28 février 2017

Revue : novembre à février



Brumes. Photos : Lou Darsan.

Un regard en arrière vers ces quatre derniers mois, les brumes et le gel, la fin d'automne et un hiver inachevé, les livres lus et critiqués ici et là.


A lire sur Un dernier livre avant la fin du monde :



L'Homme au grand-bi, Uwe Timm. 18 novembre.

L’homme au grand-bi rapporte avec un brin d’insolence, un ton badin et un humour pince-sans-rire et malin les bouleversements provoqués par l’irruption d’un objet improbable et hautement technologique dans le quotidien tranquille d’une petite ville bavaroise de la Belle Époque. L’arrivée du grand-bi sert de prétexte à Uwe Timm pour peindre une société en pleine mutation, et se moquer des réactionnaires de tout poil, bourgeois, moralistes, patriarches et consorts. Non sans malice, il teinte d’ironie la sempiternelle opposition entre conservateurs et fervents défenseurs du progrès dans laquelle le vélo qui affranchit l’homme devient subversif quand la femme monte en selle.
Lire la critique : http://www.undernierlivre.net/homme-grand-bi-uwe-timm/

L'Homme au grand-bi, Uwe Timm. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, illustrations de Sophia Martineck. Éditions Le Nouvel Attila, 2016



Entretien avec Romain Verger (Sonia C., Lou D., Hédia Z.). 1 décembre.

« Ce que [Nathalie Sarraute] dit peut être de mon point de vue étendu à tout : il y a d’autres gestes sous les gestes, d’autres paroles sous les paroles, d’autres visages derrière les visages, d’autres montagnes contenues dans les montagnes et d’autres mers sous la surface des mers… Alors oui, c’est peut-être en s’acharnant à scruter l’apparente banalité des choses et des événements, à les embrasser totalement d’abord, et exclusivement, en se collant de toutes ses forces à la peau du réel que l’on s’aperçoit que cette peau n’a rien de lisse, qu’elle est fragile comme celle du lait et qu’elle peut à tout moment se déchirer et ouvrir sur une autre réalité, infiniment plus sombre et inquiétante. »
Lire l'entretien : http://www.undernierlivre.net/entretien-romain-verger/

Ravive, Romain Verger. Éditions de l'Ogre, 2016.



Hors du charnier natal, Claro. 14 février.

Dans ce Charnier natal, où les trappes ouvertes par l’écriture sont oubliettes et passages, les images, les associations d’idées incongrues et déroutantes, sourdent en une puissance taurine et délicate, dans ce double mouvement qui excave et élève, fidèle aux obsessions de l’écrivain immobile et en feu. Si Claro expérimente, ébranle et impressionne, il réjouit aussi par sa capacité à retourner les stéréotypes contre eux-mêmes, à se jouer de la langue et de ses structures, à capter du coin de l’œil les mouvements périphériques et les vols des gerfauts, à saisir et montrer ce qu’il y a de purement jouissif dans l’écriture.

Hors du charnier natal, Claro. Éditions inculte/dernière marge, 2017.

Lire aussi :



Norwood, Charles Portis. 26 janvier.

Charles Portis (True Grit, Un chien dans le moteur) offre dans ce premier roman une image décalée et piquante de la société américaine vue par les yeux d’un gars du Sud qui a grandi entre l’Arkansas et le Texas, le long de l’U.S. Highway 82 de part et d’autre de Texarkana. Son court premier roman est autant un road trip drolatique aux dialogues impayables qu’un instantané en son et couleur de la fin des fities émaillé de bagnoles, de fausses et vraies réclames, de noms de marques ou de chaînes, de shows radiophoniques et télévisuels, de Golden Oldies, de comics et de pulps.

Norwood, Charles Portis. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Théophile Sersiron. Éditions Cambourakis, 2017.



Marx et la poupée, Maryam Madjidi. 12 janvier.

Marx et la poupée oscille entre conte poétique et récit autobiographique en un jeu sensible et intelligent avec la distance à soi, au présent, aux racines. Maryam Madjidi y tente de résoudre le paradoxe douloureux de l’exil et démêle les nœuds d’une identité construite, déconstruite, reconstruite autour d’une double culture qui est à la fois richesse et fardeau. Elle parvient à poser avec beaucoup de justesse des mots tour à tour tendres et acérés sur la complexité des sentiments d’appartenance et de rupture et orchestre les fragments de vie qui composent son récit avec une écriture simple et directe loin d’être dénuée d’humour, de finesse, de vivacité et d’intelligence.

Marx et la poupée, Maryam Madjidi. Editions Le Nouvel Attila, 2017.


Sur Addict-Culture, deux livres-objets : 

Quelques mots glissés pour la fin d'année sur Adieu, je pars à la gare d'Arthur Cravan (éditions Cent pages, 2016) qui présente les lettres pleines de fièvre et de fureur du poète à Sophie Treadwell, et Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs de Véronique Bélard (éditions sun/sun, 2016) dont je vous ai proposé ici une lecture photographique croisée avec Poëme d'Eric Darsan.

Addendum :



La Sonate à Bridgetower, Emmanuel Dongala.

Une lecture qui m'a procuré un sentiment mitigé : on apprend beaucoup, mais on s'ennuie un peu. La plongée dans l'effervescence culturelle en Europe à la fin du XVIIIe, la découverte de la place qu'y tiennent certains Noirs (et aussi certaines femmes), l'évocation de l'essor de la musique classique, de la naissance du féminisme, de l'abolition (provisoire) de l'esclavage pendant la Révolution française : le thème est passionnant, le roman est érudit, l'on sent derrière l'immense travail de recherche. Malheureusement, le sujet écrase l'écriture plus qu'il n'est porté par elle, le livre cède à la tentation de vouloir tout dire et tout apprendre, mais l'écriture d'Emmanuel Dongala perd la force et la puissance qui la caractérisaient et qui faisaient toute la beauté du Feu des origines ou de Photo groupe au bord du fleuve.

La Sonate à Bridgetower, Emmanuel Dongala. Éditions Actes Sud, 2017.



Chômage monstre, Antoine Mouton.

Chômage monstre est beau, formidable, incontournable — une secousse, subtile, qui reste. Qui m'a touchée. Ce livre court appartient à ces lectures qui ne vous quittent pas, qui vous accompagneront un moment qui durera longtemps peut-être sur votre chemin de lecteur. Empressez-vous de le lire !

"quelque chose devait mourir l'autre langue peut-être
celle qui nouait la nôtre la rendait convulsive tremblante
or trembler manque à présent
il y a ce pénible vertige de voir s'ouvrir l'espace et de ne pas savoir où aller, comment l'habiter
reste le reste qui est tout mais où l'on peine à s'aventurer"

Lire la critique d'Eric Darsan sur remue.net : http://remue.net/spip.php?article8680

Chômage monstre, Antoine Mouton. Éditions La Contre Allée, 2017.


23 février 2017

La femme brouillon, Amandine Dhée.


« On ne sait pas s'il faut l'habituer à un monde injuste, ou construire une humanité nouvelle en commençant par lui. Nous avons l'amour, la musique et les livres à lui offrir. Et selon les jours, ça semble rempart ou dérisoire. »
« Je décapite la mère parfaite qui est en moi. »

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

« J'ai perdu mes certitudes. »

Pendant des années, tu te construis, te déconstruis, t'inventes : femme brouillon que rien ni personne ne détermine, tu avances pas à pas, interroges ton identité de femme, essaies d'échapper aux diktats des hommes et de la société, lorsque survient, choisie, la grossesse qui te confronte à toute ta construction, ta déconstruction.

Drôle, caustique, vif, malin, touchant, féministe et politique, La femme brouillon est le récit de l'expérience intime, perturbante, déconcertante et belle de la maternité. Amandine Dhée, aux prises avec les clichés et les stéréotypes, y bouscule les discours dominants et revient sur son vécu, ses interrogations, ses doutes, ses craintes au cours de cette expérience qui oblige à repenser le rapport au corps, au genre, aux parents et au couple, au travail, à l'écriture... Elle montre à quel point la maternité échappe aux discours qui croient l'enclore sans jamais la contenir, et comment chaque femme doit tracer sa propre voie, unique et personnelle en essayant d'échapper à une pluie d'injonctions, lancées comme des pierres, souvent contradictoires, qui ne laissent les femmes tranquilles. Tu n'es pas encore enceinte, tu n'es pas normale – comprendre : normée. Tu es enceinte, ne bois pas ne fume pas ne mange pas ceci ni cela. Tu es enceinte, tu peux t'asseoir à table avec les mères, tu parleras d'enfants. Tu es mère retourne travailler, tu es mère ne travaille pas, etc.

« Mon ventre bascule dans le domaine public. »

Certains voudraient encore pouvoir choisir vêtements et pensées pour les femmes, et la vie de notre utérus semble passionnante pour tous ceux qu'elle ne concerne pas. Quand un fœtus l'occupe, le ventre des femmes passe à l'insu de leur plein gré du privé au public : « Expérience intime, tu parles. » Amandine Dhée évoque avec justesse la violence de ce sentiment de dépossession, ce sentiment que soudain le corps habité de la femme ne lui appartient plus. Sifflé, commenté, harcelé avant la grossesse, il devient par elle « respectable », car emplissant sa fonction sociale. On le palpe, on l'idéalise, on se permet de lui « faire la morale ». Femmes enceintes, femmes ceintes par les discours : « Nous sommes toujours à portée de mains et de mots. Ici, j'aurais voulu que mon corps m'appartienne. »

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

« Pourquoi, sous prétexte que j'ai un utérus, dois-je porter une telle responsabilité ? »

Avec ironie, La femme brouillon interroge les rôles du père et de la mère (« Le père du bébé aurait fait une bien meilleure mère. Son instinct de sacrifice est plus développé, et c'est toujours lui qui fait les crêpes. ») et renvoie dans les cordes les tenaces stéréotypes liés au genre, « d'invisibles frontières » sur lesquelles la grossesse semble agir comme un révélateur, qui se cristallisent autour de la femme enceinte, puis de la jeune mère et de son bébé. — « J'ai vu tellement de femmes se faire avoir. Des couples soi-disant conscients, qui avaient réfléchi, qui avaient déconstruit. Peut-être cela se joue-t-il dans la torpeur des premières semaines ? Quand la femme joue à la maman, et l'homme au papa. Quand chacun trouve refuge dans les clichés auquel il croyait avoir échappé. C'est lorsqu'on est fragile que la norme nous agrippe le mieux. » Ça commence par la famille, ça continue avec les institutions, le corps médical, la publicité, les jouets et vêtements genrés qui donnent envie de « brûler un caddie » et d'offrir « un sursis de genre » au bébé en refusant de connaître son sexe avant la naissance, les employés de la sécu qui s'étonnent qu'une femme ne connaisse pas la durée d'un congé maternité. « S'imagine-t-il que les femmes se retrouvent dans des grottes à la nuit tombée pour échanger ces informations ? Croit-il que ce soit naturel pour moi ? »

« Au milieu de cette guimauve, où dire la violence d'être habitée par un autre ? Suis-je la seule à penser à Alien ? »

Amandine Dhée constate la négation généralisée de la violence de l'expérience de la grossesse, refoulée derrière la bien-pensance et les euphémismes qui font de la douleur de l'accouchement des « sensations étranges », de l'épisiotomie un acte médical bénin, et conseillent aux femmes de porter à la clinique des culottes noires, suite logique du sang bleu des publicités. Sans détour, l'autrice démystifie « l'expérience merveilleuse » de la maternité véhiculée par les discours dominants, et expose la non-évidence de la maternité, l'étrangeté de sentir en soi un autre, de voir son corps bouleversé, meurtri, modifié, par l'accouchement, le besoin de le réapprivoiser après la naissance, de se retrouver, de se distinguer de l'enfant (« Comment désirer l'autre si je ne sais plus qui je suis ? »). Elle exprime aussi le désarroi souvent tu des femmes enceintes, leurs peurs communes moquées, celle de ne pas sentir les premières contractions, celle d'exploser, celle plus tard d'être en incapacité de s'occuper du bébé ou qu'il meurt subitement. Face à la soumission, par défaut, par peur, par ignorance, au monde médical et au Larousse des futures mamans, le self-help apparaît comme les prémices d'une « révolution », d'une émancipation.

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

 « Les femmes devraient toujours se méfier quand on leur accorde un monopole. »

Surtout, Amandine Dhée explore le rapport de la femme à la maternité qui, même pensé en amont, sera à la naissance de l'enfant différent et nouveau. Imprévisible, inconnue, cette femme-lézard qui naît lors de l'accouchement, qui naît de la douleur, du cerveau reptilien et de l'instinct, qui « ne parle pas », qui « grogne », qui « se fiche de la littérature », qui a la tentation de prendre possession de ce petit être à nourrir et protéger, ce petit être que l'on peut contrôler tant il dépend de nous. Insidieuse, cette « mère parfaite » dont l'image écrase et envahit. La débusquer, la décapiter n'est pas aisé : les avatars insidieux de cette hydre à sept têtes poursuivent sans relâche. De l'image d'Épinal de pondeuse aux fourneaux pétainiste à l'adepte de la communication non violente « incollable sur le maternage naturel » ou encore la mère qui concilie, « qui tente d'articuler dans un même discours la joie de rencontrer son enfant avec les bases élémentaires de lutte contre le patriarcat, et le tout avec très peu d'heures de sommeil ». Entre elles, se cachent encore « la gosse qui n'a pas les mots », « l'ado blessée » qui n'a pas pardonné à sa propre mère, « la féministe et la demi-mère ».

« Le meilleur moyen d'éradiquer la mère parfaite, c'est de glandouiller. Le terme est important car il n'appelle à aucune espèce de réalisation, il est l'ennemi du mot concilier. Car si faire vœu d'inutilité est déjà courageux dans notre société, pour une mère, c'est la subversion absolue. Le jour où je refuse d'accompagner père et bébé à un déjeuner dominical pour traîner en pyjama toute la journée, je sens que je tiens quelque chose. »

Peu importe la norme, la perfection, que l'on ou que tu t'imposes, être mère relève du funambulisme : tu es toujours à deux doigts de te casser la gueule, oscillant entre ce que l'on attend de toi, ce que à quoi tu refuses d'être cantonnée, ce que tu veux offrir à l'enfant, ce que ton corps et ta fatigue te permettent, et toutes tes peurs pour lui, et ton désir d'écrire, de travailler, de faire ta vie.
La femme brouillon est un bel hommage à la maternité dans toute sa complexité, un texte intelligent et un livre éminemment politique.

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

La femme brouillon, Amandine Dhée, Collection La Sentinelle, éditions La Contre Allée, 2017. 

 

6 février 2017

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland.


« Le langage, c'est simplement la matière restante pouvant être tracée. »

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs prolonge sur papier l’installation multimédia « This Is Major Tom To Ground Control », un projet artistique qui relie les radiotélescopes de l’Observatoire de Paris à un générateur automatique de textes aléatoires. Véronique Béland plonge dans l'immensité du corpus ainsi constitué pour assembler des particules choisies et composer un texte fragmenté à la poésie mathématique, algorithmique et surréaliste.  

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan

Un coffret blanc, tranche noire. Noires les pages, troublées par du bruit. Dans le vide interstellaire traversé par l'énergie des rayonnements électromagnétiques flottent gaz, poussières et rayons cosmiques. Je vois des points blancs, de plus en plus de points blancs. Des lignes, des grésillements. Le regard happé, comme par un Poltergeist à la fin du signal. La neige en négatif, et les points blancs ne sont pas des étoiles.

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
[En l'absence d'un canal hertzien, les téléviseurs analogiques affichent un écran blanc ponctué de points noirs erratiques, la neige. Cette neige est composée dans un faible pourcentage de signaux issus du fond diffus cosmologique qui emplit le ciel comme un infime murmure radio, cri de naissance de l'Univers, rayonnement fossile.](1)
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan

Le noir n'est ni vide ni absence, mais plutôt saturation qui se disloque et laisse apparaître des percées — aléatoires, erratiques ? Un bruit blanc, qui si l'on se concentre, adopte la forme de contre-poinçons qui découpe le noir. Dans la nuit, entre panses et jambes, le langage apparaît. Les pages sont couvertes de signes ordonnés en ligne. Pas de vagues : des sons continus qui deviendraient articulés, le tracé d'un spectromètre, chaque ligne composée de plusieurs. Des lettres brouillées foncent la page, lettres superposées, enchevêtrées. Des mots se dégagent, que l'on aperçoit, déchiffre, attrape. Soudain, une première phrase lisible : « Il s'agit d'écrire ce qu'il vient d'arriver dans ce qui constitue l'univers. Juste des mots : il n'y a rien à voir là-bas. »  Les phrases parsemées sont de plus en plus nombreuses, les pages blanchissent, les nuages de mots s'éclaircissent, et n'apparaissent plus que quelques lignes, une voix seule dans le silence évoque l'univers, les photons, le langage, la communication, les rêves, la distance, les civilisations, l'inconscient, la physique, la métaphysique. Qui interroge le vide, jusqu'au blanc complet, à la disparition des mots, des signaux.

— « Il n'y a d'ailleurs plus lieu de nommer les choses, parler ne fait pas intervenir le nombre d'or ».


Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan


[Les bribes de messages qu'enfant je capte avec une CB.]

Dans les creux, des conglomérats de lettres flottent.
Phrases coupées, postulats étranges, messages codés, départs de poèmes —

[Un Big Bang.
Une partie de cadavre exquis jouée par des astroparticules.]


Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan

Une journée : une rue et ses centaines de passants, d'odeurs, de couleurs, de gaz, de bâtiments, de matériau ; une plaine couverte de brins d'herbes, d'insectes, de minuscules pigments de chlorophylle, de phéromones, de chants d'oiseaux, de vibrations de l'air et d'ombres ; les centaines de musiciens d'un orchestre philharmonique et leurs respirations, les murmures du public, les toux, le frottement du tissu sur les dossiers des fauteuils ; les messages du corps, les douleurs des muscles, les sensations de la peau, la douceur des vêtements, l'agression de l'air, les lumières trop vives pour les yeux, le goût des aliments, la soif, les milliers de sons entendus, captés, happés. Les signaux saturent. On devient fous, alors on tri, on élague, on sélectionne certains signaux au détriment d'autres. Pour rendre lisible la page, faire du vide.

Mais l'on continue à sonder le ciel, écouter les ondes, les rayonnements magnétiques des planètes qui chantent. Un brouhaha astronomique continu et inintelligible, les signaux des millions d'astres, de particules, d'atomes, de fréquences, un immense spectre électromagnétique, sur lequel se colle l'oreille minuscule d'un radiotélescope. À ce radiotélescope est relié un générateur automatique de textes aléatoire qui le récite en temps réel grâce à une voix de synthèse, « la voix de l'Univers ». Donner du sens, chercher absolument du sens.


— « Cette tentative de structurer le ciel restera vaine. »



Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan


Symétrie, verticale, géométrie, nombre d'or.

Aztèques et explorateurs. Christophe Colomb et Marco Polo. 

Odeur du vide.

Fantômes, défunts, revenants. Ouvriers. Érotisme. Achats mondiaux. Sommeil, rêves.


Tentation de déchiffrer ce qui est superposé et simultané. Chaque strate accumulée. Vouloir tout lire, tout comprendre. Se perdre dans cette réponse ironique à notre absurde quête de sens. Notre fantasme de consigner toute parole et tout écrit.

Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan

« Recombinaison. » 

[De nature à perturber la lecture]

« (Les comètes à longues périodes s'élaborent sur les coups de minuit.) »

« L'opposition à la vérité est donc protégée des vents solaires, notamment dans les sociétés ou le - » 

« cette phrase dépend de la variation d'un champ électrique » 

« Les zones cérébrales activées pendant le rêve sont analogues à celles du solstice d'été ; ce sont les points communs entre les galaxies. » 

« Le verbe aimer peut renvoyer à une grande variété de matériaux spécialisés : désherbeuse, raton laveur, inflation cosmique. » 

« Trois milliards d'années avant le présent, l'ivrognerie était interdite, sauf pour le plus sensible des géographes qui put réintroduire la vie à l'intérieur d'une tempête. » 

« (L'hémisphère nord a désacralisé la nature des beignets dont Pluton ferait partie.) » 

« Les trains que l'on rencontre possèdent plusieurs structures, bien que les mouvements internes de l'Univers soient peu visibles. » 

« Par ailleurs, le lapsus n'est pas non plus un nombre entier positif et le menson- »


[La bibliothèque d'Alexandrie a brûlé. Des milliers de voix peuplent Internet.]



Fenêtres : 
sun/sunThis is Major Tom



Photographies © Lou Darsan. Se mêlent à celles du Vide de la distance des images de Poëme, d'Eric Darsan, sur lesquelles l’œil avisé distinguera la silhouette d'Antonio Sapienza.

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, de Véronique Béland est un bel ouvrage édité par sun/sun, co-édité avec le label Bipolar et co-produit par Rurart. 2016.


 (1) Citation détournée extraite de fr.wikipedia.org et cnrs.fr.  

20 janvier 2017

Animale Machine, « La Grecque prodige », Eleni Sikelianos.

« Cicatrice-feu, visage-félin, arbre carbonisé à la base. (C'est le corps.) »

Animale Machine, Eleni Sikelianos, trad Claro, Actes Sud, photo Lou Darsan


« Je n'arrive pas à la retenir dans la réalité ; elle ne cesse de s'échapper dans le désert. » Sur le bord de la route, une vieille femme boit et brise le verre et tord les fils de fer. Elle attache les bris et les perles, les relie et sculpte, cette vieille femme qui n'est pas un personnage de l'histoire familiale, qui est l'avatar d'un souvenir, qui est matériau transmuté pour servir le paysage du désert, un paysage de diners, de trading posts, de mobile homes, de villes fantômes, de scorpions pris dans la résine. « Regardez la femme interpréter le lent massacre, la main du vent qui pulvérise. » La Fille Léopard glisse dans la nuit, les ondes de chaleur qui émanent des pierres ondulent au rythme de ses mouvements de chat. Pied léger, hanches lascives. You, Animale Machine — dans le creux de tes empreintes, une femme, fille de ta fille, tisse des rêves, des poèmes, des chants et des imprécations, lit tes souvenirs et suit ta trace. Les histoires, les récits, les versions contradictoires qui mènent jusqu'à toi sont des « lares familiares » qui occupent toute la place du siège passager de la voiture qui roule vers le désert des Mojaves, où ton absence demeure.

Helene Pappamarkou, Eleni, Elaine, Elayne, la Grecque prodige, Marco la Femme Chat, Melena la Fille Léopard, Melanie la danseuse serpent, Marko « affranchie, excitante, elle réinvente la danse », Melaine Marko, Elaine Marko, l'Enfant Sauvage. Effeuilleuse, vendeuse de pierres dans le désert, trois fois mère, cinq fois mariée, tu danses le tsifteteli et le hoochie-coochie dans ton costume tavelé. Ton histoire trouve ses sources dans la Catastrophe d'Asie Mineure et les traversées successives de l'Égée puis l'Atlantique par des milliers de réfugiés. Ses origines remontent aux fumées mêlées de l'incendie de Smyrne, des fumeries et des usines de Detroit, aux plaintes du rebetiko (« la musique des parias et des damnés »), aux premières danseuses du ventre américaines. Elle est « l'histoire miniature du regard sur les femmes » et se perd dans les mystères d'Éleusis et les esprits tutélaires de Demeter et des naguals. Elle est initiation qui puise sa force dans un souffle, une énergie et une puissance qui sont Femme. Helene, Elayne, Eleni : un prénom pour trois générations, trois « filles qui sont mères et qui sont filles de mères » (1). Femmes « féroces », « non domestiquées », portées par la tension entre liberté et violence, et la fureur de recommencer, toujours. — « Épouse-la cinq fois et cinq fois libère-la. […] Cinq fois, y trouve de l'ombre, une fraîcheur sous le toit bas. [...] Cinq fois l'endroit est brûlant, ou bien glacé. Elle recule, sort de l'ombre et monte sur le toit du monde. Davantage de soleil là-haut. »

Animale Machine, Eleni Sikelianos, trad Claro, Actes Sud, montage Lou Darsan

Animale Machine se fraie un chemin à travers les morceaux d'une histoire déchirée, une histoire de marges, d'immigrés, de voyous, de freaks, de petite pègre, de cabarets, de motels, d'échecs répétés, de violence entre hommes et femmes, entre parents et enfants. Récit discontinu qui se déploie dans les blancs, les silences, les marges, explore les détails réels d'un passé parfois réinventé, comme une brume lumineuse que les mots captent et révèlent, le portrait de la Fille Léopard n'a rien de linéaire. Il échappe aux conventions et aux carcans des mémoires et tombeaux, mêle souvenirs collectés, fiction, récits, poèmes et scrapbook, et laisse une place aux réactions familiales. Le projet Melena d'Eleni Sikelianos « fait partie d'une histoire familiale plus vaste », dont Le livre de Jon abordait le pan paternel. Son travail mémoriel, fruit de longues recherches, « réseau d'offrandes familiales, tissées en noirs filaments lumineux, la tunique enduite du sang de Nessus qui brûle la peau, blessant les susceptibilités », ne s'adonne jamais à l'analyse du rapport à la mère et à l'aïeule ou à l'autoportrait. Il ne cherche pas non plus à établir une vérité historique ou biographique, mais plutôt à transmettre les pointillés d'une vie, les ombres projetées sur elle par les souvenirs qui survivent à sa disparition, les traces qu'elle a laissées, empreintes et contre-empreintes, rêves, questions, mystères.

Animale Machine est poésie sauvage, brûlure et vision. Dans la collision des formes qu'il empreinte, dans le mouvement qui s'engendre dans les territoires vierges de légendes et de glose, dans les interstices entre textes et images, il est voix. Une voix, qui pour nous atteindre, est portée par la très belle traduction de Claro.



You Animale Machine, « The Golden Greek  », Eleni Sikelianos.

Animale Machine, Eleni Sikelianos, trad Claro, Actes Sud_couv


Animale Machine, « La Grecque prodige  », Eleni Sikelianos. 

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Claro. Actes Sud, 2017.


(1) Expression empruntée à un texte de Marie Cosnay lu à Nantes lors du festival Midi/Minuit de décembre 2016.

12 janvier 2017

La Maison des Épreuves, Jason Hrivnak.

« Pourquoi l'effacement imminent de votre esprit ressemble-t-il moins à une sentence de mort qu'au retour d'un vieil ami ? »

« 1. L'enfance. Vous marchez dans la campagne, vous rencontrez un cavalier noir sur la route. Il vous défie et vous propose un tournoi de traits d'esprit. Votre intelligence est vive, affûtée par le calcul mental et la lecture précoce, mais le cavalier est assuré de sa victoire. Il dit qu'il existe un sujet sur lequel les jeunes filles s'estiment expertes mais qu'aucune, en vérité, n'est qualifiée pour l'aborder. C'est sur ce sujet qu'il compte vous poser des énigmes. À quoi le cavalier fait-il allusion ?
A. La musique.
B. La beauté.
C. L'amour.
D. La mort.
»

La maison des épreuves, Jason Hrivnak, l'Ogre - Lou Darsan

1. L'amie d'enfance du narrateur, qu'il n'a pas revue depuis leur séparation forcée, se suicide dans l'école élémentaire qu'ils fréquentaient. 2. Dans sa poche, une page arrachée aux cahiers qu'ils noircissaient de plans et projets imaginés pour le Terrain d'essai, un lieu fictif où les potentiels candidats doivent passer des épreuves qui les confrontent à « la torture en échange d'un aperçu de ce que le cœur désire ». 3. La chambre sombre du narrateur, misanthrope obsédé par ses rêves. Il y rédige d'une traite « La Maison des épreuves », le manuscrit d'un test qui aurait pu, ou pas, sauver son amie si elle l'avait trouvé dans la pièce froide où elle s'est tranché les veines. 4. Le lecteur, après ces trente pages d'introduction et bien que prévenu de sa « froideur », se livre au test. Il se fraie un chemin à travers la batterie d'épreuves de la Maison et de ses trois sections, composées chacune d'une succession de courtes situations suivies de questions. — « Comment l'interprétez-vous ? Justifiez votre choix. »

Deux enfants inséparables à l'imagination morbide, deux fois deux poupées enterrées, un verger souterrain, un manège, une fête foraine, de nombreux sous-sols... La Maison des épreuves empreinte un chemin tortueux et une forme nouvelle, surprenante, déstabilisante, « un territoire de repli, un territoire alternatif tout en friches et cachettes », qui dévore le lecteur auquel elle est offerte en pâture. Elle explore l'enfance et l'adolescence, leurs hallucinations, leur sérieux et leur alter-vision de la réalité, elle exacerbe les pulsions autodestructrices et les met en scène pour les exorciser, les extraire de l'inconscient puis les déposer entre les mains du lecteur telles de petits monstres déformés qui palpitent encore.

La voix désincarnée et froide — voix, car je l'entends plus que je ne la lis — impose avec les épreuves de La Maison une interaction avec le texte et introspection forcée : le roman de Jason Hrivnak est un livre sphinx dont les énigmes ne peuvent que piéger. Dans la brume des blancs et des silences qui les relient, les filaments d'une seconde histoire s'échappent des esquisses de réponses qu'à notre insu nous formulons, alors que le livre sans merci déploie en nous des tentacules d'encre qui nous entourent le cerveau, se glissent dans les interstices, immiscent des questions que l'on ne se pose pas, que l'on n’imagine pas. Bulles qui éclatent sur la surface d'un étang troublé, que l'on ne saisit pas, mais dans lesquelles on voudrait se mirer. Noir étang, mais explore, explore davantage, au profond, quelque chose de collant et d'insidieux — « espoir de créer une résonance, de reproduire à la fois en moi et dans le texte la fréquence particulière de désarroi qui la poussait vers le suicide ».

Inspiré des jeux vidéo d'aventure et des action-RPG (lire la chronique d'Hugues Robert de la librairie Charybde), version altérée, paradoxale, redoutable et puissante des « livres dont vous êtes le héros », La Maison des Épreuves donne l'illusion d'un choix, quand réponses et résolutions ne restent qu'intérieures et ne renvoient jamais, sur le papier, qu'à l'exposition suivante. Pourtant, sur les pages, nous vivons, éprouvons, autant que les caractères, avec eux et peut-être même à leur place ou à rebours d'eux. Les interrogations provoquées par les bifurcations, les prolongements que le lecteur — moi — poursuit dans son for intérieur, les instants en suspens où je ne suis (suivre et être, ni l'un ni l'autre) plus le livre, ni moi, mais un moi créé par le livre, à la fois enfanté par lui et hors de son contrôle, ouvrent un espace intermédiaire. Mon inconscient, mon imagination, celle de l'auteur, celle des personnages s'y rejoignent et s'y échappent et ce flou demeure innommé, ni dit ni écrit, autre et infiniment intime. Soyons méfiants, cependant, car dans La Maison des Épreuves ce qui aiguillonne l'imagination l'aiguille, et l'on est poussé à l'intérieur de ce temps, de cet espace intermédiaire autant que l'on s'y évade. Les cauchemars que l'on y fera seront-ils bien les nôtres ? Le jeu est dangereux : l'on en ressort troublé — ou plutôt, réveillé.

La maison des épreuves, Jason Hrivnak, éditions de l'Ogre

La Maison des Épreuves, premier roman de Jason Hrivnak, est parvenu entre les mains de Claro, qui l'a traduit, dans des circonstances particulières. Autre signe, sa parution coïncide avec le deuxième anniversaire de l'Ogre, dont c'est l'une des parutions les plus marquantes et poétiques et qu'il faut lire, à tout prix.

Auteur, traducteur et éditeurs seront présents ce soir à la librairie Le comptoir des mots (Paris 20e).

La Maison des Épreuves, Jason Hrivnak, traduit de l'anglais (Canada) par Claro. Les éditions de l'Ogre, 2017.

 

8 décembre 2016

Contrenarrations, le pouvoir de la fiction.

« Dans le contexte formé par le canon d'un mousquet, existe-t-il une responsabilité morale autre que silence, résistance et ruse ? »
Contrenarrations, John Keene, Bernard Hoepffner, Cambourakis

— « In part to disorient; it’s a kind of warping, an attempt to defamiliarize, and thereby reshape, our thinking. » Les voix s'emparent. (Dé)libérée puissance — par le pouvoir de l'imagination, de la narration et de la fiction. Acte : reprendre le contrôle des corps et de la parole. John Keene déjoue les attentes, se libère des conventions. Experimentation versus expectations. Contrenarrations esquisse un pas de côté qui donne à voir une perspective autre, une littérature autre qui construit une alternative narrative aux mythes américains. Côté pile de l'Histoire, tous les narrateurs sont noirs. Noirs, artistes, intellectuels, souvent homosexuels. Un récit queer où il faut savoir qui parle et pourquoi les récits sont secrets, cachés, importants. L'on glisse subrepticement. Des troisièmes personnes aux personnes premières. Des contrenarrations aux rencontrenarrations, jusqu'à la contrenarration finale. De l'objectivité apparente et théorique aux subjectivités pleines et entières, pour un livre génial et brillant.

Le titre américain, Counternarratives : Stories and Novellas, souligne les formes multiples que prend la parole dans le livre, qui n'est exactement ni un roman ni un recueil de nouvelles, mais plutôt le contre-pied de ce que l'on attend d'un livre : « a literary and archival mixtape ». Une « collection » qui mêle pure fiction, événements historiques, personnalités réelles et héros de la littérature. Récits d'aventures, poèmes, monologues intérieurs, dialogues, théories philosophiques, lettres, coupures de journaux, documentaire, journal intime... Va, pour mixtape. De celles que l'on se passe en boucle, dont la composition et l'ordre font sens, dont les morceaux sans être liés s'entrecroisent et s'interpellent. Dès lors, l'ensemble se lit presque comme un roman, et les nouvelles ne se conçoivent plus seules, l'architecture du livre possède une unité dont se dégage l'impression jouissive d'avoir sous les yeux une forme nouvelle et virtuose, qui engage autant le lecteur que l'auteur.

Contrenarrations, John Keene, Bernard Hoepffner, Cambourakis
Bill Traylor Untitled (Man Pointing Up) for Counternarratives, John Keene

Les « histoires et nouvelles » de Contrenarrations sont chacune centrées sur un personnage différent, sur une histoire personnelle particulière, sur l'art de raconter leur histoire. La longueur varie, le ton varie, la forme varie. Chacune porte sa propre parole. Chacune vous happe, vous percute, vous transporte. Des voix se répondent et conversent avec l'Histoire, l'imaginaire collectif, la philosophie, la politique, jusqu'aux citations, nombreuses, en incipit, qui dialoguent entre elles et avec les textes. Voyages. À travers temps et espace, du 17e au 21e, la découverte de l'île Mannahatta, les jungles du Brésil colonial, la révolution américaine, l'indépendance haïtienne et un couvent du Kentucky, la guerre de Sécession, le campus de Harvard, le cirque Fernando de Montmartre, un hôtel des Catskills, la Renaissance de Harlem, Rio de Janerio, une possible prison.

Comme dans un roman d'aventures, le canoë d'un éclaireur polyglotte glisse sur la première page. Des berges inconnues, une île humide. L'homme qui ouvre d'un schibboleth les portes du livre, né à Saint-Domingue d'un marin portugais et d'une Africaine, déserte le Jonge Tobias, un navire néerlandais pour lequel il est traducteur. Juan Rodriguez sur Manhattan est Premier — premier non-native, premier immigrant, premier Afro-descendant, premier Latino. Symbolique, l'amorce, déjà, théâtralise l'importance de la parole et l'héritage africain. On retrouve ces deux piliers dans les quilombos créés dans l'arrière-pays brésilien par les esclaves échappés des plantations de canne, les rites mina d'un soldat, les chants en akan d'une parturiente, la divination vaudou à Saint-Domingue, ou la lecture des signes par le vieux Jim des Aventures d'Huckleberry Finn. — La langue, puissance révélatrice, dévoile : voir les invisibles présences. Dans un monde où le commerce triangulaire et de l'exploitation des corps noirs ont engendré l'ancêtre du capitalisme et qui de conformistes racistes a fait des héros d'enfance acceptés.

John Keene

La vision, la réappropriation et la créativité de John Keene transportent le lecteur dans une traversée déroutante et stupéfiante d'une contre-histoire de l'esclavage des Noirs en Amérique qui invoque la sorcellerie, la transmission des rites, la filiation intellectuelle. L'empowerment, le désir profond de liberté et d'émancipation constituent le socle des histoires et nouvelles de Contrenarrations, mais c'est le regard artistique et attentif porté sur le monde par chaque personnage qui leur donne saveurs et reliefs. Poètes, militants, sociologues, ethnomusicologues, anonymes... Zion chante, Carmel dessine, Red rêve de ballons, Miss La La s'envole dans les airs, Mário de Andrade, Langston Hughes et Xavier Villaurrutia composent, W.E.B. du Bois réfléchit à Spinoza et à Santanaya, Bob Cole se noie dans les paroles de ses chansons. On voudrait prolonger le cri de Red, se suspendre au filin mordu par l'acrobate ou aux traits de craie de Carmel, on pourrait passer des heures, des jours mêmes, à dénouer la trame, à suivre les fils, à remonter les sources, parcourir les œuvres des artistes convoqués et explorer leurs racines. Commençons, peut-être, par accueillir les figures et narrations données ici, dans leurs complexes ramifications et leur force évocatrice. Contrenarrations expérimente la liberté et il faut le lire.

Bernard Hoepffner qui signe ici l'excellente traduction a obtenu ce mois-ci le Prix Laure-Bataillon pour Infini de Gabriel Josipovici publié par Quidam éditeur (lire ici la chronique d'Eric Darsan). Il a notamment traduit Les Aventures de Tom Sawyeret Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain (éditions Tristram), et de nombreux auteurs anglo-saxons dont Gilbert Sorrentino, Will Self, Martin Amis, Robert Coover. Il a également participé à la nouvelle traduction d'Ulysse de James Joyce chez Gallimard.


 John Keene lit un extrait de « Cold » au Poetry Center de San Francisco.

Les citations en italique sont de John Keene, et extraites d'une discussion avec Tonya Foster’s publiée sur BOMB magazine.

Contrenarrations de John Keene, traduit de l'anglais (États-Unis) par Bernard Hoepffner. Editions Cambourakis, 2016.

 

15 novembre 2016

Revue : septembre et octobre

Etang. Lou Darsan.

Retour sur septembre et octobre ! Alors qu'ici, je vous parlais de d'orages sans bruits, de zombies et de chemins buissonniers, ailleurs j'évoquais stations-service, cosmonautes, coups de poker et lieux artificiels... Mais je commence par tricher et déborder sur novembre, pour évoquer ici la soirée « Libraires d'un soir » qu'Eric Darsan et moi avons animée à la Librairie Charybde. Ce fut riche et passionnant, merci aux libraires et au public ! Vous trouverez  notre sélection de huit titres sur le site de Charybde, chez qui ils sont bien sûr tous disponibles. Et ci-dessous l'enregistrement de la soirée ! Au programme, choisis avec soin (et passion) dans le catalogue d'éditeurs indépendants, des romans, bandes-dessinées et poèmes d'Allen Ginsberg, Marie Cosnay, Pablo Katchdjian et Thibault Amorfini pour Eric, de Virginia Woolf, Ramón Sender et D.H. Lawrence, Zeina Abirached pour moi.


Chroniques d'ailleurs : Un dernier livre avant la fin du monde et Addict-Culture.


Sombre aux abords, Julien d'Abrigeon, QuidamSombre aux abords, Julien d'Abrigeon

Un dernier livre avant la fin du monde, 8 septembre.

Quelques lignes, et tout de suite un décor, un poids, quelque chose de dur, de gluant. Tu sens que tu ne poseras pas le livre avant de t’être pris la dernière page en pleine gueule, comme tu sais que tu vas encaisser les autres. Chaque phrase fuse, te prend aux tripes. Sans te laisser le temps de t’en remettre, l’auteur enchaîne avec la suivante, te roue le corps à coup d’uppercut et ne te lâche pas. Emergence du souvenir d’une traversée de l’Ardèche, la N106 en stop, un routier au volant d’une Mégane, les pneus crissent, ça sent la gomme par la fenêtre ouverte, la chaleur écrase le paysage crayeux et les villages traversés à toute blinde, les stations-service défilent crasseuses. (...)
Lire la critique : http://www.undernierlivre.net/sombre-aux-abords-julien-dabrigeon/

Sombre aux abords, Julien d'Abrigeon. Quidam éditeur, 2016.

 

 

Les cosmonautes ne font que passer, Elitza Gueorguieva, VerticalesLes cosmonautes ne font que passer, Elitza Gueorguieva

Un dernier livre avant la fin du monde, 22 septembre.

Dans la cour de l’école Iouri Gagarine, une mosaïque à l’effigie du héros soviétique et un immense sapin planté de ses propres mains dominent les élèves. Une fillette fascinée par le premier homme dans l’espace et son Volstok légendaire décide de devenir à son tour cosmonaute, une mission secrète qu’elle cache à sa famille qui juge son projet « totalement à côté de la plaque » parce qu’elle une fille, qu’elle est bulgare et qu’elle multiplie les bêtises. (...)

Les cosmonautes ne font que passer, Elitza Gueorguieva. Editions Verticales, 2016.



Le Contorsionniste, Craig Clevenger, Le Nouvel AttilaLe Contorsionniste, Craig Clevenger

Addict-Culture, 10 octobre.

Joueur génial qui décrypte ses propres tours de prestidigitation, le John Vincent de Craig Clevenger ressemble fort à un Keyser Söze qui rectifierait en voix off et en live les affabulations de son récit, ou à un héros de comics échappé d’un Fight Club façon film d’arnaque. Alternance de scènes d’interrogatoire et de flashback couronnée d’un twist final génial, Le contorsionniste est un coup de poker, un immense bluff qui bouscule les codes narratifs, un récit haletant, rythmé et assez jouissif que l’on peut déjà ranger parmi ses classiques. (...)

Le Contorsionniste, Craig Clevenger. Traduit par Théophile Sersiron. Editions Le Nouvel Attila, 2016.



« Lieux artificiels », La moitié du fourbi

« Lieux artificiels », La moitié du fourbi

Un dernier livre avant la fin du monde, 23 octobre.

Lieux artificiels, réunis dans une moitié de fourbi, un fatras ouvert. Fragments d’espace discernés, appréhendés, saisis, imaginés dans le territoire libre d’une revue. Quatorze textes, deux entretiens, autant de sensibilités et d’approches d’un concept, d’une idée large et glissante. Création littéraire, essai, dessin, photographie, rêverie, dialogue… Tentatives tentaculaires de s’immiscer dans, vers. (...)

Lire la critique : http://www.undernierlivre.net/moitie-fourbi-lieux-artificiels/

« Lieux artificiels », revue La moitié du fourbi n°4, 2016.

 

 

 

26 octobre 2016

Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, Thomas Giraud.

« Il lui manque de la lenteur du temps perdu, de l'espace entre les mots. Il commence avec les qualités de la jeunesse, il veut écrire tout le temps, et il veut dire beaucoup, ne rien laisser en chemin, ne rien oublier. Cependant, il lui manque les limites que l'on a comprises en vieillissant, celles qui vous obligent à approfondir ce que l'on sait faire, à contourner les failles personnelles avec des mots légers, à franchir les obstacles en dissimulant la douleur, à mettre parfois du silence pour ne rien dire. Il met des adverbes partout, barbouille d'adjectifs, il est plein d'allégresse et d'envie et il n'a jamais écrit aussi mal. Il écrit, il écrit, il écrit. »

Elisee_Thomas_Giraud_La_Contre-Allée - Lou Darsan

J'ai lu Élisée avant les ruisseaux et les montagnes près d'une fenêtre. Souvent, entre les phrases, j'ai regardé le ciel et, au loin, la campagne. Une heure ou deux, au rythme patient du marcheur ou du lecteur attentif. Sur ce chemin, je me suis attardée pour observer l'arbre, ramasser la pierre, écouter l'eau, humer l'air. J'ai pris le temps de lire Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, de le lire doucement, de laisser s'installer ses phrases, sa voix, sa pensée, de m'imprégner de la quiétude et de la sérénité insufflées par ce livre beau et paisible. Il y a de ces écritures qui en une phrase vous saisissent, et d'autres qu'il faut laisser se déployer, qu'il faut peut-être écouter plus que certaines, des écritures qui respirent calmement. Celle de Thomas Giraud s'installe avec retenue, mot après mot, pas après pas. Dans ceux d’Élisée, on progresse doucement. Il faut écouter, prêter attention aux détails, aux motifs, aux répétitions, à leurs variations. — Sur la couverture, des fragments de chemins, le clapot de ruisseaux, des éclis de montagne, les courbes de lignes de dénivelés, traits dispersés d'un vert bleuté. Il y a ces « bouts de pensées » qui rythment le livre, ces pensées à peine formulées, des ébauches qu’Élisée roule sous la langue, tourne dans sa tête, et qui s'allongent, s'élaborent. Ces pensées d'avant l'écriture, qui peuvent accompagner une journée, des prémices, à peine. Des blancs ici les encadrent, et nos yeux s'y reposent, l'on s'y attarde, s'en imprègne, cela touche l'intime et l'on y retrouve forcément aussi un peu de soi.

Rivière - Lou Darsan
« Ses pauses lui permettent de s'approprier une multitude d'endroits, quelques minutes, de l'explorer avant de s'allonger pour dormir un peu. On connaît plus précisément la terre sur laquelle on a dormi, ses odeurs, son grain. Ces endroits de sieste lui donnent une connaissance détaillée, en fin de compte, de milliers de lieux-dits, d'arbres égarés, de rus entre deux champs. Il prend de plus en plus de temps. Il en profite pour prendre des notes. »

— « J’aime ces écritures qui avancent, musardent, où tout n’est pas donné, où il faut suivre un chemin en lacet, retrouver la même sensation dite plusieurs fois, mais avec de légères nuances. » Thomas Giraud imagine. Il construit de la fiction dans les blancs, dans les silences que pourtant il ménage. Se permet, parfois, de douter, de supposer. Et pourtant, il affirme, crée des personnages. Il n'agit pas en biographe, mais en écrivain. Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, Élisée avant qu'il ne devienne le géographe, anarchiste, végétarien, naturiste que l'on connaît, est la découverte d'un regard et d'une sensibilité qui s'exercent et se posent sur un chemin de retour. Retour double, celui de l'homme mûr qui revient vers les lieux familiaux, et celui de l'adolescent qui emprunte de longs détours pour retourner chez lui annoncer sa résolution de ne pas devenir pasteur. Deux retours, déterminés par un premier aller, une longue diagonale de la Dordogne aux rives du Rhin, un trajet vers la silhouette floue d'Élie, le grand frère, et le collège piétiste de Neuwied. Le livre fait de cette traversée accomplie seul, à douze ans, à pied et en malle-poste, par Élisée, l'instant où « les coutures s'ouvrent » pour l'enfant qui découvre les horizons, les routes, les ciels, les rivières et s'éloigne de son père.

Car il lui faut, pour basculer vers qui il s'apprête à devenir, mettre de la distance entre lui et « Jacques, le père », l'omniprésent, le pasteur « impécunieux », qui dans le roman est l'original, le fou, l'évangéliste qui sermonne, sermonne, à table, au temple, dans la rue, dans la campagne qu'il bat, assomme par un final « vous pourrez beaucoup prier ». « Jacques, le père », un leitmotiv, comme si le géniteur ne pouvait être nommé sans sa fonction. Un père qui s'use les pieds sur les chemins, mais ne s'arrête jamais pour contempler, pour qui le futur des fils aînés est route déjà tracée, vocation, « évidence ». Et puis, il y a Zéline, institutrice privée, et beaucoup de finesse dans ce portrait de mère, que l'on devine intelligente et qui transmet à Élisée « du goût pour l'inconnu qu'on apprivoise en apprenant, pour ce temps intérieur qui fait venir à soi la réflexion ». Zéline, une mère qui, à ce fils qui collectionne des bouts de pensée et de petites pierres, ramassées dans les champs, glissées dans les poches, laissées sur les tables, chuchote. Plus tard, ils s'écriront.

Arbres - Lou Darsan
« Les envies de décrire les choses naissent comme elles viennent, aléatoires et imprévisibles, et, par paresse peut-être, mais aussi par respect pour ce qu'elles sont, il lui semble qu'elles peuvent toutes être traitées avec la même énergie et que la connaissance de ces choses-ci et la connaissance née de celles-ci sont tout à fait nécessaires. Et puis, il ne sait pas faire autrement.
Bout de pensée : Je sens l'universel et laisse le général aux autres.
Rien sur le général. On sait, en revanche, que pour lui, l'universel c'est la multitude des détails. »

Thomas Giraud retrouve chez Élisée Reclus quelque chose de Giono, une capacité à « parler de la montagne en utilisant le vocabulaire de la mer » et de Rousseau, « celui des Rêveries, le promeneur ». L'on ressent chez lui une certaine fascination pour « le goût d’Élisée pour la multitude et l'éparpillement », pour cette absence de méthode, de hiérarchie, cette façon particulière de saisir dans les paysages autant l'ensemble que les détails, de la pierre aux montagnes, qui fera d'Élisée un homme, un géographe hors du commun. — « Lui ce qu'il aime c'est la nature telle qu'elle se présente et telle qu'elle se modifie, elle-même. La nature comme un œuvre d'art. L'érosion par le vent, par les pluies. Une haie modifiée par la chute d'un arbre. Des racines soulevant la terre. » Au centre, le regard « attentif et direct » d’Élisée, un regard qui « veut embrasser tout, sans réduction », « sans hiérarchie présupposée », un regard qui englobe sans chercher à nommer, celui d'un homme qui respecte la nature et les choses pour ce qu'elles sont, infimes ou immenses. Un regard, et la subtile transcription de ce regard — Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, décidément, est un beau livre.

« Pendant les quelques jours du voyage en diligence, il ne pense ni à Jacques, le père, ni à Zéline, ni aux autres frères et sœurs. Mais ce n'est pas de l'ingratitude. Il mange à peine, il découvre et ne peut faire autre chose. Les coutures s'ouvrent, il prend, est avalé en retour dans ce qu'il voit. Même dormir lui est difficile. Il se laisse absorber totalement, prenant les paysages, les rives de la Gironde, celles de la Seine, les contreforts du Bassin parisien, la Champagne pouilleuse, les forêts de l'Argonne, les plaines de l'Est, les boucles de la Meuse, comme une globalité. Il ne hiérarchise pas. Un arbre qu'il ne connaît pas au bord d'un chemin l'émeut autant que les grandes villes. Les pierres, partout, le troublent : les blanches, les ocres, les jaunes, des marbrées, du granit.
Bout de pensée : Tout, tout et donc rien à dire tellement ce tout est immense.
Bout de pensée : Je ne pense plus à mon père.
»


Élisée avant les ruisseaux et les montagnes, Thomas Giraud.

Collection « La Sentinelle », éditions La Contre-Allée, 2016.


Lire aussi : 

Sur Remue.net, le journal d'écriture de Thomas Giraud : ELISEE, avant les ruisseaux et les montagnes, un making-of.

Les écrits d’Élisée Reclus publiés aux éditions Héros-Limite.



Crédit photo : Lou Darsan.

29 septembre 2016

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth.

« Ca se balance, ça se tord jusqu'à ce que le jour paraisse,
Puis l'orchestre de jazz s'effondre, sans plus de jus après la liesse.
Les gens repartent aux quatre vents, quittant la vapeur bleue épaisse :
Coup de balai, chaises à ranger, l'heure à présent est à la messe. »

« Qui donc est ce diable noir qui se marre devant sa glace ?
Pourquoi dans cette sombre nuit, ces soleils éclairant les places ?
Des bris de glacier ont plongé dans le noir jais des océans,
Bolden avec les fées se casse : whisky, opium et lapins blancs. »

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Lignes fortes et formes simples, caricatures, rythme, humour et pop, le style électrique d'Henning Wagenbreth, identifiable entre tous, crée un univers étrange et enthousiasmant. Dessinateur, illustrateur, maître affichiste, assembleur fou de Tobot, parfois typographe, Henning Wagenbreth convoque les calaveras du Día de los Muertos et l'expressionnisme allemand dans un mélange détonnant et, disons-le, plutôt génial. Sur la couverture, les couleurs éclatent. Bleu, rose, orange, jaune — des faisceaux, des flammes, du son. Trompette, flingues, parade, baston, La Nouvelle-Orléans les pieds devant, du jazz au cimetière, et un passage par le gramophone. Le trait est minimaliste, les formes géométriques, les saynètes hypnotiques : Honky Zombie Tonk t'accroche l'œil, pour sûr, et balance un swing du tonnerre. Joyeuse revanche de la nuit, de l'alcool, de la danse et du « désir débridé » !

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Sous les arbres roses et sinueux, dans les flots jaunes du Mississippi, serpents et cous de poulet — une voodoo queen officie, de son chaudron un esprit armé d'une trompette surgit. Henning Wagenbreth retrace une « Histoire du jazz en dessins et quatrains », la naissance dans le bayou, les débuts d'avant Chicago et la prohibition, les pionniers qui ont refusé les enregistrements, les légendes comme Jimmy Roll Morton et Sidney Bechet. En bref, tout ce qui fait encore de New Orleans un mythe, un fantasme à la peau dure peuplé de musiciens, vendeurs ambulants, prostituées, souteneurs, boxeurs, escrocs, joueurs, ou politiciens véreux et de tous les fantômes qui hantent les rues de Storyville, le bayou, les bouges, et les bateaux à vapeur du Mississippi. Non sans rappeler que le berceau du jazz fut aussi traite des noirs, esclavage, champ de coton, noirs pendus, ségrégation, lois raciales, émeutes et racisme.

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Glissée en supplément dans le livre, une superbe affiche propose un « Who is who and what is what ? » amusant et précis qui retrace brièvement l'histoire des lieux et la biographie des personnalités présentées, du Razzy Dazzy Spasm Band à Joe King Oliver, en passant par la Streckfus-Line, Basin Street et les photos d’E. J. Bellocq. L'on y découvre aussi : 1. un nain aux pouvoirs hypnotiques videur dans un bordel, 2. un zombie, 3. un tueur en série, 4. un vendeur de gaufres qui souffle dans un clairon. Dépliée, la couverture fourmillant de détails et de personnages incroyables pourrait d'ailleurs elle-même faire office de poster. Honky Zombie Tonk ne déroge pas à la recherche graphique des éditions Le Nouvel Attila, toujours très attachées à la qualité de l'impression. Le livre est d'abord paru en Allemagne chez « Die Tollen Hefte », une collection de textes illustrés dirigée par Arnim Abmeier et Rotraut Susanne Berner. Sa traduction française, par Jörg Stickan (Fuck America, Edgar Hilsenrath, éditions Attila), publiée à la rentrée, est le quatrième titre du label Othello dédié à la poésie, à l'expérimentation, au dépassement des codes et des limites entre les genres, et qui prévoit également cet automne Les Samothraces de Nicole Caligaris (La Scie Patriotique), un leporello illustré par le travail photographique d’Eric Caligaris.

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Henning Wagenbreth a récemment publié Le Secret de Sainte Hélène au Nouvel Attila, Plastic Dog chez L'Association, et illustré Le Pirate et l'Apothicaire de Robert Louis Stevenson aux éditions Les Grandes Personnes. Son site internet est une véritable mine d'or !

Honky Zombie Tonk, Henning Wagenbreth. Label Othello, Editions Le Nouvel Attila. 2016.

Crédit photo : illustrations d'Henning Wagenbreth, photo- montages de Lou Darsan.