15 novembre 2016

Revue : septembre et octobre

Etang. Lou Darsan.

Retour sur septembre et octobre ! Alors qu'ici, je vous parlais de d'orages sans bruits, de zombies et de chemins buissonniers, ailleurs j'évoquais stations-service, cosmonautes, coups de poker et lieux artificiels... Mais je commence par tricher et déborder sur novembre, pour évoquer ici la soirée « Libraires d'un soir » qu'Eric Darsan et moi avons animée à la Librairie Charybde. Ce fut riche et passionnant, merci aux libraires et au public ! Vous trouverez  notre sélection de huit titres sur le site de Charybde, chez qui ils sont bien sûr tous disponibles. Et ci-dessous l'enregistrement de la soirée ! Au programme, choisis avec soin (et passion) dans le catalogue d'éditeurs indépendants, des romans, bandes-dessinées et poèmes d'Allen Ginsberg, Marie Cosnay, Pablo Katchdjian et Thibault Amorfini pour Eric, de Virginia Woolf, Ramón Sender et D.H. Lawrence, Zeina Abirached pour moi.


Chroniques d'ailleurs : Un dernier livre avant la fin du monde et Addict-Culture.


Sombre aux abords, Julien d'Abrigeon, QuidamSombre aux abords, Julien d'Abrigeon

Un dernier livre avant la fin du monde, 8 septembre.

Quelques lignes, et tout de suite un décor, un poids, quelque chose de dur, de gluant. Tu sens que tu ne poseras pas le livre avant de t’être pris la dernière page en pleine gueule, comme tu sais que tu vas encaisser les autres. Chaque phrase fuse, te prend aux tripes. Sans te laisser le temps de t’en remettre, l’auteur enchaîne avec la suivante, te roue le corps à coup d’uppercut et ne te lâche pas. Emergence du souvenir d’une traversée de l’Ardèche, la N106 en stop, un routier au volant d’une Mégane, les pneus crissent, ça sent la gomme par la fenêtre ouverte, la chaleur écrase le paysage crayeux et les villages traversés à toute blinde, les stations-service défilent crasseuses. (...)
Lire la critique : http://www.undernierlivre.net/sombre-aux-abords-julien-dabrigeon/

Sombre aux abords, Julien d'Abrigeon. Quidam éditeur, 2016.

 

 

Les cosmonautes ne font que passer, Elitza Gueorguieva, VerticalesLes cosmonautes ne font que passer, Elitza Gueorguieva

Un dernier livre avant la fin du monde, 22 septembre.

Dans la cour de l’école Iouri Gagarine, une mosaïque à l’effigie du héros soviétique et un immense sapin planté de ses propres mains dominent les élèves. Une fillette fascinée par le premier homme dans l’espace et son Volstok légendaire décide de devenir à son tour cosmonaute, une mission secrète qu’elle cache à sa famille qui juge son projet « totalement à côté de la plaque » parce qu’elle une fille, qu’elle est bulgare et qu’elle multiplie les bêtises. (...)

Les cosmonautes ne font que passer, Elitza Gueorguieva. Editions Verticales, 2016.



Le Contorsionniste, Craig Clevenger, Le Nouvel AttilaLe Contorsionniste, Craig Clevenger

Addict-Culture, 10 octobre.

Joueur génial qui décrypte ses propres tours de prestidigitation, le John Vincent de Craig Clevenger ressemble fort à un Keyser Söze qui rectifierait en voix off et en live les affabulations de son récit, ou à un héros de comics échappé d’un Fight Club façon film d’arnaque. Alternance de scènes d’interrogatoire et de flashback couronnée d’un twist final génial, Le contorsionniste est un coup de poker, un immense bluff qui bouscule les codes narratifs, un récit haletant, rythmé et assez jouissif que l’on peut déjà ranger parmi ses classiques. (...)

Le Contorsionniste, Craig Clevenger. Traduit par Théophile Sersiron. Editions Le Nouvel Attila, 2016.



« Lieux artificiels », La moitié du fourbi

« Lieux artificiels », La moitié du fourbi

Un dernier livre avant la fin du monde, 23 octobre.

Lieux artificiels, réunis dans une moitié de fourbi, un fatras ouvert. Fragments d’espace discernés, appréhendés, saisis, imaginés dans le territoire libre d’une revue. Quatorze textes, deux entretiens, autant de sensibilités et d’approches d’un concept, d’une idée large et glissante. Création littéraire, essai, dessin, photographie, rêverie, dialogue… Tentatives tentaculaires de s’immiscer dans, vers. (...)

Lire la critique : http://www.undernierlivre.net/moitie-fourbi-lieux-artificiels/

« Lieux artificiels », revue La moitié du fourbi n°4, 2016.

 

 

 

26 octobre 2016

Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, Thomas Giraud.

« Il lui manque de la lenteur du temps perdu, de l'espace entre les mots. Il commence avec les qualités de la jeunesse, il veut écrire tout le temps, et il veut dire beaucoup, ne rien laisser en chemin, ne rien oublier. Cependant, il lui manque les limites que l'on a comprises en vieillissant, celles qui vous obligent à approfondir ce que l'on sait faire, à contourner les failles personnelles avec des mots légers, à franchir les obstacles en dissimulant la douleur, à mettre parfois du silence pour ne rien dire. Il met des adverbes partout, barbouille d'adjectifs, il est plein d'allégresse et d'envie et il n'a jamais écrit aussi mal. Il écrit, il écrit, il écrit. »

Elisee_Thomas_Giraud_La_Contre-Allée - Lou Darsan

J'ai lu Élisée avant les ruisseaux et les montagnes près d'une fenêtre. Souvent, entre les phrases, j'ai regardé le ciel et, au loin, la campagne. Une heure ou deux, au rythme patient du marcheur ou du lecteur attentif. Sur ce chemin, je me suis attardée pour observer l'arbre, ramasser la pierre, écouter l'eau, humer l'air. J'ai pris le temps de lire Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, de le lire doucement, de laisser s'installer ses phrases, sa voix, sa pensée, de m'imprégner de la quiétude et de la sérénité insufflées par ce livre beau et paisible. Il y a de ces écritures qui en une phrase vous saisissent, et d'autres qu'il faut laisser se déployer, qu'il faut peut-être écouter plus que certaines, des écritures qui respirent calmement. Celle de Thomas Giraud s'installe avec retenue, mot après mot, pas après pas. Dans ceux d’Élisée, on progresse doucement. Il faut écouter, prêter attention aux détails, aux motifs, aux répétitions, à leurs variations. — Sur la couverture, des fragments de chemins, le clapot de ruisseaux, des éclis de montagne, les courbes de lignes de dénivelés, traits dispersés d'un vert bleuté. Il y a ces « bouts de pensées » qui rythment le livre, ces pensées à peine formulées, des ébauches qu’Élisée roule sous la langue, tourne dans sa tête, et qui s'allongent, s'élaborent. Ces pensées d'avant l'écriture, qui peuvent accompagner une journée, des prémices, à peine. Des blancs ici les encadrent, et nos yeux s'y reposent, l'on s'y attarde, s'en imprègne, cela touche l'intime et l'on y retrouve forcément aussi un peu de soi.

Rivière - Lou Darsan
« Ses pauses lui permettent de s'approprier une multitude d'endroits, quelques minutes, de l'explorer avant de s'allonger pour dormir un peu. On connaît plus précisément la terre sur laquelle on a dormi, ses odeurs, son grain. Ces endroits de sieste lui donnent une connaissance détaillée, en fin de compte, de milliers de lieux-dits, d'arbres égarés, de rus entre deux champs. Il prend de plus en plus de temps. Il en profite pour prendre des notes. »

— « J’aime ces écritures qui avancent, musardent, où tout n’est pas donné, où il faut suivre un chemin en lacet, retrouver la même sensation dite plusieurs fois, mais avec de légères nuances. » Thomas Giraud imagine. Il construit de la fiction dans les blancs, dans les silences que pourtant il ménage. Se permet, parfois, de douter, de supposer. Et pourtant, il affirme, crée des personnages. Il n'agit pas en biographe, mais en écrivain. Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, Élisée avant qu'il ne devienne le géographe, anarchiste, végétarien, naturiste que l'on connaît, est la découverte d'un regard et d'une sensibilité qui s'exercent et se posent sur un chemin de retour. Retour double, celui de l'homme mûr qui revient vers les lieux familiaux, et celui de l'adolescent qui emprunte de longs détours pour retourner chez lui annoncer sa résolution de ne pas devenir pasteur. Deux retours, déterminés par un premier aller, une longue diagonale de la Dordogne aux rives du Rhin, un trajet vers la silhouette floue d'Élie, le grand frère, et le collège piétiste de Neuwied. Le livre fait de cette traversée accomplie seul, à douze ans, à pied et en malle-poste, par Élisée, l'instant où « les coutures s'ouvrent » pour l'enfant qui découvre les horizons, les routes, les ciels, les rivières et s'éloigne de son père.

Car il lui faut, pour basculer vers qui il s'apprête à devenir, mettre de la distance entre lui et « Jacques, le père », l'omniprésent, le pasteur « impécunieux », qui dans le roman est l'original, le fou, l'évangéliste qui sermonne, sermonne, à table, au temple, dans la rue, dans la campagne qu'il bat, assomme par un final « vous pourrez beaucoup prier ». « Jacques, le père », un leitmotiv, comme si le géniteur ne pouvait être nommé sans sa fonction. Un père qui s'use les pieds sur les chemins, mais ne s'arrête jamais pour contempler, pour qui le futur des fils aînés est route déjà tracée, vocation, « évidence ». Et puis, il y a Zéline, institutrice privée, et beaucoup de finesse dans ce portrait de mère, que l'on devine intelligente et qui transmet à Élisée « du goût pour l'inconnu qu'on apprivoise en apprenant, pour ce temps intérieur qui fait venir à soi la réflexion ». Zéline, une mère qui, à ce fils qui collectionne des bouts de pensée et de petites pierres, ramassées dans les champs, glissées dans les poches, laissées sur les tables, chuchote. Plus tard, ils s'écriront.

Arbres - Lou Darsan
« Les envies de décrire les choses naissent comme elles viennent, aléatoires et imprévisibles, et, par paresse peut-être, mais aussi par respect pour ce qu'elles sont, il lui semble qu'elles peuvent toutes être traitées avec la même énergie et que la connaissance de ces choses-ci et la connaissance née de celles-ci sont tout à fait nécessaires. Et puis, il ne sait pas faire autrement.
Bout de pensée : Je sens l'universel et laisse le général aux autres.
Rien sur le général. On sait, en revanche, que pour lui, l'universel c'est la multitude des détails. »

Thomas Giraud retrouve chez Élisée Reclus quelque chose de Giono, une capacité à « parler de la montagne en utilisant le vocabulaire de la mer » et de Rousseau, « celui des Rêveries, le promeneur ». L'on ressent chez lui une certaine fascination pour « le goût d’Élisée pour la multitude et l'éparpillement », pour cette absence de méthode, de hiérarchie, cette façon particulière de saisir dans les paysages autant l'ensemble que les détails, de la pierre aux montagnes, qui fera d'Élisée un homme, un géographe hors du commun. — « Lui ce qu'il aime c'est la nature telle qu'elle se présente et telle qu'elle se modifie, elle-même. La nature comme un œuvre d'art. L'érosion par le vent, par les pluies. Une haie modifiée par la chute d'un arbre. Des racines soulevant la terre. » Au centre, le regard « attentif et direct » d’Élisée, un regard qui « veut embrasser tout, sans réduction », « sans hiérarchie présupposée », un regard qui englobe sans chercher à nommer, celui d'un homme qui respecte la nature et les choses pour ce qu'elles sont, infimes ou immenses. Un regard, et la subtile transcription de ce regard — Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, décidément, est un beau livre.

« Pendant les quelques jours du voyage en diligence, il ne pense ni à Jacques, le père, ni à Zéline, ni aux autres frères et sœurs. Mais ce n'est pas de l'ingratitude. Il mange à peine, il découvre et ne peut faire autre chose. Les coutures s'ouvrent, il prend, est avalé en retour dans ce qu'il voit. Même dormir lui est difficile. Il se laisse absorber totalement, prenant les paysages, les rives de la Gironde, celles de la Seine, les contreforts du Bassin parisien, la Champagne pouilleuse, les forêts de l'Argonne, les plaines de l'Est, les boucles de la Meuse, comme une globalité. Il ne hiérarchise pas. Un arbre qu'il ne connaît pas au bord d'un chemin l'émeut autant que les grandes villes. Les pierres, partout, le troublent : les blanches, les ocres, les jaunes, des marbrées, du granit.
Bout de pensée : Tout, tout et donc rien à dire tellement ce tout est immense.
Bout de pensée : Je ne pense plus à mon père.
»


Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, Thomas Giraud.

Collection « La Sentinelle », éditions La Contre-Allée, 2016.


Lire aussi : 

Sur Remue.net, le journal d'écriture de Thomas Giraud : ELISEE, avant les ruisseaux et les montagnes, un making-of.

Les écrits d’Élisée Reclus publiés aux éditions Héros-Limite.



Crédit photo : Lou Darsan.

29 septembre 2016

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth.

« Ca se balance, ça se tord jusqu'à ce que le jour paraisse,
Puis l'orchestre de jazz s'effondre, sans plus de jus après la liesse.
Les gens repartent aux quatre vents, quittant la vapeur bleue épaisse :
Coup de balai, chaises à ranger, l'heure à présent est à la messe. »

« Qui donc est ce diable noir qui se marre devant sa glace ?
Pourquoi dans cette sombre nuit, ces soleils éclairant les places ?
Des bris de glacier ont plongé dans le noir jais des océans,
Bolden avec les fées se casse : whisky, opium et lapins blancs. »

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Lignes fortes et formes simples, caricatures, rythme, humour et pop, le style électrique d'Henning Wagenbreth, identifiable entre tous, crée un univers étrange et enthousiasmant. Dessinateur, illustrateur, maître affichiste, assembleur fou de Tobot, parfois typographe, Henning Wagenbreth convoque les calaveras du Día de los Muertos et l'expressionnisme allemand dans un mélange détonnant et, disons-le, plutôt génial. Sur la couverture, les couleurs éclatent. Bleu, rose, orange, jaune — des faisceaux, des flammes, du son. Trompette, flingues, parade, baston, La Nouvelle-Orléans les pieds devant, du jazz au cimetière, et un passage par le gramophone. Le trait est minimaliste, les formes géométriques, les saynètes hypnotiques : Honky Zombie Tonk t'accroche l'œil, pour sûr, et balance un swing du tonnerre. Joyeuse revanche de la nuit, de l'alcool, de la danse et du « désir débridé » !

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Sous les arbres roses et sinueux, dans les flots jaunes du Mississippi, serpents et cous de poulet — une voodoo queen officie, de son chaudron un esprit armé d'une trompette surgit. Henning Wagenbreth retrace une « Histoire du jazz en dessins et quatrains », la naissance dans le bayou, les débuts d'avant Chicago et la prohibition, les pionniers qui ont refusé les enregistrements, les légendes comme Jimmy Roll Morton et Sidney Bechet. En bref, tout ce qui fait encore de New Orleans un mythe, un fantasme à la peau dure peuplé de musiciens, vendeurs ambulants, prostituées, souteneurs, boxeurs, escrocs, joueurs, ou politiciens véreux et de tous les fantômes qui hantent les rues de Storyville, le bayou, les bouges, et les bateaux à vapeur du Mississippi. Non sans rappeler que le berceau du jazz fut aussi traite des noirs, esclavage, champ de coton, noirs pendus, ségrégation, lois raciales, émeutes et racisme.

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Glissée en supplément dans le livre, une superbe affiche propose un « Who is who and what is what ? » amusant et précis qui retrace brièvement l'histoire des lieux et la biographie des personnalités présentées, du Razzy Dazzy Spasm Band à Joe King Oliver, en passant par la Streckfus-Line, Basin Street et les photos d’E. J. Bellocq. L'on y découvre aussi : 1. un nain aux pouvoirs hypnotiques videur dans un bordel, 2. un zombie, 3. un tueur en série, 4. un vendeur de gaufres qui souffle dans un clairon. Dépliée, la couverture fourmillant de détails et de personnages incroyables pourrait d'ailleurs elle-même faire office de poster. Honky Zombie Tonk ne déroge pas à la recherche graphique des éditions Le Nouvel Attila, toujours très attachées à la qualité de l'impression. Le livre est d'abord paru en Allemagne chez « Die Tollen Hefte », une collection de textes illustrés dirigée par Arnim Abmeier et Rotraut Susanne Berner. Sa traduction française, par Jörg Stickan (Fuck America, Edgar Hilsenrath, éditions Attila), publiée à la rentrée, est le quatrième titre du label Othello dédié à la poésie, à l'expérimentation, au dépassement des codes et des limites entre les genres, et qui prévoit également cet automne Les Samothraces de Nicole Caligaris (La Scie Patriotique), un leporello illustré par le travail photographique d’Eric Caligaris.

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Henning Wagenbreth a récemment publié Le Secret de Sainte Hélène au Nouvel Attila, Plastic Dog chez L'Association, et illustré Le Pirate et l'Apothicaire de Robert Louis Stevenson aux éditions Les Grandes Personnes. Son site internet est une véritable mine d'or !

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Crédit photo : illustrations d'Henning Wagenbreth, photo- montages de Lou Darsan.


20 septembre 2016

Le Bal des ardents, Fabien Clouette.

« Donne-moi tes fous. Donne un fou, pas forcément les deux, mais donne-le-moi. En échange, je te donne mon roi. Tu as déjà ma reine depuis plusieurs tours. Donne-le-moi, car il est plus beau que mes pions, et il me fait rire. »
« Yasen s'apprête à lancer le boomerang en direction opposée, vers la nuit. Mais il est arrêté, et reste un temps comme ça, boomerang dans la main. Et s'il tombait, ça ferait sûrement une révolution, une révolution et demie, avant de toucher le sol. »

Le Bal des ardents, Fabien Clouette, éditions de l'Ogre - bandeau


Il y a les orages sans bruit et le silence du Sans-Voix. Les coquillages, morts, vendus, abandonnés, sables futurs. « Les ouvertures qu'ils enferment. » Les courses de moto sans casque, les pluies horizontales, les lumières bleues dans la nuit. Cadrans, néons, écrans de télévisions, longues chaînes de salpes translucides et affolements lumineux du plancton. Sous l'eau, les tombants, les secs, les massifs. Les safrans, les dormeurs, les chirurgiens. Les fonds marins qui font dessaler l'horizon, le haut et le bas, et la mangrove qui estompe les frontières, orée, mêlée. Les éponges jetées au fond des éviers et les corps dans le delta qui pourrissent. Les trésors étouffés dans les racines du banian, les bouts de tissu. Les feuilles de papier mouillées et les affiches superposées. Il y a des mots comme des amers, des motifs qui jalonnent, dont les retours retiennent et réveillent. Quand on les atteint, on croit savoir, mais on bascule. Quelque chose d'obsessionnel. Tous ces fous qui dansent. Des diagonales. Un boomerang lancé, relancé, et qui revient — « presque ». Les Quelques rides qui brouillaient la surface ont touché le rivage. L'on a senti, déjà, les effets premiers du vent. Ici, la surface semble être un miroir lisse, mais les remous de l'eau troublent les profondeurs. Le bleu qui ne change jamais, ce n'est pas la mer, pense Yasen.

Impressions, réminiscences. On sent, sans savoir expliciter la sensation. L'attention entre deux eaux, les détails qui semblent familiers, entre perception et mémoire. Souvent, les personnages confondent les visages, les souvenirs, les jours. Nous aussi. C'est à croire que le présent anéantit le temps qui devient celui, aboli, des rêves ou de l'imaginaire. Retranscription de plusieurs bandes en simultané : le sens survient hors de la logique de l'espace et du temps, dans les regards, les mouvements, les écarts. Car alors que point l'événement pressenti, chacun agit et se déplace. Yasen, Losange, Thomas, l'Aveuglé, Levant & Tabulo, Orque-Anne, Danvé. Des pions qui glissent. Qui traînent aux Soifs. Passent du Port aux Rouges. Evitent les Surfaces. Esquissent une danse, dans un territoire universel et unique, à la fois individuel, intérieur et commun composé de tableaux aux éléments mouvants — docks, rades, mangrove, épaves. Au loin, le Lion, Rockall, Tampa ; au bout, les calmes. Un peu au-dessus du réel, le pont-promenade silencieux du Sans-Voix danse légèrement, immobile dans le mouvement. 



Le Bal des ardents imagine. Invente tout. Mêle l'historique et la fiction, l'étrange et le familier, l'archétype et l'improbable. La rumeur de la mort du roi, l'avancée de ses troupes vers le Port et un carnaval, un couronnement factice de rois successifs dans la poix, les plumes, le crin et le rythme des tambours. Voix et corps dissociés, demi-corps momifié, cheveux qui ne brûlent pas. Du sang de mûres, des tranches de forêt, des méduses dont les plumes chantent comme les réverbères. « Des fractions, des aveuglements, des souffles — comme si on avait mangé les lits des petits ruisseaux, mais que rien n'était renversé. » Fabien Clouette donne l'impression d'écrire avec une apparente facilité, avec souplesse et fluidité, et pourtant son livre est d'une complexité étonnante et déroutante. Impossible de lire Le Bal des ardents sans être perturbé, sans remettre en question ce que l'on pensait connaître de la littérature et de la narration, sans changer ses appuis. Il faut entrer dans la danse, être fous nous-mêmes, plonger et nous brûler, accepter le jeu auquel l'auteur nous convie, saisir au vol l'absence de règles et de repères connus. Apprendre à créer et poursuivre la beauté des métaphores folles et l'immense poésie des images. Ne pas nous contenter de lire, mais imaginer, nous aussi, tout. Être éblouis, et nous rejoindre dans la submersion, dans l'espace ouvert qui nous est offert.

« Ça n'a duré qu'une seconde, mais les bruits puis le silence. Les visages comme des lames qui s'avancent et qui foncent dans les rapides. Tout ça qui tente de passer à droite, sous soi, puis qui se ravise et double à gauche. Et tous les lycéens qui se lèvent, et qui se collent aux vitres pour taper et appeler les coureurs ; l'embardée lente du car à côté des fuites. Et puis les corps et les phares qui disparaissent au fond, sans jamais s'éteindre vraiment avant de tourner au bord des Rouges, sur l'horizon. On devait aussi garder toutes ces images. Toutes les images qui tapent aux fenêtres et aux portes et qui veulent rentrer. Les éclis qui viennent s'abattre sur le viseur, la glace, sur les lunettes. Tous ceux qui n'attendent que de s'engouffrer. Observer les mauvais pas, les valses en temps perdus. Des échos.
Mais à la remontée de ce corps gonflé et vieux, les images de visages et de fumée bleues qui s'éteignent sur les phares sont des souvenirs qui percent plus qu'ils ne rebondissent. Tout ça pour dire qu'il y a la remontée, et que les routes presque vides où on peut courir et marcher sont toujours là, en horizon facile, dans les souvenirs de jetée, de travail et de gel, comme dans les vrais tableaux qui montrent les arbres et les dormeurs du dimanche, comme des noyés, flotter au bord des plans, les parcours, les répétitions et la vitesse. » 


Le Bal des ardents, Fabien Clouette, éditions de l'Ogre - couv

Le Bal des ardents, Fabien Clouette. 

Editions de l'Ogre, 2016.

Lire aussi :


La diagonale de l’écriture (« Le bal des ardents », Fabien Clouette), de Jean-Philippe Cazier sur Diacritik.

[Rentrée littéraire 2016] Fabien Clouette : Le Bal des ardents, de Tara Lennart sur Bookalicious (interview).


28 juillet 2016

Revue : juin et juillet.

Pour cette revue des mois de juin et juillet, trois chroniques publiées sur le webzine Un dernier livre avant la fin du monde et deux coups de coeurs dans la liste des livres qui feront votre été d'Addict-Culture.

Librairie Acqua Alta - Venise - Lou Darsan




Buenos Aires Noir, anthologie. Editions Asphalte, 2016.

Buenos Aires noir, anthologie.

Un dernier livre avant la fin du monde, 20 juin.

Une anthologie qui était attendue dans la collection « Asphalte Noir » !  L’anthologie est ici présentée par Ernesto Mallo, figure incontournable de la littérature noire argentine, traduit et publié aux éditions Rivages, et contient 14 nouvelles. Si certaines nouvelles pourront êtres oubliées, d’autres sont excellentes et marqueront les esprits, à l’instar de Trois pièces dans un patio d’Elsa Osorio, Orange ,c’est joli comme couleur de Verónica Abdala, L’homme qui se tait d’Inés Fernández Moreno, et Onzième étage de Gabriela Cabezón Cámara.

Buenos Aires Noir, anthologie présentée par Ernesto Mallo. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton et Hélène Serrano. Editions Asphalte, 2016.


 
En procès, collectif Inculte. Préface d’Arno Bertina et Mathieu Larnaudie. Editions Inculte. Avril 2016.

En procès (Une histoire du XXe siècle), Collectif Inculte

Un dernier livre avant la fin du monde, 24 juin.

 Ouvrage collectif, En procès propose à travers le récit de vingt procès historiques ou anecdotiques qui l’ont jalonné une lecture du XXe siècle. Au-delà du choix judicieux des différents procès, présentés par ordre chronologique, le regard porté par chaque auteur sur l’épisode juridique qu’il rapporte, commente ou reconstruit dans le récit éclaire ou perturbe notre perception de l’événement. La somme de ces vingt mises en perspectives trace un pointillé original et passionnant à travers le XXe siècle et offre à voir l’Histoire différemment.

En procès, collectif Inculte. Préface d’Arno Bertina et Mathieu Larnaudie. Editions Inculte. Avril 2016.



Le Gaffeur, Jean Malaquais. Coll. « Lampe-tempête », éditions L’Echappée, 2016.

Le Gaffeur, de Jean Malaquais.

Un dernier livre avant la fin du monde, 07 juillet.

Un livre résolument enthousiasmant, un cri de liberté et d’émancipation poussé en 1953 qui resurgit aujourd’hui et que je vous encourage tous à lire. Jean Malaquais est l’un de ces auteurs que l’on a plaisir à (re)découvrir grâce au formidable travail de réédition qu’opèrent certains éditeurs constamment en quête de textes oubliés, épuisés, peu ou pas assez diffusés, méconnus. 

Le Gaffeur, Jean Malaquais. Coll. « Lampe-tempête », éditions L’Echappée, 2016.




Lumikko, de Pasi Ilmari Jääskeläinen. Editions de l’Ogre, 2016.

Lumikko, de Pasi Ilmari Jääskeläinen

« Les livres qui feront votre été », Addict-Culture, 05 juillet.

Entre thriller, fantastique, roman psychologique et conte finnois, Lumikko est aussi une réflexion aussi fine qu’humoristique sur l’inspiration littéraire, les ressorts de l’imagination et la figure de l’écrivain. Pasi Ilmari Jääskeläinen déploie avec talent une savoureuse et parfois troublante palette de registres, joue avec nos nerfs et crée un suspens tel que j’ai dévoré son livre en une seule bouchée, ogresque.

Lumikko, de Pasi Ilmari Jääskeläinen. Traduit du finnois par Martin Carayol. Editions de l’Ogre, 2016.




Madeleine Project, de Clara Beaudoux. Editions du Sous-sol, 2016.

Madeleine Project, de Clara Beaudoux

« Les livres qui feront votre été », Addict-Culture, 05 juillet.

Fin 2015, Clara Beaudoux émeut Twitter avec le hashtag #MadeleineProject. Lorsque la journaliste aménage dans un petit appartement parisien vide et découvre que la cave est toujours pleine des affaires de l’ancienne propriétaire décédée depuis peu, elle décide de publier l’histoire de Madeleine, ou plutôt de sa découverte de Madeleine, en live. Le livre présente l’intégralité des tweets en l’état, des photos aux liens html ou aux hashtags. Une matérialisation du web, comme en écho à cette cave figée hors du temps.

Madeleine Project, de Clara Beaudoux. Editions du Sous-sol, 2016.

 

9 juillet 2016

Starhawk : la lutte est belle !


« Dédicacé à celles et ceux qui partout s'insurgent, provoquent des troubles, provoquent la paix, jardinent et combattent les incendies. », Starhawk.

Chroniques altermondialistes, Starhawk, éditions Cambourakis


Seattle, 1999, sommet de l'OMC. Washington, 2000, réunion du FMI et de la Banque Mondiale. Prague, 2000, réunion du FMI et de la Banque Mondiale. Brésil, 2001, Forum Social Mondial de Porto Alegre. Québec, 2001, sommet pour la Zone de libre-échange des Amériques. Gênes, 2001, réunion du G8. Manifestations. Batucadas, barricades, couleurs, slogans, blocage des sommets — « La rue elle est à qui ? Elle est à nous ! » Lacrymo, police montée, flics antiémeute, flashballs, répression. L'énergie de la colère du peuple face « l'incroyable activité destructrice et l'injustice du système » et de toutes formes d'oppressions. Le mouvement mondial pour la justice globale qui émerge entre 1999 et 2001 et prend d'emblée la claque du 11 septembre : « comment remettre en cause la politique économique globale quand “capitalisme” et “liberté” sont présentés comme synonymes dans les médias et vus par le public comme les innocentes victimes du terrorisme », comment lutter quand la menace terroriste sert de prétexte au durcissement de la répression étatique ?


Nos joies sont ingouvernables - Loi Travail slogan graff

« Mais plus que tout, nous devons clarifier notre vision du monde que nous voulons créer afin d'être en mesure de mobiliser les espoirs et les désirs des personnes autant que leur colère. Et nous devons être créatif·ve·s, visionnaires, sauvages, sexy, bigarré·e·s, drôles et joyeux.ses face à la violence dirigée contre nous. »
 
Anarchiste, féministe, écologiste, sorcière néo-païenne, Starhawk milite et manifeste depuis les années 1960. Elle est à l'origine de la création de nombreux covens, forme des militants à l'action directe non violente partout dans le monde, écrit et appelle chacun à tisser un monde d'une étoffe nouvelle. Rêver l’obscur - Femmes, magie et politique, premier volume de la collection « Sorcières » revenait sur sa lutte antimilitariste et antinucléaire des années 1970-1980 et l'importance des rituels et de l'empowerment, Chroniques altermondialistes réunit une trentaine de textes de Starhawk écrits entre les manifestations de Seattle et les jeunes lendemains du 11 septembre. Récits sur le vif de manifestations écrits après la mêlée ou même pendant, retour sur des formations dispensées en Europe et Amérique du Sud, outils et stratégies pour l'action, réflexions sur la lutte, propositions pour dépasser la dichotomie entre violence et non-violence qui déchire le mouvement... Starhawk mêle ses retours d'expérience, sa sensibilité, sa pensée politique, sa conception de la lutte et sa spiritualité avec une énergie vive et contagieuse.

Nos désirs font désordre, François Charbonnier.
Crédit photo : François Charbonnier.

« Si casser une vitre et riposter lorsque les flics attaquent est de la “violence”, donnez-moi un autre mot, un mot mille fois plus fort, pour décrire des flics frappant des personnes qui ne résistent pas jusqu'à ce qu'elles tombent dans le coma. »
« Je suis là, j'ai fait de mon mieux pour inspirer et encourager d'autres personnes à être là avec moi parce que, aussi effrayée que je sois par les flics antiémeute et les balles de caoutchouc, je suis mille fois plus effrayée encore par ce qui arrivera si nous ne sommes pas là, si nous ne contestons pas cette réunion qui continue derrière ces murs. »

La publication de ces chroniques par « Sorcières » en mai n'est pas une coïncidence — impossible, évidemment, de ne pas faire le lien avec les mouvements actuels et la brutalité de la répression étatique qui a suivi les attentats du 13 novembre en France : répression des manifestations pour la justice climatique lors COP 21, répression encore (et accrue) de la lutte contre la loi Travaille ! et son monde, évacuation de la ZAD de Bure, menace d'évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes... On retrouve dans la politique de l'état français le schéma de la répression policière détaillé par Starhawk et appliqué systématiquement chaque fois que la défense des intérêts du capitalisme entre en jeu : campagne de propagande médiatique de désinformation qui désigne toutes les manifestations précédentes comme violentes, surveillance des téléphones, mails et listes de diffusion des réseaux militants, contrôles préventifs (assignations à résidence, fermeture des frontières...), usage systématique de gaz lacrymogènes et de flashballs, arrestations à l'aveugle de manifestants pacifistes, utilisation de provocateurs, brutalité policières dans les commissariats et prisons, tentative de « neutralisation » des leaders... L'on mesure à la violence du déchaînement combien ceux qui « peuvent nous tabasser, nous gazer et nous mettre en prison dans une quasi-impunité » ont peur. Combien leurs supérieurs sont effrayés par la minorité agissante, qui pointe leurs agissements du doigt au grand jour.


Nous sommes la nature qui se défend, ZAD Notre-Dame-des-Landes

« Il faut de la place dans notre mouvement pour la rage, l'impatience, la ferveur militante, pour une attitude qui proclame : “Nous sommes des dur·e·s à cuire, nous sommes de la canaille, et nous allons démolir ce système.” Si nous nous coupons de cela, nous nous dévitalisons.
Et nous avons besoin d'espace pour celles et ceux d'entre nous qui essaient d'explorer des formes de lutte qui échappent aux catégories. Nous avons besoin d'une créativité radicale, d'espace pour expérimenter, pour fabriquer un nouveau territoire, inventer de nouvelles tactiques, faire des erreurs. »

Exhortations : ne laissons pas la peur limiter nos rêves et nos actions, cultivons la désobéissance, occupons la rue, incarnons notre propre vision, soyons créatif·ve·s et radicaux. Le pacifisme intrinsèque de Starhawk ne condamne pas la colère provoquée par les agissements intolérables des instances de la finance mondiale, d’états ou de la police et de toutes les formes d'oppression et de domination, mais intègre plutôt la « lucidité radicale » des activistes qui pratiquent une lutte confrontationnelle. Tisser la toile du soulèvement global invite au respect des tactiques de chacun et imagine des « empowered direct actions » (« actions directes libérées ») fluides qui mettraient en jeu l'imagination, modifieraient la façon dont le pouvoir est structuré et nourriraient l'empowerment de chaque individu ou groupe, en faisant appel à la force de libération de la joie, du théâtre de rue, des déguisements, des batucadas, de tout ce qui est « exubérant, tendre et sauvage ». Tout en articulant les manifestations au niveau mondial et la lutte locale quotidienne. Starhawk appelle chacun à affiner sa vision du monde qu'il souhaite, à commencer par « poser des questions dangereuses » sur le coût réel des produits qu'il consomme, leur origine et leur impact humain et écologique. A remettre publiquement en cause la légitimité des institutions par les manifestations et les actions de désobéissance. A ne pas compter sur des démocraties corrompues, mais à agir. A « ne pas attendre la révolution, mais la vivre maintenant. » A puiser le courage dans le « tourbillon de forces » de celles et ceux qui luttent. A transmuter la rage en énergie. A être déterminé·e·s.

« Quinze ans plus tard, on retrouve en France cette rencontre entre cultures activistes, à la fois confrontationnelle et créative, dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes », écrit Jade Lindgaard dans la préface « Désobéir en état d'urgence » qui ouvre le livre. La journaliste de Mediapart animera dimanche matin (10 juillet) le temps fort collectif des rencontres annuelles de la ZAD « Notre-Dame-des-Landes, laboratoire de démocratie ? ».
Toutes les infos ici sur ce week-end de rencontre sont sur le site Notre-Dame-des-Landes 2016.

Et pour entamer l'été dans la beauté des luttes, deux extraits des Chroniques altermondialistes de Starhawk suivis d'un extrait d'un appel à faire Commune de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Femme masquée, manifestation

Afin que cela existe : instructions pour une initiation, Seattle 1999.

« Cela commence avant que vous ne quittiez la maison avant l'aube, dans l'obscurité. Ôtez tous vos bijoux, tout ce que vous n'avez vraiment pas envie de perdre. Laissez derrière vous tout ce qui permettrait de vous identifier, oubliez votre nom. Prenez seulement ce qui vous aidera ou vous sera utile : ayez les poches pleines de pommes, de sandwichs, de chocolat, des ciseaux à ongles pour les menottes en plastique, un foulard imprégné de vinaigre contre le gaz lacrymogène.
Longez les rues sombres jusqu'au lieu de rendez-vous. Brandissant les bannières qui ne vous ont pas encore été confisquées, commencez à marcher. Battez des tambours. Ils vous ont interdit de vous rassembler — votre défi est de leur désobéir.
Allez aussi loin que possible avant que la police ne vous arrête. Votre défi maintenant est de marcher sans armes vers des lignes massives d'hommes connus pour leur violence, de faire face aux armes, aux bâtons, aux gaz lacrymogènes avec rien d'autre que votre corps et le pouvoir de votre esprit.
Asseyez-vous. Tenez bon. Tenez-vous les unes aux autres tandis que la violence commence autour de vous, protégez-vous les unes les autres du mieux que vous le pouvez. Parlez aux policiers, continuez à leur parler alors que les bâtons frappent autour de vous, alors que vos amies sont traînées, jetées à terre, battures la figure écrasée contre le sol.
Gardez l'esprit fixé sur la signification de ce que vous faites tandis que vos mains sont menottées derrière votre dos. Votre défi maintenant va être de vous souvenir, à chaque étape de ce qui vous arrive, que vous avez le choix : dire oui ou résister. Choisissez vos batailles avec soin — il y en aura beaucoup et vous ne pouvez les mener toutes. Pourtant, chaque exemple de résistance ralentit le système, contrecarre son fonctionnement, diminue son pouvoir.
Prenez soin les unes des autres. Si vous vous êtes libérée de vos menottes, utilisez vos ciseaux pour libérer vos amies. Partagez la nourriture et l'eau que vous avez avant qu'on vous les confisque. […] Vous attendrez pendant très longtemps. Ils ne cesseront de vous dire que ce que vous voulez se trouve précisément là où ils veulent que vous alliez. Ne leur faites pas confiance. Armez-vous de patience — vous allez en avoir besoin. Acceptez la faim. Restez assise dans une cage avec vos sœurs — continuez à échanger vos récits, à chanter vos chansons. Maintenez l'épuisement à distance. […] Dans une cage, la porte fermée crée la seule distinction qui compte. Nous sommes toutes du même côté.
[…] Pendant les jours qui viennent, votre défi sera de tenir. Continuez à parler, à chérir les amitiés que vous nouerez, la toile qui est tissée ici. Chérir la lumière qui pénètre dans une cage ; ici tous les rouages du pouvoir sont parfaitement apparents. Il n'y a plus de déguisement, le système ne prétend plus servir vos intérêts. Et lorsque vous sortirez de prison, vous verrez la prison là où elle se dissimule dans les galeries commerçantes, l'école ou le programme de télévision. Vous saurez qu'à tout moment vous avez vraiment le choix : dire oui, résister, créer quelque chose de nouveau.
La nuit, dans le monde souterrain, gisant dans cette cellule étouffante, brûlante de fièvre, continuez à respirer. Utilisez votre magie. »

Le pont tremble à minuit : mon histoire à Québec.

« Sous l'autoroute, ils et elles jouent du tambour. Vêtu·e·s de noir. La tête couverte de la capuche de leur sweatshirt, ils et elles ramassent des bâtons et frappent les grilles, frappent les sculptures de métal qui ornent ce parc de sans-abri, frappent les piliers du viaduc qui relie les parties haute et basse de la ville de Québec. La plupart sont jeunes. Colère et jubilation à la fois, ils et elles dansent dans la nuit après deux jours sur les barricades. Les flics en surplomb envoient des décharges de gaz lacrymogène. Les volutes de gaz forment des nuages qui dérivent à la manière d'une brume fantôme d'une beauté mystérieuse, mais les danseurs et danseuses continuent à danser. Le son et le rythme s'amplifient toujours plus, un rugissement qui retentit dans toute la ville, plus puissant que vous ne pouvez l'imaginer, assez puissant, semble-t-il pour faire s'écrouler l'ordre ancien. C'est comme le mugissement des rapides lorsque vous approchez de la chute d'eau sans la voir. Comme le battement énorme du cœur de quelque chose qui est en train de naître. Une bête brute qui va vers Bethléem, sans traîner la patte, mais à grands pas, fière et solidaire.
Un carnaval, une danse, une bataille. Images de guerre : les nuages de gaz lacrymogène, le jet du canon à eau, l'éclat des gaz explosifs et, oui, les cailloux, les briques et les bouteilles. Personne n'est venu·e là en s'attendant à une lutte sans risque et pacifique. Tou·te·s celles et ceux qui sont là ont surmonté leur peur et doivent continuer à le faire, d'instant en instant. »

Chroniques altermondialistes — Tisser la toile du soulèvement global. Starhawk.

Collection « Sorcières », éditions Cambourakis, 2016. 240 pages.

Traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Stengers, Édith Rubinstein et Alix Grzybowski 

 

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Rencontres sur la Commune 31 mai - 4 juin 2016, sur la ZAD, Notre-Dame-des-Landes

 

La résistance des carottes, ZAD de Notre-Dame-des-Landes

« Dans notre quête de mondes enfin habitables, nous avons pris des lieux, par des occupations sauvages, urbaines comme rurales, par des achats collectifs ou autres stratagèmes juridiques. Nous nous sommes ancrés dans des quartiers, des villages, des territoires. Nous nous sommes inscrits dans une temporalité qui n’a plus grand-chose à voir avec les surgissements éphémères des mouvements sociaux, mais qui en constitue tout de même une forme de prolongement. Dans ces lieux, nous avons mis en commun des bâtiments, des ateliers, des outils, des terres, des savoirs-faire, des rêves, des pans entiers de nos vies. Nous avons repris en main les conditions matérielles et spirituelles de nos existences. Nous y vivons, bataillons, festoyons, complotons, tissons des amitiés et des solidarités indéfectibles au-delà du cercle affinitaire de la bande, du milieu ou de la communauté d’intention, mais à l’échelle d’un territoire et de ses habitants. Nous y esquissons des nouvelles formes de communalité, au fil des fêtes, des chantiers collectifs et des confrontations avec les autorités.
Il y a partout des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessiné des pôles de sécession et de désertion dans et contre la société. Des lieux qui sont des sortes de contre-emplacements, des lieux qui sont tout l’inverse d’une utopie en ce qu’ils existent réellement, avec leurs points de forces et leurs fragilités, leurs dépassements et leurs contradictions. Des lieux qui peuvent être rejoints. C’est depuis ces lieux que se réinventent mille manières de faire Commune aujourd’hui. Et quand un mouvement social resurgit, c’est depuis l’assise que nous confère cet ancrage que nous y prenons part.
Nous le savons, détruire est indispensable et exaltant, mais ne suffira pas. Il nous faut, dans un même geste, construire. On voit par là combien il serait absurde de prêter aux multiples tentatives de faire commune un sens uniquement destructeur ou constructeur alors qu’elles surgissent précisément là où la construction et la destruction cessent de pouvoir être brandies l’une contre l’autre. Tout porte à croire qu’il existe certains foyers de résistance où l’offensive et l’alternative, l’individu et le collectif, le singulier et le commun cessent d’être vécus contradictoirement. »
(Allez donc lire le texte dans son intégralité sur Lundi Matin !)

 BON ETE !



4 juillet 2016

Un chant de pierre, Iain Banks.

« Personnalité — quel ennui — pour lesquels ces obstacles sont de fait une libération, déterminant la formation du caractère au sein même du théâtre de ses destructions, bien plus vastes — mince tourbillon créateur et contraire en ces temps si férocement corrosifs. L'esprit de notre lieutenant est libéré par la réorganisation implicitement causée par le désordre ambiant. Jusqu'ici, elle a profité de la guerre. Ce qui nous abat la fait prospérer ; dans le château, nous nous croisons, en miroir, et nous dépassons peut-être.
J'aimerais assez entendre la suite de son histoire, mais, l'occasion s'en présentant, je laisse tomber notre précieuse cargaison. Au premier pont sur le torrent, je glisse, me cramponne à la rambarde humide et visqueuse et lâche mon volumineux fardeau, le sac et le fusil, si bien que tous les trophées du lieutenant s'envolent à tire-d'aile vers les rapides en contrebas. Le fusil se contente de disparaître sans faire de manières ; si sa chute est sonore, le fracas se noie dans l'écume incessante de ce torrent abrupt. Le sac tombe plus lentement, heurte un remous et laisse échapper ses petits corps. Les oiseaux s'éparpillent ; l'eau écumeuse se remplit de plumes, de plomb, de chair et les volatiles trempés — plus menus que jamais — flottent et dansent et s'enfuient au fil de l'eau légère. »

Un chant de pierre, Iain Banks,  Editions L'Œil d'Or.

Sur la route, une interminable horde de réfugiés, l'odeur de diesel d'un camion, un véhicule enflammé, des morts, des hommes armés. Accompagné d'une femme, le narrateur rejoint la lente procession à bord d'une voiture à cheval. Le couple a quitté au matin son château, devenu forteresse inutile. Flou du territoire et de l'époque. Une guerre, sur la fin peut-être. Aux premiers abords, un passé lointain et une contrée balkanique contredits par la modernité des armes et quelques indices du discours. Plutôt, alors, un présent proche et les paysages d'une Ecosse fictive. Induisant déjà le malaise de l'incertitude, un premier décalage s'immisce entre les mitrailleuses et 4x4 climatisés et la charrette des aristocrates. Si les premières pages annoncent une fuite ou un exode, la réalité bifurque rapidement lorsqu'une féroce lieutenante à la tête de soldats irréguliers force le couple à faire demi-tour et réquisitionne le château. L'impossibilité de la fuite et le macabre du conte s'incarneront dès lors dans l'image menaçante de trois pillards pendus par le lieutenant au sommet d'une tour. Au-dessus d'eux, en guise d'étendard, pitoyable, détrempée, la peau d'un tigre des neiges.

Fins traits noirs, jeu de transparences rayées, silhouettes d'oiseaux dans les ronciers, terre labourée par des canons abandonnés, farandole armée sur un pont-levis : la gravure de couverture de Frédéric Coché présageait du piège finement ciselé à l'intérieur duquel Iain Banks nous attire avec dextérité. Un piège orné de parures élégantes, mais non moins absurdes et vides de sens que le grotesque de la soldatesque, des armes et de la boue avec lequel elles tranchent. La vanité du langage, aussi beau et précieux soit-il, confrontée à la farce crasse de la guerre. Annihilation et séduction s'enroulent l'une autour de l'autre, destruction de soi et de l'autre, déréliction et libertinage, corruption parallèle de la morale et des corps, des routes et des bâtiments de pierres, attrait du vide. Ici, le langage est pour le narrateur arme de classe, estoc et parure, tactique de parade déroulée en longues phrases imagées et poétiques qui ancre les paysages et les actes dans la boue, l'or et la chair. Paysage d'os, de graisse et de circonvolutions veineuses, de mots précieux qui dissimulent la vérité au lecteur, qui mentent par omission, jusqu'à ce que peu à peu la dégradation du présent lève le voile sur un passé de moins en moins tu et que la réalité évanescente devienne tangible jusque dans les chairs.

Perturbant huis clos dans un château réquisitionné par des soldats, Un chant de pierre, malgré la proximité des thèmes et le sentiment d'étrangeté qui le lie à Le Roi et la Reine de Ramón Sender s'en éloigne pourtant. Ici, la sensation d'enfermement et d'isolement se déploie autant à l'intérieur d'un territoire décliné en campagnes, landes et forêts qu'entre les murs, et chacun y est limité par les frontières de son rôle ou de sa classe, par son imperméabilité aux autres et son égocentrisme. Une tension dramatique malsaine s'installe dans le tutoiement perturbant que le narrateur adresse à sa silencieuse compagne — miroir, reflet, pâle ombre de lui-même —, accrue par l'ambiguïté de la relation du couple avec le lieutenant ambivalent. La cruauté d'Un chant de pierre se réverbère en échos multiples et mêlés — réminiscences gothiques, sadiennes et gracquiennes. Noires, assurément.

Vous pouvez découvrir le premier chapitre d'Un chant de pierre sur le site d'Addict-Culture.
Iain (M.) Banks, auteur de science-fiction écossais est mort en 2013. Les éditions de L'Œil d'Or ont publié la même année son très étonnant Efroyabl Ang1 également illustré par Frédéric Coché. Cet illustrateur vient par ailleurs de publier Or, il parlait du sanctuaire de son corps avec Mathieu Riboulet aux éditions Les Inaperçus.


Un chant de pierre, Iain Banks,  Editions L'Œil d'Or.

Un chant de pierre, Iain Banks, traduit (anglais) par Anne-Sylvie Homassel. Editions L'Œil d'Or, 2016.

 

21 juin 2016

Saccage, Quentin Leclerc.

« Partout les hôtels se dégradent, lentement. Ils sont dégueulasses. Les propriétaires crachent dedans, souillent au lisier les boiseries — parfois des chiens pissent dans les couloirs, et avec les chiens les locataires —, on dit des locataires : carcasses. C'est le terme. Carcasses, dont je fais partie, j'entends : rapaces, fauves, hommes, requins-marteaux, reptiles. »

Glacier, Thomas Ender

Ruine, gangrène, crasse, déchéance. Saccage suppure. Ronge la désolation et la dévastation. Paysage ravagé, nature hostile, polluée, vénéneuse, « dégueulasse ». Pourriture de la végétation qui se dégrade en marais et marécages. Dans les « nids-de-poule, des caïmans barbotent » ; les oiseaux migrateurs s'étouffent, les pélicans sont englués. Tout meurt. Le territoire morcelé, balisé d'hôtels, refuges, caves, phares, rails et miradors, s'émiette et se dissout sous les pas de ceux qui le parcourent. Altérations. Superpositions de cauchemars, de souvenirs, de bribes du réel. En ville, grésillement des enseignes au néon, limousines, meurtre. La dame de la cantine, une salière enfoncée dans la gorge. Puis : transport de munitions en jaguar mangeurs d'hommes. Forêt, plage, campagne. L'homme mâche une lame de fer. Plus tard, les montagnes. Avant, un grand-père a torturé dans le désert ; une grand-mère a déconseillé de parler aux amis imaginaires. Une chambre sous les combles couverte d'affiches de film. (Dans presque chaque décor, des photographies vieillies se cachent.) Passage par glissement d'un décor urbain à un décor vide. Contagion par le gel, « peinture blanche » qui recouvre tout. Décor de carton-pâte, perte de la réalité. Jusqu'au plan noir. On tourne en rond en fuyant vers l'avant, alors que le futur disparaît.

Les restes désarticulés de la société sont divisés et hiérarchisés. Dehors : milices et civils, chasseurs et jeunes filles. A l'intérieur : riches industriels et propriétaires, hôtesses et locataires. Déclinaisons et dégradations : hôtesse, veuve, paria, gangster. Carcasse, déserteur. Dans les interstices, insaisissables, s'égrainent des enfants-singes en bandes cruelles — « Seuls les enfants-singes dansent et jouent de la musique ». Rapidement, la terreur succède à l'horreur. Déchirement, puis extinction : progression de l'apocalypse. Les voyageurs ne forment plus qu'un seul corps et les soldats de l'armée des continents perdus « laissent cet amas pourrir, couler sous les portes, et, quand il devient friable, ils le bennent dans des containers. » Les jambes qui dépassent sont sciées. Convois, recyclage et nuages de cendres. Nouvelles partitions : dirigeants et ouvriers, soldats et voyageurs. Sur les rails, est-ce que les trains qui défilent se succèdent ou est-ce toujours le même qui passe, repasse, toujours le même ? Les enfants singent les adultes et apprennent d'eux la torture et la barbarie, l'ennui sans révolte, la guerre sans raison. L'absurde, en vain.

Âme d'un enfant, Alfred Kubin

Dans Saccage, l'élocution connaît des silences. Le rythme est haché. Les paroles triées, puis précisées. Les phrases courtes souvent structurées par deux points qui nomment ou explicitent, vers le pire. « On dit : » — « J'entends : » — « Je veux bien sûr parler de : » — « Je veux dire : définitivement ». Questions sans points d'interrogation. Parfois une phrase seule. Quelques mots, un tiret. Puis, plus rien. Le vide, la chute qui prolonge la parole, le temps qui accélère ou se resserre : « (crasse progression) ». Interventions d'appels téléphoniques, de bulletins radio, avec interférences. Insertions italiques de mots scandés, répétés, réduits à l'essentiel, déshumanisés, mécaniques — « mange chair dans feu mange chair dans mutation mange chair avec féroce croc féroce chair mange feu mange féroce ». Fragments. Lignes incomplètes grisées, ondes émises par les pages suivantes et qui ne parviennent pas encore complètement, qui entrecoupent. Successions de cadrages, dans lesquels l'on entraperçoit ceux qui plus loin seront voix : carcasse, veuve, voyageur, prisonnière, déserteur, enfant-singe, guetteur.

« Carcasse est l'étape suivante. Carcasse est un ensemble flou d'où il faut sortir vivant ; c'est se transformer autre ; arriver tel et partir étranger ; arriver lion partir zèbre ; arriver rat partir hyène — arriver mort partir de même. »

« Carcasses » ni humaines, ni fauves, ni oiseaux : entre. Réceptacles du saccage. Leurs métamorphoses transgressent les limites de l'humanité. Dans les hôtels, elles écrivent des lettres que les hôtesses brûlent. Le papier « hurle des prophéties de sorcier » enregistrées par les propriétaires et revendues à de riches industriels qui les traduisent et peuvent alors « atteindre le sublime ». Cagoulées, elles ne sont plus que le trou lisse de leur bouche qui dit toutes les voix qui se bousculent. Saccage est un roman de l'apocalypse, de la dégradation, de la souillure, de l'extinction face à laquelle parole résiste. Métaphore paroxystique de l'écrivain qui, atteint de la « maladie du langage », veut et sent qu'il doit dire, mais ne sait comment ni dans quel ordre — « dans carcasse tout s'embourbe et tout s'imprime. » Impossibilité du silence, impuissance de la parole. Menace de l'indicible. Être possédé par des légions de voix empêche d'écrire, ne pas écrire est échec et déchéance, écrire permet le sublime, écrire est « la tâche qui nous souillera toute notre existence. La tâche de carcasse. » Ecrire est au centre. Ecrire, dire, enregistrer, laisser trace.

« La pièce où j'écris s'écroule sur elle-même. J'aimerais crever dans la sciure. De la brique sortent les insectes. En écrivant on expie la cohue à l'intérieur de nous. Sans l'écriture ça passe par nos bouches, force la bouche après la gorge, et se déverse dans la sauvagerie. C'est l'écriture qui nous sauve d'être toutes là à convulser sur le sol, à expulser ce trop-plein comme on peut sur les murs, avec notre sang, notre salive, possédées par les flots de paroles d'inconnus cachés dans les recoins oubliés du pays. »


Saccage, Quentin Leclerc, éditions de l'Ogre

Saccage, Quentin Leclerc, éditions de l'Ogre, 2016.

 

1 juin 2016

Revue : avril et mai.

En avril et mai, j'ai chroniqué pour les webzines Un dernier livre avant la fin du monde et Addict-Culture quelques très beaux livres qui me tiennent à cœur et qui ont tout à fait leur place ici. Les voici donc, accompagnés de quelques lignes des critiques que vous pouvez consulter dans leur intégralité sur les liens associés.





La Scie patriotique, Nicole Caligaris, avec Denis Pouppeville, éditions Le Nouvel Attila, 2016.

La Scie patriotique, Nicole Caligaris, avec douze dessins de Denis Pouppeville.

Un dernier livre avant la fin du monde, 26 mai.

La Scie patriotique est irréprochable. Dès la première page, le lecteur est happé et sait que le livre ne va pas le lâcher, que les mots vont rester. Le silence. Le blanc. Le blanc foulé au pied qui devient boue. L’humanité qui devient boue. La boue qui colle les vêtements aux corps, colmate les pensées, cimente entre elles la bêtise et l’absurdité.

Lire la suite : http://www.undernierlivre.net/la-scie-patriotique-nicole-caligaris/

La Scie patriotique, Nicole Caligaris, avec douze dessins de Denis Pouppeville, éditions Le Nouvel Attila, 2016.




Quelques rides, Fabien Clouette, éditions de l'Ogre, 2015.

Quelques rides, Fabien Clouette .

Addict-Culture, 19 mai.

Revenir à ces premières pages, pour s'accrocher à l'intrigue quand les suivantes désorientent. Puis comprendre que le livre n'est pas contenu dans les faits. Que les événements et les lieux sont prétextes et matières. Que tout se joue dans les mouvements et les glissements, le cadrage, la focale. Dans les images qui surviennent. Celles que l'auteur induit, celles que l'on recompose à partir des fragments happés, celle que l'on invente. Apprécions que l'on nous ouvre la cage et que l'on nous relâche, lecteurs fauves, dans le livre. Prenons le risque d'une lecture libre.

Lire la suite : http://addict-culture.com/quelques-rides-fabien-clouette/

Quelques rides, Fabien Clouette, éditions de l'Ogre, 2015.




Esquisses révolutionnaires, John Reed, éditions nada, 2016.

Esquisses révolutionnaires, John Reed.

Un dernier livre avant la fin du monde, 12 mai.

John Reed ébauche en quelques pages d’une écriture fluide, aisée et mêlée d’oralité une galerie de portraits éclectiques. Il porte un regard vif et tendre sur l’humanité, oscillant entre une lucidité accrue quant à la dureté des situations dont il témoigne, une ironie mordante envers la bien-pensance et l’hypocrisie bourgeoise, et un idéalisme révolutionnaire tendant parfois à la rêverie.

Lire la suite : http://www.undernierlivre.net/esquisses-revolutionnaires-john-reed/

Esquisses révolutionnaires, John Reed, traduction (anglais) Jean-Christophe Bardeau préface des éditeurs, éditions nada, 2016.




O. P. (Ordre Public), Ramón Sender, éditions Le Nouvel Atilla, 2016.

O. P. (Ordre Public), Ramón Sender.

Un dernier livre avant la fin du monde, 6 mai.

Portrait de l’univers carcéral espagnol sous la dictature de Primo de Rivera, O. P. (Ordre Public) tressaille sous les bourrasques de la prosopopée filée, séditieuse et subversive qui unit l’intérieur et l’extérieur de la prison, porte la voix de la révolte et de la colère, dénonce l’injustice, provoque les détenus et les confronte à eux-mêmes. L’on y retrouve avec bonheur l’écriture très visuelle de Ramón Sender, militante et poétique, empreinte d’une étrangeté de laquelle surgissent parfois des diables, des insectes froids et mous succubes d’aigrettes végétales ou une bile vénéneuse qui engendre fouets et garrots.

Lire la suite : http://www.undernierlivre.net/o-p-ordre-public-ramon-sender/

O. P. (Ordre Public), Ramón Sender, traduction (espagnol) Claude Bleton, éditions Le Nouvel Atilla, 2016.




Rire enchaîné. Petite anthologie de l’humour des esclaves noirs américains. Thierry Beauchamp, éditions Anacharsis, 2016

Rire enchaîné. Petite anthologie de l’humour des esclaves noirs américains.

Un dernier livre avant la fin du monde, 14 avril.

Rire enchaîné, polysémie et double poids des chaînes : le rieur est esclave et l’humour est entravé, dissimulé sous le sous-entendu et les « histoires en apparence inoffensives mais qui reflètent, sur le fond comme sur la forme, le désir de liberté ». Subversifs atours de naïveté qu’appelle la privation de toute liberté d’acte et de parole.

Lire la suite : http://www.undernierlivre.net/rire-enchaine-anacharsis/

Rire enchaîné. Petite anthologie de l’humour des esclaves noirs américains, textes choisis, présentés et traduits (anglais) par Thierry Beauchamp, éditions Anacharsis, collection « Famagouste », 2016.



25 mai 2016

Par une forêt obscure, Maurice Mourier.

« A un mètre à peine au-dessus de l'herbe pelée, appuyé de la main gauche au tronc principal, tu cries longuement tous tes noms : ceux de la grand-mère, que tu as inventés, des chats, du chien, ton nom surtout qui, modifié par tes soins, doit évoquer la force et l'invincibilité de ton règne. Là, au plus haut du jardin où tu puisses prétendre, là où, si l'on était plus grand, on apercevrait l'adret de la vallée. Et si Grand-Mère, ayant laissé filer le temps, ne revient qu'à l'heure inquiète où l'on ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, vite elle va te récupérer, transi, sur le perchoir d'où, peu d'instants auparavant, dans le dernier rougeoiement du soleil qui rase le cube de la bâtisse un peu menaçante d'être vide et sans lumière, tu t'essayais encore à dompter les fantômes afin de leur interdire de grimper au mur et de pénétrer dans ta chambre. »

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Bleuet ophiure.

Effrayants miroirs piqués de rouille, abri rose d'une chambre-roulotte, ombre d'un château masqué par le rideau d'une forêt obscure, flot rassurant de la voix claire et sonore d'une vieille femme, vert-de-gris des uniformes dans le froid hiémal, vagabondages à l'orée du domaine — Ô temps ! suspend ton vol, repousse les fantômes aux heures creuses de la nuit et retient le parfum des herbes folles sur les bords du ru ! Sans que l'on s'en aperçoive, les heures ont filé, le temps du livre a contaminé celui de la lecture et l'a dilaté, laissant une sensation de flottement entre rêve et souvenir, la réminiscence de chauds après-midi d'été et de peurs enfantines. « Quelque chose de contradictoire comme si en même temps tu dévalais une pente, de plus en plus vite, vers l'avenir qui ne te dit rien qui vaille, et traversais un espace englué, celui du temps suspendu. »

Loin de Paris, dans une campagne jalonnée de murs de pierres sèches, de sentes, ruisseaux et marécages, essaimée d'ombellifères, de séneçon et de plantain, une grand-mère incroyable accueille dans le giron bienveillant de sa propriété l'enfant qu'elle protège du tumulte de la Seconde Guerre. Autour de lui, elle tisse un cocon de parole, flot ininterrompu de soliloques chatoyants ponctués de rires clairs à gorge déployée, émaillés de pataouète et de patois franc-comtois. Inénarrable, généreuse en diable, diseuse de bonne aventure occasionnelle, elle maintient à la surface de la vie son passé, ses nombreuses tantes, l'Algérie de sa jeunesse, l'entre-deux guerre à la capitale, la saloperie d'armée qui a tué son mari et son fils. Mais au « temps béni de vacances sans bornes » égayé par les visites de la mère, conteuse complice et sémillante Reine messagère, succède le temps de l'angoissante première rentrée des classes, de la routine journalière des trajets vers l'école, des jours qui défilent.

Par une forêt obscure, Maurice Mourier, éditions de l'Ogre


Le présent se remplit d'absences, de non-dits, de vides comme celui qui habite la maison voisine, celle de l'homme dont on dit à l'enfant qu'il est son père, qu'il ne connaît pas, qu'il a oublié. Dans le haut du domaine, une cabane isolée abrite la chèvre et André, présenté à tous comme un lointain cousin. Le garçon doit être discret quand il lui dépose des paniers de nourriture au détour de promenades mandatées. De la guerre, ne sont évoqués à voix haute que les conséquences domestiques, les tickets de rationnement, la présence quotidienne des allemands. Ceux qui pourraient disparaître, ceux que l'on cache, ceux qui agissent, « personne n'en parle, tout se sait par osmose ». Par allusions, que le lecteur saisit parfois mieux que l'enfant qui appréhende, intériorise, amplifie, les ambiances, les émotions que les adultes trahissent, plus que les faits, plus que l'histoire qui s'écrit.

Jeu du « tu », du dédoublement, de la mise au présent d'un passé lointain dont le narrateur ne cherche pas tant à retracer les étapes qu'à retranscrire avec précision les impressions. Maurice Mourier s'immerge dans l'intimité du ressenti de l'enfant qu'il fût chez son aïeule lors de l'Occupation, sans jamais exposer ni faire rejaillir les pensées d'un soi contemporain. Exercice périlleux et maîtrisé, qui nécessite autant de mise à distance et de recul que de capacité à retrouver intact, et à ne pas le dévoyer, son vécu intérieur lors de ces quelques années d'une période particulière. Le roman ne s'impose pas par la force, mais s'infuse avec douceur et en profondeur dans l'imaginaire, à la surface duquel, longtemps après la lecture, les images et les émotions affluent de nouveau, comme « hier remonte du fond des eaux chargées de particules en suspension puis il éclate sans bruit à la manière d'une bulle de gaz des marais, te submerge, t'envahit. »

Le temps de Par une forêt obscure oscille comme un roseau entre la lumineuse légèreté des jours d'enfance et le sentiment de peur diffus qui imprègne les nuits et les silences, gagne le corps qui somatise, glisse les cauchemars. Ses pulsations étranges, amplifiées par l'acuité sensible et l'intelligence du garçon, doublent la peur de grandir d'une certitude de l'inéluctabilité de la mort, craintes propres à l'enfance auréolées par le narrateur d'une perte de consistance, d'une impression de suffocation intensifiée par l'amenuisement du mouvement de balancier lorsque l'attente soudain suspend la vie. La beauté fluide de l'écriture de Maurice Mourier restitue toutes choses avec une sensualité, une sensitivité, exacerbée, précise et délicate tout en les enveloppant d'un sentiment d'impermanence qui instille cette irréalité protéiforme qui sous-tend les livres de l'Ogre.


Vous pouvez poursuivre le voyage en retrouvant toutes mes chroniques des livres de l'Ogre sur ce blog et sur les webzines Un dernier livre avant la fin du monde et Addict-Culture. Je vous invite aussi à lire les très belles chroniques d'Eric Darsan sur son blog, et bien sûr à explorer le site des éditions de l'Ogre.

Par une forêt obscure, Maurice Mourier, les éditions de l'Ogre, 2016.