par chaque personnage qui leur donne saveurs et reliefs. Poètes, militants, sociologues, ethnomusicologues, anonymes... Zion chante, Carmel dessine, Red rêve de ballons, Miss La La s'envole dans les airs, Mário de Andrade, Langston Hughes et Xavier Villaurrutia composent, W.E.B. du Bois réfléchit à Spinoza et à Santanaya, Bob Cole se noie dans les paroles de ses chansons. On voudrait prolonger le cri de Red, se suspendre au filin mordu par l'acrobate ou aux traits de craie de Carmel, on pourrait passer des heures, des jours mêmes, à dénouer la trame, à suivre les fils, à remonter les sources, parcourir les œuvres des artistes convoqués et explorer leurs racines. Commençons, peut-être, par accueillir les figures et narrations données ici, dans leurs complexes ramifications et leur force évocatrice. Contrenarrations expérimente la liberté et il faut le lire.

Bernard Hoepffner qui signe ici l'excellente traduction a obtenu ce mois-ci le Prix Laure-Bataillon pour Infini de Gabriel Josipovici publié par Quidam éditeur (lire ici la chronique d'Eric Darsan). Il a notamment traduit Les Aventures de Tom Sawyeret Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain (éditions Tristram), et de nombreux auteurs anglo-saxons dont Gilbert Sorrentino, Will Self, Martin Amis, Robert Coover. Il a également participé à la nouvelle traduction d'Ulysse de James Joyce chez Gallimard.


 John Keene lit un extrait de « Cold » au Poetry Center de San Francisco.

Les citations en italique sont de John Keene, et extraites d'une discussion avec Tonya Foster’s publiée sur BOMB magazine.

Contrenarrations de John Keene, traduit de l'anglais (États-Unis) par Bernard Hoepffner. Editions Cambourakis, 2016.